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22 octobre 1818

Les petites histoires du grand Leconte de Lisle

22 octobre 2018
7 Lames la Mer
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7 Lames la Mer vous invite à (re)découvrir Leconte de Lisle, né le 22 octobre 1818, par petites touches décalées : Le « comte » de Lisle... pour les huissiers du Sénat • Les « cigares Leconte de Lisle » • Un petit appartement boulevard des Invalides • « Madame, je ne vous aime plus » • « Je t’estime incapable d’une pareille folie » • Le manuscrit égaré • Prise de bec avec Anatole France • Une seule voix pour Leconte de Lisle • Un « fou » aux obsèques de Leconte de Lisle • Procès pour publication de lettres intimes et de vers de jeunesse • 83 ans à patienter dans le cimetière de Montparnasse...

Maison natale de Leconte de Lisle. St-Paul. Là se dresse désormais un square avec une stèle à la mémoire du poète. Photo début du 20ème siècle.
Source : Bibliothèque de l’Arsenal.

Surgie du passé par le miracle de la photographie


C’est dans cette maison de bois, à l’intersection des actuelles rues Saint-Louis et Général-de-Gaulle, que le poète réunionnais, Charles Marie René Leconte de Lisle, voit le jour le 22 octobre 1818, dans la ville de Saint-Paul. La demeure du poète fut malheureusement détruite par le cyclone de 1948.

« Il s’agit d’une maison créole en planches de bois, avec un étage et une toiture à quatre pentes en bardeaux, précise le site « Défense patrimoine Réunion » [1]. Elle reposait sur un socle en pierres taillées avec un petit escalier donnant accès à la porte d’entrée. Elle a été détruite par le cyclone de 1948 ».

Cette maison surgie du passé par le miracle de la photographie nous livre son poids de nostalgie, ses vieilles planches de bois, son jardin, sa façade sans fioritures, le parfum d’une vie cachée derrière les fenêtres... Elle fait écho à une œuvre d’Antoine-Emile Grimaud qui a accroché quelques touches colorées au tableau mais a su restituer le caractère dépouillé de l’architecture.

Maison natale de Leconte de Lisle, (1840/1855).
Par Antoine-Emile Grimaud.

« Les raisins de mon enfance créole ! »


Le Saint-Paulois, Jean-Luc Chane, se souvient très bien de la maison du poète, de son jardin, du mur d’enceinte... Images et sensations liées à l’enfance. Et de la saveur tenace des raisins de l’enfance.

« Durant mon enfance, cette maison existait encore, à moitié détruite, laissée à l’abandon. Elle fut rasée plus tard pour laisser place à une stèle en hommage au poète. Dans le jardin de la maison, il y avait un magnifique « Coccoloba Uvifera » qui donnait des raisins d’un violet presque noir, délicieux. J’allais souvent avec mes copains escalader le mur d’enceinte et grimper à l’arbre pour en cueillir les fruits. Ce n’était pas très loin de la maison où je suis né ! Malheureusement, la maison du parnassien a été détruite ainsi que le mur du jardin ; et l’arbre n’existe plus. Ne reste qu’un petit square avec une stèle à l’effigie du poète saint-paulois... ».

Coccoloba uvifera ou Raisin de mer.
Photo : Daniel di Palma.

Leconte de Lisle sous un éclat décalé


Quant aux raisins « Coccoloba uvifera », une fois mûrs, ils contiennent « une pulpe douceâtre et musquée mangée par les enfants. Ce fruit est généralement consommé cru, mais peut être également transformé en gelées, ou utilisé dans la composition de boissons » précise Jean-Luc Chane.

C’est donc par le prisme du goût douceâtre des raisins de l’enfance que nous avons choisi d’évoquer Leconte de Lisle. A travers les sentiers moins fréquentés de la mémoire maronne. Loin du Bernica, auquel l’école a trop souvent réduit l’auteur des poèmes barbares, antiques, ou tragiques.

Cette évocation par petites touches décalées éclairent le parnassien d’un éclat inattendu et ajoutent au halo de mystère qui l’entoure : Le « comte » de Lisle... pour les huissiers du Sénat • Les « cigares Leconte de Lisle » • Un petit appartement boulevard des Invalides • « Madame, je ne vous aime plus » • « Je t’estime incapable d’une pareille folie » • Le manuscrit égaré • Un « fou » aux obsèques de Leconte de Lisle • 83 ans à patienter dans le cimetière de Montparnasse...

Caricature de Leconte de Lisle, extraite de "Hommes d’aujourd’hui", 19ème siècle.

Le « comte » de Lisle... pour les huissiers du Sénat


Si l’on en croit Marc Legrand [2], les huissiers du Sénat, « démocrates autant qu’illettrés », avaient un temps pris le poète réunionnais pour un comte, qu’ils tenaient d’ailleurs « en médiocre estime ».


Les « cigares Leconte de Lisle »


Leconte de Lisle avait l’habitude d’acheter ses cigares dans un bureau de tabac situé à proximité de la gare de Sceaux. Le commerçant, voyant là une occasion de se faire une certaine publicité, avait baptisé les cigares « Leconte de Lisle » et augmenté ses prix.

Leconte de Lisle par Jean-François Millet, 1840/1841.

Un petit appartement boulevard des Invalides


Leconte de Lisle habitait un petit appartement au 5ème étage, boulevard des Invalides. Il y tenait salon le samedi soir, fréquenté par 25 à 30 jeunes gens unis par « une sincère camaraderie intellectuelle » [3]. On causait littérature, philosophie, sciences, histoire et surtout poésie.

Leconte de Lisle occupa également une appartement (1er étage) boulevard Saint-Michel.

Statue de Leconte de Lisle par Denys Puech au Jardin du Luxembourg. Photo : Ch. Carrere.

« Madame, je ne vous aime plus »


Leconte de Lisle « aimait jusqu’à l’adoration une ravissante créole. Il ne lui avait jamais parlé, il ne savait même pas son nom ; mais il la voyait chaque dimanche sur le chemin de l’église, et, quand elle passait, il demeurait en extase » raconte Henry Houssaye, successeur de Leconte de Lisle à l’Académie française.

Un jour, au hasard d’une promenade à cheval, il croise l’élue de son cœur : elle est en manchy, porté par 8 esclaves. Il s’arrête pour la regarder « mais les lèvres corallines de la belle créole s’entr’ouvrirent et il l’entendit crier d’une voix aigre et perçante : “Louis, si le manchy n’est pas au quartier dans dix minutes, tu recevras vingt cinq coups de rotin”. Le jeune homme arrêta d’un geste les porteurs nègres, puis il descendit de cheval, s’approcha du manchy et prenant un ton grave et triste, il dit : “Madame, je ne vous aime plus !” »

Leconte de Lisle, atelier Nadar.

« Je t’estime incapable d’une pareille folie »


Dans la famille Leconte de Lisle, je demande le frère ! Ce dernier est chargé de l’administration du domaine paternel et voit d’un mauvais œil les prises de positions anti-esclavagistes de son frangin de poète.

« On m’a raconté je ne sais quelle histoire prétendant que tu t’es mis à la tête d’une manifestation de créoles en faveur de l’abolition de l’esclavage. Je t’estime incapable d’une pareille folie ». La réponse de Leconte de Lisle est sans appel : « Toutes les fois que j’aurai à choisir entre les intérêts personnels et la justice, je choisirai la justice ! »

La sentence « fraternelle » ne tarde pas à s’abattre sur Charles : la pension mensuelle que lui versait sa famille est supprimée. Qu’importe, Charles multiplie les petits boulots : répétitions de grec et de latin, traductions diverses, etc.

Leconte de Lisle par Paul Verlaine.

Le manuscrit égaré


Privé de sa pension versée par la famille, Leconte de Lisle tente de trouver des sources de revenus, notamment avec une traduction de l’« Iliade » « commencée en des temps plus heureux sans souci de la vie matérielle. Il termina les douze premiers chants et les porta à l’éditeur Marc Ducloux. Celui-ci, ayant égaré le précieux manuscrit, offrit à Leconte de Lisle, pour toute indemnité, de publier gratuitement ses poésies. Les volumes restèrent en magasin et (...) Leconte de Lisle, pour vivre, venait prendre à la librairie une dizaine d’exemplaires de son livre et allait les vendre quelques sous aux bouquinistes des quais. Et ce livre, c’était les “Poèmes antiques” ! »


Joute épistolaire entre Leconte de Lisle et Anatole France


En 1891, les colonnes du journal « L’Univers » sont investies par des échanges fielleux entre Leconte de Lisle et Anatole France après la publication d’une interview de Leconte de Lisle dans laquelle Anatole France estime avoir été traité avec « animosité ». Extraits...

• Anatole France : M. Leconte de Lisle me traite avec une animosité si vive, que je serais tenté d’y découvrir les vestiges d’une vieille amitié. (...) Respectueux et désarmé devant un homme de son âge et de son talent, je n’accepte qu’avec regret l’obligation où il m’a mis de relever publiquement la légèreté pitoyable de ses propos.
• Leconte de Lisle : La vie privée de M. France ne me préoccupe ni ne m’intéresse en aucune façon. D’autre part, malgré mon âge et toute la distance qui nous sépare, je suis prêt à lui accorder l’honneur d’une rencontre. Deux de mes amis attendront ses témoins chez moi, dimanche 3 mai à deux heures de l’après-midi.
• Anatole France : Mes témoins ne viendront point. Je n’ai jamais eu l’intention de lui en envoyer. (...) Je n’ai jamais manqué au respect qui lui est dû. Faut-il donc que je lui rappelle qu’il est une de ces gloires auxquelles on ne touche pas ?


Une seule voix pour Leconte de Lisle


« Le Figaro » raconte une curieuse anecdote au sujet de Leconte de Lisle. La première fois que Leconte de Lisle se présenta à l’Académie française, il obtint, en tout et pour tout, une voix. Sans plus tarder, Leconte de Lisle s’empressa de remercier Victor Hugo, lequel accepta les remerciements... mais ce n’était pas sa voix qu’avait eue Leconte de Lisle. Anecdote rapportée par « L’Univers » de juillet 1894.

"Poèmes barbares", illustration de Paul Gauguin, 1896.

Un « fou » aux obsèques de Leconte de Lisle


Un dénommé Dumas, « un peu déséquilibré depuis que sa femme l’a quitté », s’est faufilé parmi l’assemblée qui assistait aux obsèques de Leconte de Lisle, à Saint-Sulpice. Il portait une besace et un couteau et avait un peu trop bu. Invité à sortir, il déposa son couteau sur une chaise. Il fut arrêté quelques instants plus tard, amené au poste de police puis finalement remis en liberté.

« En effet, le couteau qu’il avait dans sa poche lui sert tout simplement pour arracher des pissenlits qu’il vend ensuite sur la place. Il débite en outre des fleurs, des couteaux, des instruments pour ouvrir les boîtes à sardines. Rue Mouffetard où il habite, on le regarde comme un brave homme un peu toqué mais nullement anarchiste. Il y a donc eu beaucoup de bruit pour rien », conclut un journaliste de L’Univers, dans son édition du 23 juillet 1894.


Procès pour publication de lettres intimes et de vers de jeunesse


La veuve de Leconte de Lisle n’est pas contente et intente un procès en dommages-intérêts contre l’éditeur de « L’Aurore » pour avoir publié des lettres intimes et des vers de jeunesse de son défunt mari dans un ouvrage intitulé « Premières poésies et Lettres intimes de Leconte de Lisle ». Le tribunal a condamné l’éditeur à 1500 francs de dommages-intérêts, à 5 insertions mais a refusé la confiscation demandée. [L’Univers, 1904].

28 septembre 1977 : inhumation de Leconte de Lisle au cimetière de Saint-Paul. Photo : Claude Thérésien.

83 ans à patienter dans le cimetière de Montparnasse


Mort le 17 juillet 1894 à 75 ans, Leconte de Lisle est d’abord inhumé au cimetière de Montparnasse.

Il ne retrouvera sa terre natale réunionnaise que 83 ans plus tard lorsque ses cendres seront transférées depuis Paris jusqu’à l’île de La Réunion.

Il est alors inhumé le 28 septembre 1977 au cimetière marin de Saint-Paul, conformément à son vœu.

7 Lames la Mer

28 septembre 1977 : "retour" de Leconte de Lisle dans son île. Inhumation au cimetière de Saint-Paul en présence du maire, Paul Julius Bénard et du préfet, Bernard Landouzy. Photo : © Claude Thérésien.

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Notes

[2« Le Grillon : mensuel, littéraire et satirique », 28 juillet 1894.

[3« Journal des débats politiques et littéraires », 12 décembre 1895.

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