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Ile Bourbon, rivière du Mât

Le mystère du Passage d’Eustache

10 juillet 2017
7 Lames la Mer
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Cette étrange histoire remonte au début du 18ème siècle et commence par un double assassinat dans les environs de Nantes pour se terminer par deux corps au fond d’un précipice à proximité du Bras des Lianes (Rivière du Mât, île de La Réunion, ex île Bourbon). Elle nous est rapportée par Jean Marcel Voiart, commis principal de la Marine à l’île Bourbon puis archiviste colonial. Il précède son récit de la mention « Légende » mais l’accompagne de notes précises faisant référence aux lieux, à des personnages réels, à un manuscrit retrouvé à des archives cadastrales. Alors, légende ou histoire vraie ?

À la sortie de la messe, un étranger attira tous les regards. Saint-Benoît et son église par Antoine Roussin.

D’où venait-il ? Nul ne le savait...


Août 1735. Saint-Benoît. À la sortie de la messe, un étranger attira tous les regards. Jeune, grand, physionomie sympathique. D’où venait-il ? Nul ne le savait.

Jean-Baptiste Dorlet de Palmaroux, ancien officier d’infanterie et propriétaire dans les hauts de la rivière du Mât, lia conversation avec l’étranger qui disait s’appeler « Henry Moi ». Palmaroux lui offrit le gîte ; Henry accepta.

Après une heure et demie de marche vers la montagne, les deux hommes traversèrent une allée de jeunes palmistes menant à la maison en bois de Palmaroux. Sur la droite, un sentier traversait de vastes plantations de café et débouchait au milieu d’une large clairière bordée d’un précipice que surplombait une énorme et haute roche, d’une forme bizarre.

"Vous trouverez le "Bras de Liane", au-delà duquel commence ma forêt".

« Il me répugne de faire couper des oreilles ou des jarrets »


J’aimerais m’établir dans un tel endroit, dit Henry, désignant la clairière.
— Il en faut peu pour vous contenter, cher monsieur Moi ; ici, vous êtes comme au bout du monde. Je suis heureux de pouvoir vous donner satisfaction. Considérez-vous chez vous, Henry, s’exclama M. Palmaroux.
— Vous me permettez de m’établir ici et d’y agir en toute liberté, en maître ?

Je n’ai qu’une parole. Non loin de cette roche bizarre, vous trouverez le Bras de Liane, au-delà duquel commence ma forêt. Prenez-y le bois nécessaire à votre installation. Je vous demande seulement de m’accorder une heure ou deux, de temps en temps, car la solitude me pèse.
— Oh merci, merci !

Les noirs marrons, reprit M. Palmaroux, se sont frayé ici un chemin pour gagner le rempart de la rivière du Mât où ils ont ouvert un passage. (...) Ces pauvres diables n’ont jamais fait aucun dégât chez moi, parce qu’ils savent que je ne veux ni les faire arrêter, ni les livrer. Il me répugne de faire couper des oreilles ou des jarrets.

La rivière du Mât et les montagnes en arrière plan.

Le sol gardait de nombreuses traces de pas...


Quinze jours plus tard, Henry invita Palmaroux à constater les transformations apportées dans la clairière. Le terrain avait été nivelé sur une grande surface et, à peu de distance de la roche, s’élevait désormais une grande paillote dont la façade n’avait qu’une porte.

Ça et là, on apercevait deux ou trois boucans, ou petites cases, en feuilles de latanier. Ces boucans semblaient avoir été récemment habités : le sol gardait de nombreuses traces de pas.

Henry conduisit son hôte vers un banc placé sous un arbre.

A peu de distance de la roche, s’élevait désormais une paillote dont la façade n’avait qu’une porte. Extrait d’un dessin d’Amédée Patu de Rosemont, 1803.

« Prie pour eux jusqu’à ce que tu puisses les venger »


Ami, le moment est venu de vous conter l’histoire de ma vie, chuchota Henry. Je viens d’un village des environs de Nantes...

Henry avait été élevé par son oncle, l’abbé Lahorie. Lorsqu’il demandait à l’abbé où étaient ses parents, il obtenait toujours la même réponse :

Prie pour eux jusqu’à ce que tu puisses les venger.

Ces paroles mystérieuses troublaient le jeune Henry qui se livrait sans cesse aux réflexions les plus tristes et bizarres...

A la sortie du village, une grande maison de campagne semblait inhabitée...

Un homme, répondant au nom de Pennebock, ouvrit la porte...


Lorsque j’eus 20 ans, l’abbé me conduisit à la sortie du village vers une grande maison de campagne qui semblait inhabitée, poursuivit Henry. Mais un homme d’une cinquantaine d’années, répondant au nom de Pennebock, ouvrit la porte.

Cette maison et les fermes qui en dépendent t’appartiennent ainsi qu’un bel hôtel à Nantes et un capital de huit cent mille livres placé dans des mains sures, expliqua alors l’abbé à Henry.

Que m’importe la fortune ! Parlez-moi de mes parents, répliqua Henry.

"Amour", Marc Chagall.

« Ils décidèrent de se marier en secret... »


Ton père, Georges Morvan était amoureux d’Aline de Kernado, qui habitait un château avec son frère Raoul, le baron. Raoul de Kernado voulait être officier des vaisseaux du roi et s’embarqua sur une frégate pour Pondichéry. En son absence, ton père, qui n’était pas noble, parvint à se faire aimer de la belle Aline. Ils décidèrent de se marier en secret, redoutant la réaction du baron. J’ai moi-même béni leur union au mois de mai 1709.

Tout alla bien pendant près de deux ans que dura l’absence du baron Raoul de Kernado. La naissance d’Henry était venue compléter le bonheur d’Aline et de Georges. Par précaution, l’abbé Lahorie avait cependant pris auprès de lui le nouveau-né.

Dessin de Victor Hugo.

Son cri déchirant résonna dans la vallée


À la fin de l’année 1711, le baron de Kernado fit son retour au château avec la ferme intention de marier sa sœur Aline à un capitaine, le Comte de Trégorrec.

Apprenant qu’Aline était déjà mariée et mère, il fut pris d’une telle fureur qu’il précipita sa pauvre sœur du haut d’un donjon du château. Son cri déchirant résonna dans la vallée.

Puis le baron et ses hommes de main capturèrent Georges Morvan et lui firent subir le même sort : précipité du haut du donjon.

Le baron de Kernado se retira à Madras. Extrait d’une œuvre de Charles Hunt.

Condamné à être exécuté en place publique


Le baron de Kernado fut condamné à être exécuté en place publique de Nantes, au début de l’année 1712.

Voici une copie de l’arrêt de la condamnation, dit l’abbé Lahorie présentant un parchemin à Henry. Le baron avait cependant eu le temps de s’enfuir pour les Indes. Lorsque le bruit de sa condamnation se répandit là-bas, il abandonna sa carrière pour se retirer dans les environs de Madras où il était encore il y a dix-huit mois. Depuis, j’ai perdu sa trace mais je suis certain cependant qu’il est toujours aux Indes.

"La Némésis", peinte de noir.

Par une froide matinée de février 1732...


Henry fit alors construire à Nantes un grand brick et s’embarqua avec un vieux capitaine et un équipage d’une soixantaine d’hommes choisis et formés par Pennebock. Eustache, fils de Pennebock, fut le premier engagé. « La Némésis », armée de dix canons et entièrement peinte en noir, prit la mer par une froide matinée de février 1732.

Après une traversée prolongée par vents contraires et tempêtes, poursuivit Henry tandis que Palmaroux était subjugué par le récit, nous relâchâmes au Cap de Bonne-Espérance puis ici à l’île Bourbon. Voyant vos hautes montagnes et les gorges profondes qui les sillonnent, je me suis alors promis de revenir lorsque j’aurai trouvé celui que je cherchais.

Les "hautes montagnes et les gorges profondes" qui sillonnent La Réunion.

Arrivés à Madras, Henry et Pennebock menèrent leurs recherches pendant près de trois ans... jusqu’à un soir où — enfin ! —Pennebock reconnut le baron de Kernado dans la rue.

Celui-ci se faisait appeler « Chevalier de Penhoat ». Invité le lendemain soir sur « La Némésis », le faux chevalier monta à bord sans méfiance.

Dix minutes plus tard, « La Némésis » voguait à toutes voiles vers l’île Bourbon avec son prisonnier : le baron Raoul de Kernado placé sous la surveillance nuit et jour de Pennebock et d’Eustache.

Vue de la rivière des Roches, aquarelle de Jean-Joseph Patu de Rosemont, 1806.

La rivière des Roches.


« J’ai exploré le sentier des noirs marrons »


Nous arrivâmes à Bourbon de nuit, il y a quinze jours, poursuivit Henry. « La Némésis » jeta l’ancre au large d’une crique cachée par de hauts rochers, entre le Cap Fontaine et la Pointe de la rivière des Roches. Je mis pied à terre le lendemain matin et me dirigeai vers Saint-Benoît où je vous ai rencontré à la sortie de la messe, cher Palmaroux. Et, sans le savoir, vous m’avez permis d’aller jusqu’au bout de mon entreprise.

Lorsque vous m’avez quitté il y a quinze jours après m’avoir autorisé à occuper votre terrain, j’ai examiné les lieux et exploré le sentier des noirs marrons. À la nuit tombée, je suis redescendu vers la côté en suivant le lit de la rivière pour rejoindre « La Némésis ». Les trois-quarts de mes hommes me suivirent à terre avec des outils et des provisions et nous avons marché jusqu’ici.

Mes matelots construisirent cette paillote pour moi et quelques cabanes pour eux... Et surtout, je fis installer avec des rondins de bois un escalier pour atteindre le sommet de ce rocher surplombant le vide. Ainsi, tout était prêt...

"J’envoyai deux matelots à La Némésis avec ordre pour Pennebock d’amener de nuit le prisonnier escorté de dix hommes". Caspar David Friedrich.

La suite de cette étrange histoire...


Palmaroux n’avait pas desserré les dents depuis le début du récit. Il écoutait sans perdre un mot, comprenant déjà quelle tournure prendrait la suite de cette étrange histoire.

— Avant-hier, quand tout fut disposé selon mes vues, reprit Henry, j’envoyai deux matelots à La Némésis avec ordre pour Pennebock d’amener de nuit le prisonnier escorté de dix hommes.

À trois heures du matin, ils étaient arrivés et le baron de Kernado fut immédiatement enfermé dans la cabane principale.

"La Némésis". Illustration d’après une œuvre de hitforsa.

« Aujourd’hui, je brave la justice divine ! »


À l’aube, les matelots se positionnèrent en cercle sur la plateforme face au rocher. Le prisonnier fut amené au centre, encadré de Pennebock et d’Eustache.

Baron Raoul de Kernado, déclara alors Henry, vous avez commis d’horribles forfaits, défié la justice humaine et raillé la justice divine. La justice humaine vous a condamné et vous avez fui. La justice divine vous atteint aujourd’hui.

Henry prit alors le parchemin et fit lecture à haute voix de la condamnation. Six robustes matelots amenèrent ensuite le baron de Kernado sur le sommet du rocher.

Personne ne me touchera, cria alors le baron. Pendant plus de vingt ans, j’ai bravé la justice humaine, et aujourd’hui, je brave la justice divine ! Adieu Henry Morvan.

L’étrange rocher où s’élève désormais une croix pour Pennebock. Illustration inspirée d’une œuvre de David Friedrich.

À midi, tout était terminé...


Et il s’élança dans le gouffre. Pennebock qui l’avait suivi sur la roche tenta de le retenir mais fut entraîné dans le vide lui aussi. Un bruit mat fut tout ce que l’on entendit.

Le corps du baron fut recouvert d’un linceul et celui de Pennebock remonté pour être enterré près de la roche où s’élève désormais une croix. Son fils, Eustache, décida de rester là, près de son père, et d’habiter la cabane. À midi, tout était terminé.

M. de Palmaroux, si vous m’avez bien compris, jugez-moi, ajouta Henry en se levant.
— Dieux vous avait approuvé, cher Henry Morvan, répondit Palmaroux, puisque le coupable s’est dévoué lui-même à la mort qu’il avait méritée. Quant à ce terrain, tant que je vivrai, jamais la houe ni la bêche ne le toucheront.
—  Je laisserai Eustache sur ce terrain, près de son père. C’est un homme dévoué. Adieu ami, vous serez l’un de mes plus chers souvenirs.

L’histoire de la paillotte d’Eustache est racontée par Jean Marcel Voiart et publiée dans le "Bulletin de la société des sciences et arts de l’île de La Réunion", en 1863. Portrait de J-M. Voiart, extrait d’une lithographie d’Antoine Roussin, 1867. (Source IHOI).


Le « Passage d’Eustache », en souvenir du fils de Pennebock


Selon Jean Marcel Voiart, ce terrain est effectivement resté en friche pendant bien des années. « Cette circonstance décida quelques voisins, entre autres les frères Guichard et les héritiers Garnier, à élever des prétentions sur sa propriété. Un mesurage fut ordonné par M. Santuary, conseiller, procureur général au conseil supérieur. Ce mesurage, commencé le 9 Mai 1750, et terminé en 1752, fut exécuté par Pierre Grondein et Pierre Saussay, experts des parties, et Louis François Thonier, ingénieur, tiers-expert, nommé par le conseiller Santuary. Il fut reconnu que le terrain en litige faisait partie de la concession de M. de Palmaroux ».

Il y a non loin du « Bras de Liane » [1], un endroit appelé le « Passage d’Eustache ». « Tout fait présumer que ce nom lui a été donné en souvenir du fils de Pennebock », souligne Jean Marcel Voiart.

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Notes

[1Aujourd’hui mentionné sur les cartes sous le nom de « Bras des Lianes ».

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