Categories

7 au hasard 29 août 2014 : SPOON : et maintenant, un autre monde... - 3 mai 2016 : Enquête judiciaire : brouillard sur la NRL ? - 2 mai 2013 : « Viens on change ! » - 16 octobre 2015 : Universtérité : coupes sombres pour un avenir sans Lumières ? - 3 octobre : Les vautours de la prison Juliette Dodu - 20 septembre : Il y a 140 ans... La Réunion en 14 photos - 19 décembre 2012 : Le Mozambique à l’écart de la crise ? - 10 août : Prison Juliette Dodu : nouvelle vie après la mise à mort ? - 29 mars 2014 : La litote et le poisson crevé - 4 juin 2014 : Lugansk : l’aviation tire sur des cibles civiles -

Accueil > La Réunion > Economie et société > Les énigmes du ventre de la terre réunionnaise

Note sur une grotte

Les énigmes du ventre de la terre réunionnaise

3 avril 2016
Jean‐François Géraud
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

Selon une ancienne tradition, les premiers arrivants sur l’île se seraient installés dans ce qu’on appelle aujourd’hui la « Grotte des Premiers Français », récemment rénovée. Mais cette grotte n’a servi en fait que d’abri temporaire avant d’accueillir plus tard des sépultures. Estienne Regnault et ses compagnons, quelques jours après leur débarquement, se sont établis près de l’étang, comme l’affirment plusieurs visiteurs de Bourbon... Seule l’archéologie, par des prospections qu’on désespère de voir planifiées, pourra fournir les réponses aux questions que pose l’histoire mais auxquelles elle ne peut répondre.

Jungle caverne, par Lukkar

L’actualité de ces derniers mois témoigne d’une étonnante découverte du sens commun : La Réunion n’est pas qu’une excroissance volcanique, un relief postiche posé sur le fond de l’océan, elle est creuse.

Elle possède des cavités, des tunnels, des fissures qui s’enfoncent profondément dans le sol comme des racines, peut-être jusqu’au magma primordial, assurément jusqu’aux origines, jusqu’à l’impensé de l’histoire. En témoignent les informations largement répandues sur les tunnels de lave de Saint-Gilles, sur la grotte fabuleuse de Saint-Pierre, sur celle piratée de Saint-Philippe, sur « les secrets du puits de Jeanne Baret »…

Reliée à l’imaginaire de la piraterie et, en une démarche pré-archéologique, à la chasse au trésor, ces discours montrent que ce qui prime sur notre île n’est pas, comme le conseillait Michel Foucault, la généalogie, mais encore et toujours la recherche de l’origine.

Carte de Flacourt de l’île Bourbon publiée en 1661.

Depuis plus d’un siècle, les travaux historiques ont établi que le peuplement définitif de notre île avait commencé en 1663 ou 1665. Mis à part Bory de Saint-Vincent qui confond lieu d’atterrage et d’installation en citant la Ravine à Marquet [1], on admet en règle générale que la poignée des « premiers Français » accompagnés de quelques Malgaches, ont débarqué dans la baie de Saint-Paul, point de départ et lieu emblématique du peuplement de La Réunion.

Selon une tradition qui a pris corps au XIXe siècle et s’est précisée dans la première moitié du XXe siècle, ces premiers arrivants se seraient installés dans ce qu’on appelle aujourd’hui la « Grotte des Premiers Français ».

C’est ce qu’écrit Billiard : « Leur case était au bord d’une rade à l’ouest de l’île, près de la chute d’une fontaine qui tombait en nappe d’eau du milieu d’un grand rocher ; d’après cette désignation, l’établissement des deux Français devait être dans le voisinage de la caverne, ou dans l’emplacement actuel de la boulangerie de l’Etat à Saint-Paul » [2] ; de Maillard également [3], qui recueille sans doute une ancienne tradition, et note « le premier lieu habité (en 1662) fut celui appelé la Caverne. Plus tard, on alla s’établir de l’autre côté de l’étang, au lieu connu sous le nom du vieux Saint-Paul ».

Lithographie Antoine Roussin.

Car d’ordinaire, les auteurs situent l’habitat du premier peuplement près de l’étang Saint-Paul. On sait aujourd’hui que cette « Grotte des Premiers Français », qui vient de faire l’objet d’une belle réhabilitation, n’a pas été un site d’habitat : elle a juste servi d’abri temporaire à ces premiers arrivants, avant d’accueillir plus tard des sépultures.

Quelques jours après le débarquement, Estienne Regnault et ses compagnons s’établissent près de l’étang comme l’affirment plusieurs visiteurs de Bourbon.

Ces traditions sont recueillies par les historiographes du XIXe siècle. Ainsi Pajot : « Les Français s’établirent à l’Est de l’Etang de Saint-Paul, comme l’avaient fait les premiers visiteurs qui faillirent y être submergés par le débordement des ravines. La leçon avait porté fruit : aussi choisit-on une station tirant un peu plus vers le nord de l’Etang, parallèlement au lieu où se trouve actuellement la sucrerie de Savannah » [4].

Vue du bout de l’Etang de Saint-Paul.
Illustration extraite de « Recherches sur la faune de Madagascar et de ses dépendances », d’après les découvertes de François P. L. Pollen et de D. C. Van Dam. 1868.

Néanmoins, cette localisation est aussi équivoque : pour certains, ils s’installent entre l’étang et la mer, au débouché des « Trois Ponts », au déversoir, pour être près de l’eau douce et avoir la baie sous leurs yeux. Mais pour la majorité des historiens dont Lacaze, les Français s’établissent au « Tour des Roches » : « Ils se fixèrent derrière l’étang où les anciennes cartes ont marqué longtemps le vieux Saint-Paul, avec les cases bâties au pied de la montagne. L’étang les séparait de la mer » [5], lieu abandonné vers 1670, quand ces premiers habitants le quittent pour s’établir près de la mer, aux « Sables ».

Cette première localisation correspond à l’endroit qu’occupe aujourd’hui le hameau de La Perrière. Il est probable qu’il y eut, pendant cette vingtaine d’années, plusieurs implantations. Seule l’archéologie, par des prospections qu’on désespère de voir planifiées, pourra fournir les réponses aux questions que pose l’histoire mais auxquelles elle ne peut répondre.

Un "jardin d’Eden"...
"Bras Amal", aquarelle de Jean-Joseph Patu de Rosemont, mars 1813. Source : Aquarelles au vent, La Réunion 1798-1818, par Jean-Joseph et Amédée Patu de Rosemont, CG, ADR, 1987.

L’ambiguïté des textes est d’autant plus grande que la question du lieu se double d’un discours sur l’imaginaire du lieu. Au plan général, ce discours offre une réponse à la question de savoir pourquoi l’île a été colonisée. La majorité des textes en effet, s’appuyant sur des traditions du XVIIe siècle, époque où l’on croit encore en une localisation terrestre du paradis, présente l’île comme un Eden.

Tous évoquent l’abondance et la diversité des fruits et essences d’arbres, du gibier — cochons, tortues, ramiers, tourterelles, perroquets [6] — et autres oiseaux qui « bien loin de s’épouvanter à la mort d’un de leurs espèces et de la vue des chasseurs, venaient les entourer et se laisser choisir », associant ici le mythe du paradis et celui de l’âge d’or connotant l’économie prédatrice des premiers habitants (Lacaze). D’autant que cette opulence d’une terre généreuse se double d’une salubrité prodigieuse qui guérit les malades en un tour de main, et jusqu’aux maladies de leur âme puisque, comme l’enseigne aux enfants la Notice historique géographique et religieuse de 1863, « quelques protestants fuyant la France, par suite de la révocation de l’Édit de Nantes, vinrent aussi se réfugier à Bourbon et accroître sa prospérité. Ils furent si touchés de l’accueil des colons et des soins des missionnaires, que bientôt, et comme d’eux-mêmes, ils revinrent à l’antique foi ».

Loin d’être le « far far » des réprouvés, des fuyards de Madagascar, l’île devient, par une inversion symbolique, un « paradis terrestre », accueillant ces « premiers hommes exilés de Madagascar à Bourbon, se promenant sous l’ombrage de grands arbres, dans un lieu délicieux, où l’eau pure coule en abondance (…) presque nus, entourés d’innocents animaux (…) semblant rendre hommage à des maîtres chéris d’avance, longtemps attendus » [7].

Halte à la caverne dite "La Chapelle", au milieu du grand enclos, excursion de M. Héry au volcan, 1882. Lithographie d’Antoine Roussin.

La chapelle de Rosemont. Photo Dunog

Au plan du détail, l’imaginaire du lieu prend la forme de ce que l’on pourrait appeler à l’échelle locale le « Mythe de la Caverne ». Les cavernes sont par définition nombreuses sur une terre volcanique. Les voyageurs qui arpentent au début du XIXe siècle une île largement dépourvue de chemins et de haltes, plus encore dans les hauts, se réfugient régulièrement dans les cavernes pour passer la nuit.

« Arrivés à la ravine à Mansac, ces messieurs se reposèrent dans la caverne pendant environ deux heures », note Bory, qui évoque aussi la « caverne à Cotte (…) à Delcy (…) à Jean Duguain (…) la caverne Rosemond [Appelée aujourd’hui Chapelle Rosemont, au pied des pentes du cône éruptif principal du Piton de la Fournaise. Bory en publie un dessin dans son ouvrage], etc. » et raconte : « L’une de ces cavernes, bien plus sûre que les autres, a près de quinze pas de profondeur sur quatre et cinq de large. Un peu d’humus végétal en forme le sol, et des pommes de terre croissaient dans cet humus. Ayant voulu creuser pour en arracher quelques-unes, je trouvai des ossements humains confondus avec des os de cabris. Sans doute, c’étaient les restes de quelques infortunés chasseurs ou de marrons qui, égarés et sans secours, avaient fini dans ces solitudes une vie pénible et y avaient laissé leurs débris confondus avec ceux de leur proie. Du Petit-Thouars m’a dit avoir aussi trouvé, dans son voyage au Brûlé de Saint-Paul, un cadavre décomposé ».

Car certaines cavernes ont joué un rôle funéraire, c’est d’ailleurs le cas de celle des « Premiers Français », dont Bory écrit : « Elle est le lieu de sépulture des Malabares. De modestes bouquets plantés sur de petits tas de sable indiquaient le nombre de corps qu’on y avait déposés. Cette grotte funéraire avait quelque chose d’imposant, et qui provoquait un respect religieux ; des dunes peu élevées en fermaient presque l’entrée, il y régnait un jour mélancolique, dont l’idée et la présence de la mort augmentaient la tristesse ».

Ces cavernes ont aussi abrité les marrons de leur vivant. Billiard précise : « La lassitude et le froid nous obligèrent à regagner la caverne à Phahons ; c’est ainsi que s’appelait notre grotte, du nom d’un noir marron qui pendant plusieurs années y demeura réfugié ».

Pajot explique d’ailleurs — en une étymologie longtemps admise mais aujourd’hui remise en question — que « ce mot de marron dérivait de l’espagnol sima (caverne). Aux Antilles et même au Pérou, on appelait simarones, hommes de cavernes, les esclaves qui avaient déserté dans les montagnes ».

"La Chapelle", Cilaos. Carte postale, édition Henri Ganowski.

Dès lors, refuge maternel et quasi utérin en cette terre à la semblance du paradis, pour les hommes qui ont choisi, par leur fuite résistante, de s’éloigner de la culture pour rester au plus près de la nature, la caverne devient le lieu symbolique où s’effectue une transformation (mort, renaissance, initiation), le lieu où s’établit un lien avec l’autre monde. Cet espace sacré réel, qui peut aussi être mental est, pour René Guénon [8], le centre, l’origine, le point de départ indivisible, l’image de l’unité primordiale.

Billiard en témoigne à sa façon : « Dans la grotte du Bémal, nos esclaves eux-mêmes étaient presque nos égaux ».

Aussi peut-on avancer que la caverne de Saint-Paul joue un rôle symbolique fondamental dans la définition de l’identité réunionnaise. Elle est par définition un refuge maternel sur cette île, pour des hommes qui ont choisi de quitter la vieille Europe et d’inventer ailleurs un futur de liberté.

Quel que soit le nom qu’on lui donne, la grotte ou la caverne est dès lors l’endroit fabuleux où s’effectue une transformation. Car cette caverne de Saint-Paul est le lieu symbolique, le sas où ces Français débarqués se sont transformés en Réunionnais…

Le site de la Grotte pendant les travaux. Source googlestreet.

La réhabilitation de la grotte, la concurrence sur sa dénomination, montrent qu’un processus de « patrimonialisation » est à l’œuvre, qui fait que certains « objets » historiques sont considérés comme des « objets » patrimoniaux, processus dans lequel ici les pouvoirs publics souhaitent donner à la population un rôle d’acteur.

Mais que savons-nous du rapport au passé de nos contemporains ? Une connaissance active du passé est-elle nécessaire pour la vie commune ? L’histoire et le patrimoine apparaissent comme des types de rapport au passé, toujours présent dans notre société, et auquel on n’échappe pas, mais aussi comme deux modes de production du passé. Les interroger correspond à la question : comment se réapproprier le passé ?

Si l’histoire est en théorie la connaissance du passé, et si sa production pose le problème de sa médiation, le patrimoine est invoqué pour l’essentiel dans une perspective de réassurance. L’évocation du patrimoine nous rassure en effet, nous donne de la légitimité, et peut même, dans certains cas et pour certaines personnes, jouer un rôle prédictif : l’avenir ne devrait-il pas être formaté par le patrimoine ?

La caverne. Illustration extraite du premier roman réunionnaise, "Les marrons", de Louis Timagène Houat.

Le patrimoine a trait au passé, et il représente ce qu’aujourd’hui nous retenons et valorisons du passé : la caverne/grotte de Saint-Paul en fait partie.

Cette grotte qui contribue à compenser l’anxiété devant l’avenir car elle nous permet d’établir une relation au passé qui est toujours parmi nous, est indiscutablement aujourd’hui l’un des lieux de mémoire de La Réunion.

Et l’affirmation d’une histoire, d’un patrimoine, d’un avenir réunionnais, est l’illustration de cette pensée du philosophe allemand Johann Gottfried von Herder [9] : « Chaque culture doit être considérée comme sa propre finalité ».

Intérieur de la caverne dite "La Chapelle". 1885. Antoine Roussin.

Pour autant, il faut souligner qu’il n’y a pas de patrimoine irrévocable. Ce qui est considéré aujourd’hui, dans le contexte de notre société, comme un élément essentiel et indiscutable du patrimoine, peut très bien être disqualifié dans quelques années ou quelques décennies.

Est-ce que les Réunionnais du XVIIIe et du XIXe siècles auraient considéré le maloya comme élément patrimonial ?

Il n’y a donc pas de patrimoine indiscutable et/ou éternel, sauf si l’on interdit la discussion des citoyens. Car le patrimoine, en réalité, est au cœur même du débat politique.

Jean-François Géraud

Notes

[1Voyage dans les quatre principales îles des mers d’Afrique : fait par ordre du gouvernement pendant les années neuf et dix de la République (1801 et 1802). 1804.

[2Voyage aux colonies orientales. 1822.

[3Notes sur l’île de la Réunion (Bourbon). 1862.

[4Simples renseignements sur l’île Bourbon. 1878.

[5L’île Bourbon ; L’Île de France-Madagascar : recherches historiques. 1880.

[6Flacourt, Histoire de la grande isle Madagascar, 1661.

[7Guët, Les Origines de l’île Bourbon. 1885.

[8Symboles [fondamentaux] de la science sacrée. 1962.

[9Johann Gottfried von Herder : 1744-1803, Idées sur la philosophie de l’histoire de l’humanité

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter