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Océan Indien

Les Chagossiens iront-ils au paradis ?

17 novembre 2016
Nathalie Valentine Legros
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Les Chagossiens ne retourneront pas vivre au paradis, du moins pas avant 2036 au mieux... Ce mercredi 16 novembre 2016, la baronne Anelay de St Johns, ministre des Affaires étrangères et du Commonwealth du Royaume-Uni, a brisé un rêve : les Chagossiens ne sont pas autorisés à retourner vivre dans leur archipel. En guise de contrepartie, le gouvernement britannique propose une compensation aux allures de cache-misère. L’armée américaine peut continuer à polluer l’océan Indien sur l’île de Diego Garcia jusqu’en... 2036 au moins.

Les Chagossiens exilés dans les méandres de la misère... Illustration Kathy Laguette extraite du clip "Diego" de Zulu.

Baie du Tombeau, Roche Bois, Pointe aux Sables...


Port Louis 1989. Mon contact, rencontré lors d’une manifestation devant l’ambassade des USA, est un travailleur social mauricien. Il s’appelle Eddy Sadien. Il intervient dans la communauté chagossienne ; au sein du KMLI (Komité Moris Loséan Indien), il œuvre pour l’intégration des exilés.

En car et à pied, nous battons ensemble les faubourgs de la capitale mauricienne pour rejoindre les quartiers où survivent les Chagossiens : Baie du Tombeau, Roche Bois, Pointe aux Sables... Immeubles sordides et bidonvillisés, petites cases agglutinées dans la poussière.

Eddy Sadien, volubile, militant convaincu, infatigable, me guide dans les méandres de la misère. Il est connu de tous. Respecté. Les Chagossiens — les « Zilois » —, il sait leur détresse, leurs espoirs, leurs contradictions, leurs attentes. Il sait leur combat.

Source : letthemreturn.com.

La déchirure de l’exil


Avec lui, je touche la réalité de la tragédie chagossienne, un peuple déraciné, expulsé de ses îles natales (Diego Garcia, Salomon, Peros Banhos), de l’archipel des Chagos (situé à 2.500 kilomètres au nord de La Réunion) entre 1965 et 1973...

Exil forcé : il faut faire place nette pour les Britanniques et les Américains ; ces derniers construisirent, au début des années 70, une base militaire sophistiquée sur l’île de Diego Garcia, la plus grande base hors USA.

Jusqu’en 1989, de la tragédie des Chagossiens, je ne connaissais — par bribes impersonnelles — que les aspects lissés de la géostratégie et les fables diplomatiques. Loin des discours officiels, mon but est, en ce mois d’août 1989, de rencontrer les femmes et les hommes qui ont vécu la déchirure de l’exil, l’arrachement à la terre des ancêtres, sans perspective de retour.

Avril 2006 : une délégation de Chagossiens est autorisée exceptionnellement à séjourner dans l’archipel quelques heures... Emotion et douleur au moment de poser le pied sur le sol où sont enterrés les ancêtres. Sources : CRG.

Le chagrin que l’on ne console pas


Port Louis 1989. Les exilés chagossiens ont désormais pour moi chacun un visage, un regard. De chair et de sang, de douleur et de larmes, ils ne se livrent pas au premier abord. Mais à force de me voir déambuler avec Eddy Sadien dans les ruelles de leur ghetto, ils finissent pas se confier.

Chaque jour, nous progressons, Eddy et moi, à travers le récit des Chagossiens. Les conversations s’animent ; les visages s’éclairent.

Un mot traverse le flot des paroles : chagrin. Celui que l’on ne console pas.

Diego Garcia : quand le paradis devient une base militaire.

27 ans à attendre... peut-être pour rien


Dans la communauté, il est beaucoup question, en ce mois d’août 1989, d’une vidéo clandestine que certains ont eu la chance de visionner, montrant des images de l’île de Diego Garcia, des images du paradis des Chagossiens transformé en base militaire américaine.

Et puis une date revient comme un leitmotiv : 2016, année d’expiration du bail autorisant l’armée américaine à occuper les lieux.

1989... 2016. 27 ans. 27 ans à attendre... peut-être pour rien. Comment se projeter dans un futur aussi lointain et incertain ? Surtout lorsque l’on sait et que l’on sent qu’au compteur de la vie, il reste bien moins de 27 années...

Marie-Elphegia Véronique, le regard accroché par l’objectif, Port Louis, île Maurice, 1989.
Photo © NVL/7 Lames la Mer.

Marie-Elphegia Véronique, née au paradis, il y a 100 ans


C’était le cas de Marie-Elphegia Véronique, 73 ans en 1989 — elle aurait eu 100 ans en cette année 2016. Un jour, elle m’invite à entrer chez elle. Petite case qui sent bon l’encaustique. Je l’écoute me raconter « son Diego Garcia » où elle est née le 19 mars 1916.

Je la photographie et remarque alors ses yeux légèrement bleutés par les ans, des yeux qui ne distinguent plus que des ombres nimbées de lumière dansant autour d’elle.

Marie-Elphegia Véronique se doutait qu’elle ne retournerait jamais « là-bas ». Elle savait qu’elle n’aurait plus l’occasion d’aller fleurir la tombe de son père dans le petit cimetière abandonné « là-bas ». Elle savait qu’elle était trop âgée pour nourrir un quelconque espoir. Mais elle ne renonçait pas, au nom des jeunes générations, elle dont les 10 enfants avaient été emportés par la maladie.

Cimetière abandonné... sur l’île de Diego Garcia.

Marie-Elphegia Véronique, qui fleurira la tombe de ton père ?


Marie-Elphegia Véronique était une combattante et venait d’être élue au sein du « Comité ilois d’organisation fraternelle ». Elle militait, manifestait dans les rues de Port Louis, portait haut les revendications chagossiennes dont la plus importante : le retour aux îles Chagos !

« Je pense tout le temps à Diego. Partout où je regarde, je vois Diego. La nuit, je rêve de Diego », me confie-t-elle d’une voix neutre en ce mois d’août 1989. Le chagrin, encore.

Ce jour-là, je me suis promis de tout faire pour que la parole de Marie-Elphegia Véronique, qui repose désormais en terre mauricienne avec son chagrin, ne soit pas oubliée.

Diego Garcia... A 2.500 kilomètres au nord de La Réunion. Source : CRG.

« Pour le contribuable britannique »


Mais aujourd’hui, Marie-Elphegia Véronique, ton peuple prend un autre mauvais coup. Le gouvernement britannique a annoncé qu’il reconduira tacitement le bail de l’armée américaine pour 20 ans sur l’île de Diego Garcia où tu es née il y a 100 ans. Jusqu’en 2036 — et ainsi de suite, de 20 ans en 20 ans —, les militaires américains continueront donc d’occuper ton paradis perdu, de polluer ton lagon. Qui fleurira la tombe de ton père ?

Bail reconduit et... projet de réinstallation des Chagossiens rejeté « pour des raisons de faisabilité, de défense et de sécurité, et pour le contribuable britannique ».

Au fond, il n’y a rien de surprenant dans cette décision de Londres qui exprime, dans un communiqué officiel publié ce 16 novembre 2016, — soit huit jours après l’élection de Donald Trump [1] et un mois et demi avant la date d’expiration du bail de Diego Garcia (30 décembre 2016) — ses « profonds regrets » pour la manière dont les Chagossiens ont été évacués de leur archipel.

Les ruines du chagrin aux Chagos.

Et pendant ce temps-là, dans l’archipel des Chagos...


Voilà pour ton peuple, Marie-Elphegia Véronique : des regrets, certes profonds, et une cagnotte de 46 millions d’euros à répartir sur 10 ans pour divers besoins (santé, éducation, emploi...).

Attends, j’allais oublier : cette cagnotte servira aussi à aider les Chagossiens qui souhaiteraient visiter leur paradis perdu... Si l’on considère que la communauté chagossienne représente aujourd’hui entre 10.000 et 15.000 personnes, on mesure la largesse financière du gouvernement britannique.

Et pendant ce temps-là, dans l’archipel des Chagos, des visiteurs sont autorisés à faire escale avec leurs voiliers — sauf à Diego Garcia — sur les îles désormais désertes.

Ruines. Archipel des Chagos. Avril 2006. Source CRG.

Ces ruines qui témoignent en silence de la tragédie


Ces visiteurs ont le privilège de fouler le sable blanc des Chagos, de se baigner dans le lagon des Chagos, de visiter les ruines des Chagos, de poster des vidéos sur Internet montrant leur séjour de « Robinson » à l’ère du numérique dans le paradis perdu des Chagossiens.

Certains accompagnent leurs vidéos de commentaires d’une désinvolture qui frise la provocation. D’autres se dédouanent de cette « encombrante histoire » en évoquant succinctement l’exil des Chagossiens. Quelques uns sont envahis d’un malaise face à ces ruines qui témoignent en silence de la tragédie...

On ne repart jamais indemne des îles Chagrin.

Ce nouveau revers dans le combat des Chagossiens n’entamera pas la détermination de ceux qui depuis plus de 30 ans maintenant ont engagé un combat pour le droit de retourner vivre sur la terre de leurs ancêtres.

Nathalie Valentine Legros

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
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Notes

[1Barack Obama n’a pas fait mieux. Hillary Clinton n’aurait pas fait mieux...

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