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Réédition de « Mein Kampf »

Le nazisme, une idée neuve ?

4 janvier 2016
Geoffroy Géraud Legros
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En 2016, le livre dicté par Adolf Hitler à Rudolf Hess lors de son emprisonnement dans la forteresse de Landsberg tombe dans le domaine public.

Les maisons d’édition se bousculent sur la ligne de départ, nous apprend la presse en ce lendemain de réveillon ; elle s’apprêtent à faire reparaître l’ouvrage, dont les « Nouvelles éditions latines » avaient publié en 1934 une première traduction française intégrale, contre la volonté de Berlin et en infraction des règles relatives aux droits d’auteurs.

En 1938, les éditions Fayard diffusaient une nouvelle version de « Mein Kampf », expurgée cette fois-ci des passages les plus violents envers la France, conformément aux vœux du Führer. Le même établissement se propose aujourd’hui de rééditer le texte, assorti d’un corpus critique élaboré par des historiens. Le retour annoncé dans les rayonnages de ces centaines de pages d’élucubrations — « le livre saint du national-socialisme et de la nouvelle Allemagne », écrivait ironiquement Klemperer — fait différend.

Jean-Luc Mélenchon. Photo : Pierre-Selim

Auteur à succès de la maison Fayard, Jean-Luc Mélenchon adressait le 22 octobre dernier une lettre publique à son éditeur (en l’espèce, l’éditrice Sophie Hogg) pour lui faire part de « l’horreur » que lui inspire l’initiative et l’exhorter à y renoncer. Réponse dans le quotidien « Libération » de Christian Ingrao, spécialiste du nazisme et ancien directeur de l’Institut pour l’histoire du temps présent (IHTP), lui aussi publié chez Fayard, en défense de l’édition « critique » : « re-publier (sic) ce livre harnaché de (...) discours historien » (...) permet de « pallier la pathologisation du dictateur et de sa lourde prose ».

Selon l’historien, qui rappelle à juste titre que « l’essai besogneux » est en accès libre sur internet, l’ouvrage n’a pas la portée programmatique que lui prête le co-président du Parti de Gauche et, in fine, « ne peut convaincre que des convertis ».

À parcourir la « lourde prose », dont l’auteur regrette, par exemple, que l’on n’ait pas « tenu une seule fois douze à quinze mille de ces Hébreux corrupteurs du peuple sous les gaz empoisonnés » pendant le premier conflit mondial, on est tout de même en droit de se demander s’il existe une muraille de Chine entre le « piètre pamphlet du prisonnier autrichien » et la destruction des Juifs d’Europe que l’école historique dite fonctionnaliste identifie comme « l’aboutissement de politiques incohérentes, obsessionnelles, portées à l’incandescence homicide par un mélange de considérations idéologiques, logistiques, économiques et guerrières », rappelle Christian Ingrao.

Au Qatar et à Bahreïn "Virgin Megastore" proposait, il y a peu, "Mein Kampf" à ses clients. Photo twitter.

Il ne s’agit pas ici de contester le travail des historiens ; on peut, en revanche, s’interroger sur la pertinence d’une entreprise qui vise à lutter contre la « mise en tabou » et le « rejet dans la démonologie » d’Hitler et de « Mein Kampf » en remettant ce dernier en circulation sous la forme d’un livre.

Pareille stratégie ignore le caractère fétiche du livre en tant qu’objet, dont la puissance s’exerce indépendamment de son contenu : c’est en brandissant le Livre saint qu’il est lui-même incapable de lire que le conquistador Pizarro scelle le sort de l’empereur inca Atahualpa, dépositaire de l’une des plus hautes cultures de l’histoire du monde, nous dit Nathan Wachtel dans sa « Vision des Vaincus ». Plus près de nous, « Mein Kampf » réédité est d’ores et déjà un best-seller au Bangladesh et en Inde, où il est proposé à la vente depuis 1988 par « Jaico Publishing House ».

Désormais vendu par six maisons d’édition du sous-continent, l’ouvrage est prisé par les jeunes et par un nombre croissant d’étudiants et d’enseignants des facultés de droit et de commerce, qui voient dans le Führer un exemple de management personnel et dans son livre un traité de réussite dans les affaires, rapporte la presse indienne.

Photo prise sur le quai d’une gare en Inde. (Tine Steiss, Flickr)

Faut-il le préciser ? Rien, dans le fatras du prisonnier de Landsberg ne présente le moindre intérêt au regard du business ou de la stratégie économique ; les possesseurs de « Mein Kampf » ne l’ouvrent guère et le lisent encore moins : il leur suffit de détenir l’objet-livre, objet distinctif, combinaison de formes et d’insignes légitimes qui font défaut aux PDF, Ebooks et autres copies disponibles gratuitement sur l’Internet. Convaincu que le volume est le réceptacle du charisme de son auteur ou simplement à la recherche d’un objet devenu fashionable (ce qui revient au même), l’acquéreur est un usager et non point un lecteur ; peu lui importe dès lors que « Jaico Publishing » vende « Mein Kampf » en « pack », assorti d’un DVD du cinéaste anti-nazi Joachim Fest ou d’une réédition des « mensonges d’Hitler » d’Irène Harrand ; ce qu’il veut, c’est un grimoire, et c’est, paradoxalement, l’opération de mise en forme à laquelle se livre l’éditeur qui fait des feuillets virtuels épars sur la toile un objet de puissance.

Ainsi, il y a quelque candeur à vouloir révoquer la « démonologie » en diffusant un livre de sorts — candeur toute positiviste propre à l’esprit qui nie la persistance du fétichisme et de la pensée magique dans la modernité. Il y a quelque naïveté à s’imaginer qu’un discours savant désarmera une humeur idéologique qui n’a nul besoin de la prose hitlérienne pour se diffuser ; naïveté non exempte de rouerie du côté des éditeurs, qui n’envisageraient certainement pas de rééditer l’ouvrage s’ils n’étaient assurés d’y trouver leur compte, malgré la concurrence des multiples copies accessibles en ligne.

Croit-on vraiment que c’est le désir d’accéder à une édition critique du livre d’Hitler qui animera ceux qui, demain, iront acheter leur « Mein Kampf » en français, neuf, relié et illustré ? Au-delà de la controverse historienne et politique, l’empressement à rééditer « Mein Kampf » est révélateur de l’air du temps — d’une humeur idéologique, disions-nous plus haut ; il contraste avec l’aventure, désormais presque oubliée, d’un autre livre dont la publication en français, ou plutôt la non-publication, a défrayé la chronique intellectuelle il y a tout juste vingt ans.

Ce livre n’avait rien d’un brûlot idéologique. Il ne contenait nulle incitation à la haine. C’était un gros livre d’histoire signé par le britannique Eric Hobsbawm et intitulé « The Age Of Extremes ». Une histoire du « court vingtième siècle », de ses révolutions, de ses massacres, de ses bonds scientifiques et de ses bouleversements culturels, succès de librairie dès sa parution et traduite « dans toutes les grandes langues de culture internationale, sauf une », écrivit son auteur en 1998, soit quatre ans après sa parution en langue anglaise.

La réalisation d’une édition française dût passer par un partenariat inédit entre la société des amis du « Monde Diplomatique » et « Complexe », une maison d’édition belge qui fut bien inspirée : 80.000 exemplaires de « L’Âge des extrêmes » furent vendus. C’est à l’opposition d’intellectuels et d’historiens français de premier plan que la traduction et la publication de l’ouvrage doivent ce tortueux itinéraire ; la prestigieuse revue « Le Débat » employa même une centaine de pages « à expliquer pourquoi c’était un livre qu’on ne saurait publier en France », rapporte malicieusement Hobsbawm dans la préface à l’édition française. Un « pourquoi » qui résidait dans les convictions marxistes d’Eric Hobsbawm, convint l’influent historien Pierre Nora, évoquant « l’environnement intellectuel et historique peu favorable » constitué par un espace savant français alors « en pleine décompression » après avoir été « le plus profondément stalinisé ».

Dans ce contexte, explique l’auteur des « Lieux de mémoire », « même le marxisme le plus ouvert (...) passe mal ». Faut-il en conclure que le nazisme ne « passe » finalement pas si mal dans la France de 2015 ? La question est évidemment provocatrice, et la réédition de « Mein Kampf » est, quoi qu’on en dise, avant tout dictée par l’espérance de profits économiques. D’autre part, comme le note Christian Ingrao, la logorrhée hitlérienne ne risque guère de susciter des conversions. Elle est enchâssée dans son époque et rebutait déjà l’immense majorité des lecteurs dans les années 1920 à 1940 ; elle est aujourd’hui quasiment incompréhensible au public, étranger à l’esprit d’un temps où étaient à tout le moins intelligibles les divagations d’un caporal autrichien, peintre sans grand talent doublement frustré par l’élitisme intellectuel de la Vienne fin-de-siècle et la défaite des empires centraux.

Le catalogue de l’éditeur indien "Jaico Publishing House" propose un exemplaire de "Mein Kampf" assorti du DVD d’un film de Joachim Fest, cinéaste anti-nazi.

Il ne reste pas moins que l’époque à décrété que tout se vaut et a, par glissements successifs, implicitement et sans le savoir, accrédité l’idée selon laquelle il existe, pour paraphraser Pierre Nora, quelque chose comme un « nazisme ouvert » qui aurait, lui, droit de cité. On s’accommode ainsi de ce que de parfaits nazis, qui revendiquent de surcroît leur filiation au IIIe Reich, soient les fers de lance d’une révolution de couleur ukrainienne ; on admet sans trop s’épancher que ces mêmes nazis brûlent vifs ou abattent au pistolet une quarantaine d’opposants politiques à Odessa ; on ne répugne pas à faire des reportages sur le bataillon ukrainien Azov, qui ne met pourtant pas sa swastika dans sa poche, et on rebaptise pudiquement « ultras » des supporters de football ukrainiens néo-nazis lorsqu’ils se jettent sur des supporters français ; on dit désormais sans sourciller qu’un parti nazi concourt aux élections en Grèce et on ne dédaigne pas, à l’occasion, de le mettre sur le même plan que la gauche d’Alexis Tsipras ; on regarde ailleurs lorsque des groupes de rock nazis devenus mainstream jouent à guichet fermé au stade Maksimir de Zagreb, pour un public de jeunes en chemises noires et bérets frappés de l’emblème Oustachi — le parti nazi au pouvoir en Croatie pendant la seconde guerre mondiale.

En France, on affirme désormais coram populo que « Pétain sauvait des Juifs » et l’on brocarde comme agent de la pensée unique quiconque contredit cette absurdité ; il y a quelques mois, un grand média français rapportait les « dérapages d’une manifestation néo-nazie » dans le nord de la France : « dérapages » qui contrastent sans doute avec le comportement des nazis qui savent se tenir — les fameux « nazis les plus ouverts » ?

À l’heure ou nous écrivons ces lignes, le Président turc Erdogan vient de déclarer qu’il ne voulait, au fond, qu’exercer les pouvoirs dont avait disposé Hitler. Sans doute les faiseurs d’opinion rapporteront-ils l’information avec placidité : on l’a dit, tout se vaut.

La reparution annoncée de « Mein Kampf » prend ainsi son sens pratique dans un contexte où émerge un nazisme « culturel » qui existe déjà en Croatie, en Galicie, en Turquie ou dans certaines fractions de la population indienne, porté par ce qu’un journaliste de New-Delhi qualifie de « business à petite échelle autour de la figure d’Adolf Hitler ».

« Mein Kampf » dans la collection « Histoire » ne convertira pas par magie des hordes de jeunes, comme on dit, « en manque de repères ». Exhibé « par provocation » (provocation qui constitue un droit essentiel et imprescriptible de l’homme postmoderne), mis en évidence sur les tables basses et les bibliothèques, ouvert, qui sait, sur les bancs des bus et des trains, le livre deviendra sans doute un artifact chic ou, comme on dit aussi, décalé, l’accessoire cool d’une époque qui voit le nazisme redevenir une idée neuve.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste, Co-fondateur - 7 Lames la Mer.

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