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La Réunion

Le volcan, enfer blanc et diables noirs

2 mai 2016
Geoffroy Géraud Legros
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Un au-delà à portée de fuite, un monde renversé où l’esclave est maître et où le maître est esclave : c’est le lieu qu’occupe le Volcan dans la mythologie des esclaves, rapporte Bory de Saint-Vincent...

L’enclos et le piton Bory (cratère éteint). Lithographie d’Antoine Roussin, d’après une photographie. 1885.

« Des chasseurs ne sont jamais revenus de ces régions »


En cet an X, le statut de territoire interdit conféré au volcan semble faire consensus tant au sommet qu’à la base de la société esclavagiste de Bourbon.

Bory de Saint-Vincent évoque les préventions qu’inspire son projet d’expédition dans l’Enclos à ses hôtes insulaires : « J’avais fait part, depuis long-tems [sic] à plusieurs personnes du dessein de monter au volcan par le côté de la mer ; j’avais prié M. Deschasseurs de me procurer un guide : tout le monde cependant s’accordait à me dire que la tentative était téméraire, que personne ne voudrait me suivre, et que jamais on n’avait osé exécuter. Vous trouverez, ajoutait-on, des fractures qu’on ne peut franchir, des cendres profondes et mobiles, dans lesquelles on risque de disparaître, enfin, peut-être, la mort dans quelque courant embrasé, échappé des flancs de la montagne (...) et des chasseurs qui se sont enfoncés dans ces régions, n’en sont jamais revenus, soit qu’une température glaciale, soit que des vapeurs sulfureuses les aient saisis ou étouffés ».

Jean-Baptiste Bory de Saint-Vincent, botaniste français (1778 - 1846)

« Les démons réduisaient les Blancs en esclavage »


Des avertissements qui ne font que « redoubler » le désir du savant mais font écho à ceux des « Noirs, découragés par tout ce que les esclaves du canton leur racontaient ». Un lieu terrifiant, où se substitue à la peur des flammes et des cendres d’ici-bas les flammes d’un au-delà si proche, à portée de fuite.

« Ils [les esclaves] nous firent des remontrances, écrit Bory ; l’un d’eux nous raconta plusieurs traditions du pays ; (...) le volcan (....) était la bouche de l’enfer ; (...) il était d’autant plus dangereux pour nous d’y monter que les Blancs n’en revenaient plus, les démons les réduisant en esclavage, les employant à creuser la montagne, à diriger les courans [sic] de laves [sic], et à attiser le feu sous les ordres de commandeurs noirs ; enfin, que ceux-ci ne leur épargnent pas plus les coups de fouet, qu’on ne les épargne aux esclaves dans le reste de l’île ».

Extrait du voyage de Bory de Saint-Vincent (1801) ; Passage de la Rivière des Remparts. Lithographie d’Antoine Roussin, d’après Patu de Rosemond.

« Des troupeaux de Blancs, la pioche à la main »


Bory de Saint-Vincent croit d’abord à un « trait d’esprit », avant d’entendre le conte rapporté par « d’autres nègres », dont certains « assurent même avoir vu de loin des troupeaux de Blancs, la pioche à la main, obéir aux ordres du démon, que leur transmettaient des Cafres armés de verges ».

Tout cela n’effraie guère le voyageur qui est « loin de regarder la route comme très-périlleuse », et ordonne de « marcher sans réplique » — non, toutefois, sans mentir en annonçant que l’expédition se limiterait à « visiter le pays brûlé, sans nous élever jusqu’au volcan ».

Passé le Rempart de Bois-Blanc, Bory de Saint-Vincent s’abandonne à une brève méditation qui ne transpire guère d’aménité envers les « petits colons » qui ont tenté de peupler l’endroit.

Eruption du volcan de l’île Bourbon, aquarelle de Jean-Joseph Patu de Rosemont (1812).

« La flamme précédait le torrent »


« Quelques malheureux Créoles auxquels la terre manquait sans doute ailleurs, avaient autrefois imaginé d’habiter la terre boisée de la grande ravine, un peu au-dessus de la trace qu’on appelle "chemin". Enfermés par l’enceinte calcinée que forment les remparts du Bois-Blanc [sic] et de Tremblet [sic], dans les limites mêmes que les feux souterrains semblent avoir données au domaine qu’ils se sont approprié, ces Créoles avaient construit leurs humbles cabanes, et défriché une lave toute récente. Les éruptions échappées hors de l’enclos du volcan, celles qui, dans cet enclos, exerçaient chaque année leur ravage n’avaient pas été des considérations assez puissantes pour les faire renoncer à leur entreprise téméraire.

On dirait que la montagne voulut punir une pareille usurpation, et donner une leçon à l’insatiable avidité des hommes. En 1787, elle produisit un courant de matière fondue, qui se dirigea précisément sur les établissements à peine consolidés ; la flamme précédait le torrent, et détruisait tout ce qui se trouvait à son passage ; les laves encroûtaient ensuite les débris qu’avait laissé le feu. Croirait-on, qu’après un pareil exemple, on ait tenté de défricher encore quelques poignées de terre éparses dans l’enclos ?

Quand je visitai ces lieux, un homme était venu s’y établir ; mais comme personne ne pénètre dans cette solitude, et qu’on ne traverse le Brûlé que pour affaire, sans jamais s’enfoncer dans son immensité, les Noirs marrons le fréquentent sans crainte d’y être surpris ; ils pillent ce qu’on y plante. Le malheureux cultivateur du Pays-Brûlé, tourmenté par la crainte des brigands et par le voisinage des flammes volcaniques, était au moment d’abandonner sa propriété ».

Carte du Piton de La Fournaise, réalisée par Bory de Saint-Vincent en 1802.

Sous l’ombre portée du marronnage


Le périple de Bory se déroule sous l’ombre portée du marronnage ; peu après la rencontre avec le planteur ermite, les visiteurs trouvent près du Trou-Caron un « camp marron abandonné », auquel Cochinard, libre de couleur que n’aime guère le naturaliste, s’empresse de mettre le feu. Plus tard, dans l’attente de l’esclave Georges, qu’il a chargé d’un message pour un colon nommé Hubert, Bory craint que le Noir ne l’ait « abandonné, pour aller grossir le nombre de ces marrons qui cherchent, aux lieux les plus inaccessibles, une inutile et pénible liberté ».

Le marronnage est encore une réalité, mais la légende des marrons s’inscrit déjà dans les noms de lieux ; ainsi, Bory renonce à baptiser du nom de l’explorateur « Commerson » un cratère qui se transforme en lac après les fortes pluies ; celui-ci est « déjà appelé morne des feux à Mauzac, ce qui vient de ce qu’un chef de marrons nommé Mauzac (...) tenait sur le point le plus élevé du piton, une sentinelle qui allumait des bruyères pour y rallier ses camarades ».


« Ils se croient blancs... »


Plus bas, dans la paroisse de Saint-Joseph, la chasse aux marrons alimente l’économie du « quartier » naissant. Elle est aussi l’enjeu d’une recomposition des clivages sociaux et raciaux ; parmi les protagonistes de cette macabre activité se recrutent non seulement des Blancs, mais aussi « ces hommes de couleur, sans propriétés, nés libres de père en fils, qui achètent une esclave dont ils font leur femme, et dont ils ont des enfants noirs, mais libres comme eux ».

Sous la plume de Bory apparaissent les contradictions propres aux transfuges : « trop fiers pour s’abaisser à des travaux qu’ils croient déshonorants [sic], et habitués aux privations de toutes espèce, ces hommes actifs, infatigables et paresseux tout-à-la-fois [sic], ont un caractère particulier. Ils se croient blancs ; extrêmement susceptibles sur ce point, ils regarderaient comme un outrage le nom d’hommes de couleur ou de noirs libres, sous lequel on désigne les affranchis à l’île-de-France. Ils sont gens à ne pas pardonner une méprise que leur teinte, leur langage et leur costume, rendraient très-excusable [sic]. Justes, mais sévères avec leurs esclaves quand ils en ont, ils sont inflexibles et cruels pour les marrons, quand ils en prennent (...) ».


Vraie terre de marronnage où seuls survivent les fugitifs aguerris...


Ainsi dialoguent alors battant des lames et sommet des montagnes fumantes : de ces dernières, vraie terre de marronnage où seuls survivent les fugitifs aguerris, l’imaginaire des hommes asservis des bas a fait un Enfer, où la norme est renversée ; où les Blancs sont esclaves et tombent sous les coups des Noirs.

Telle est alors la force sociale de l’ordre esclavagiste, qui recode en cauchemar le fantasme de liberté, localise en Enfer et place sous l’égide du diable — dont le Volcan, dit-on à Bory, est « le patrimoine » — le fantasme révolutionnaire de retournement de la domination, c’est à dire, du pouvoir noir.

Par cette représentation, l’esclavagisme rationalise un abandon de territoire, où il serait hasardeux — et coûteux— de s’engager. Au non-lieu du pouvoir d’en haut répond la zone grise d’en bas, où la définition des frontières entre la couleur et la classe sociale s’établit au grès des violents chocs de labels et de simulacres qui font les luttes légitimistes. l’objet d’âpres luttes de distinction — et de lutte tout court.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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