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Cocon

Le mirage de la soie réunionnaise

30 août 2016
Jean‐François Géraud
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Des robes si transparentes et si légères qu’elles peuvent passer à travers un anneau... Ce fantasme occidental nait avec la route de la soie qui s’aventura d’ailleurs jusque dans l’océan Indien. Mais la soie réunionnaise, comme frappée de malédiction, fut condamnée à demeurer toujours invisible et insaisissable...

Jupe et brassière, satin de soie brodée, 19e siècle. Source RCI. ©Musée Guimet, Paris (don de Jean et Krishna Riboud, 1990).

Lorsqu’on cesse de penser que l’île Bourbon n’a jamais été qu’une île agricole et que l’on examine son passé proto-industriel et industriel, on est étonné du nombre de tentatives et de réalisations qu’il a connues, depuis le XVIIIe siècle.

Bien sûr, l’île a produit et produit encore du sucre et de l’alcool. Elle a produit aussi des épices, fabriqué des cigarettes et du tabac, des briques, de l’indigo. Elle a possédé des forges, des ateliers de chaudronnerie et de ferblanterie...

On a aussi tenté à plusieurs reprises d’y produire de la soie.

La route de la soie, IIe siècle après Jésus-Christ.

Cette carte (ci-dessus) montre la présence de la soie dans l’océan Indien : une route maritime aboutit en effet à Mogadiscio [1]. On sait de plus que de la soie était produite à Madagascar [2], provoquant l’intérêt loin d’être innocent de François Cauche et d’Étienne de Flacourt [3].

Mais la Grande Île étant « perdue » en 1674, Bourbon a pour mission de fournir la soie...

Après une première expérience malheureuse en 1750 à Bourbon [4], l’intérêt pour la soie resurgit dans l’île, au cours des années 1830, alors que, depuis plus de 20 ans, le choix de la culture de la canne — structurée en quasi-monoculture — et de la production de sucre a été fait.

Né d’un œuf pondu par le "Bombyx du mûrier" (papillon domestiqué), le ver à soie mesure 80 mm au terme de son développement ; sa voracité lui a valu en provençal le nom de "magnan" (mangeur), qui a donné le mot magnanerie (établissement où les vers sont élevés).

Le sucre exigeant de gros capitaux et la demande de soie ayant soudain augmenté en Europe, quelques propriétaires se sont orientés vers la sériciculture [5]. Saint-Benoît devient le centre de l’activité séricicole [6] mais les essais ne se limitent pas à l’Est [7].

En 1835, une commission nommée par le gouverneur conclut à l’intérêt économique de la production de soie pour Bourbon et affirme que le climat de Salazie est le plus approprié aux magnaneries. Elle propose « d’appliquer la classe des petits créoles à cette nouvelle industrie dont le travail, moins dur que celui de la terre et différent d’ailleurs de celui des esclaves, avait l’avantage de ne pas froisser les préjugés de cette classe ».

Fabrique de soie en Chine

La commission recommande en outre la création d’une ferme modèle et — comme il serait sans doute difficile de recruter des travailleurs adultes — suggère sans hésiter d’utiliser des enfants, ainsi que cela se faisait ailleurs, proposant avec un humour involontaire de « coordonner l’éducation des vers à soie avec l’école primaire ».

Le gouverneur de Hell décide donc de soutenir la production de soie [8], afin « d’offrir un moyen d’existence facile à cette classe nombreuse de petits blancs, ennemie du travail de la terre, et que séduira sans doute un moyen aussi peu pénible de gagner sa vie », et d’amener « la moralisation relative d’une partie de la population qui, condamnée jusqu’ici à une funeste inaction, contracte dans l’oisiveté les vices dont elle est la source ».

Le Procureur général de Bourbon, Charles-Ogé Barbaroux, originaire du Sud-Est de la France (pays de soie), rédige en 1840 un rapport recommandant au gouvernement de fonder lui-même un établissement modèle.

Salazie, aux premières heures de la colonisation du cirque. Ici : l’habitation de Théodore Cazeau par Antoine Roussin.

Il revient à Édouard Périchon de Sainte-Marie [9] de porter ce projet industriel. Directeur de l’agence communale de Salazie, il souhaite faire du cirque, récemment ouvert à la colonisation, une région dynamique ; désir partagé par un certain nombre d’habitants fixés à Salazie le plus souvent après des déboires sucriers sur la côte, et qui sont en général proches des Francs Créoles ou Francs Créoles eux-mêmes.

En 1839, Périchon entame donc la production de la soie à Salazie et bientôt, 100 ha sont plantés — à raison de 3.500 pieds/ha — par 25 habitants qui édifient des magnaneries rudimentaires.

Salazie, village de hell-Bourg, 1887. Anom

Entre 1839 et 1843, il fait bâtir à Mare à Citrons une filature [10] et une magnanerie [11], infrastructures industrielles de pointe — aujourd’hui totalement disparues.

Il s’attache par ailleurs à former une main d’œuvre locale, conformément au volet social prôné par le gouverneur : « employer les petits blancs du cirque, que le travail rédempteur arrachera à une oisiveté dégradante ». Il ouvre donc un pensionnat qui devint « une véritable école de métiers tout à fait coloniale ».

L’échec fut cependant cuisant, pour des raisons de trois sortes : financières, économiques, culturelles.

Chine : vérification de la qualité de la soie. Artiste : Chang Hsüan Meister. 12ème siècle. Selon une œuvre de l’artiste Zhang Xuan, 8ème siècle.

Périchon commença par édifier la filature sur ses fonds propres en accumulant les erreurs : il ne tint aucune comptabilité des dépenses ; il transforma peu à peu son projet d’une filature en celui de deux établissements modèles ; il sous-estima les coûts de transport des matériaux et des gros équipements jusqu’à Salazie, encore très difficile d’accès.

L’arrivée trop précoce de machines [12] et d’une directrice pour la filature, le contraignit à accélérer la construction, ce qui eut pour effet de l’asphyxier financièrement avant même la mise en service des infrastructures. Dès lors, Périchon eut recours aux aides du gouvernement local — au total près de 64.000 F [13] — pour « achever l’établissement » et l’améliorer.

En 1847, l’administration devient plus regardante : elle ne donne l’argent qu’après exécution des travaux et cesse bientôt les paiements...

Robe en soie brodée de fils de soie, d’or et d’argent pour enfant, Allemagne ou Italie, fin XVIIe-début XVIIIe siècle, Musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg. Source : les petites mains

L’échec financier est donc surtout celui d’un système de financement et de crédit inexistant, qui pèse alors aussi durement sur l’industrie sucrière.

Le décalage entre le capitalisme lyrique de l’entrepreneur qui compte, au contraire de la doctrine libérale, sur l’État, et le capitalisme financier, soucieux de rentabiliser les investissements, ne peut plus subsister.

Par ailleurs, la médiocre productivité de l’établissement a ouvert peu à peu les yeux du gouvernement sur l’absurdité de la politique financière, et l’on touche ici les raisons économiques. Car le facteur conjoncturel des aléas climatiques [14] n’a en réalité fait qu’aggraver une insuffisance plus profonde : de 1842 à 1845, la magnanerie n’a produit que 4086 kg de cocons, ne donnant que 205,8 kg de soie, pour une valeur de 1372 F [15] !

1849 : "Type Chinois. Travailleur engagé". Lithographie d’Antoine Roussin.

Sans doute est-ce pour cela que Périchon renonce en 1844 à l’emploi local et engage dix travailleurs chinois que le gouvernement a fait venir [16]. Mais l’enthousiasme du début — « Jusqu’à présent, note Périchon en juin 1844, ils sont très intelligents, obéissants et doux » — fait vite place au désenchantement, Périchon accusant les travailleurs chinois de paresse, de mauvaise volonté, de vol, d’ivrognerie ; les travailleurs chinois se plaignant du non-respect des clauses de leur contrat — salaire, alimentation, habillement, rythmes de travail, etc. [17].

Captif désormais d’une logique de rentabilité, Périchon entend remplacer les Chinois par les engagés de l’atelier colonial, employés « à des conditions infiniment plus faciles que celles des Chinois » et dont « les femmes et leurs enfants seront utilisés à ma magnanerie et à ma filature ». Quelle distance avec le projet de moraliser la population des petits blancs !

Soie froissée. Source : alittlemarket.

Enfin, dernière raison économique, les petits magnaniers du cirque, qui au début ont chômé du fait d’une filature qui tardait à ouvrir, se sont découragés de produire des cocons qu’ils auraient mal vendus ; et la filature a ensuite souvent chômé faute de cocons.

Au lieu d’être un modèle, la magnanerie de Périchon a paru irréalisable (complication, coût prohibitif...) ; d’ailleurs, la commission de 1845 suggère de revenir aux magnaneries en torchis et vétiver. Ainsi, la logique économique, dont on analyse alors mal les contraintes, se traduit par l’abandon de tout ce qui faisait l’originalité du projet de Périchon.

Cet abandon était sans doute conforme aux traditions des habitants du cirque, issus de ce groupe qui avait fait les frais de la mutation culturale de la canne et qui se caractérisait par un attachement à la routine agricole. Les rapports soulignaient fréquemment « l’apathie des habitants », l’ignorance générale, le faible intérêt de la population pour l’industrie de la soie et ses nécessités, et la difficulté à former des magnaniers et filateurs, parmi des agriculteurs qui par ailleurs ont peu de ressources.

Robe de soie, Haute Couture, Christian Dior, collection printemps-été 2011. (Sources : Be, Pinterest)

La démarche de Périchon a plaqué, sur une population dépourvue de toute culture industrielle, des exigences, des rythmes et des représentations mentales qui tranchaient avec un mode de vie traditionnel.

L’expérience séricicole n’a duré que sept ans, trop peu pour modifier les mentalités frileuses de paysans qui avaient considéré le cirque comme une terre de repli.

Fin 1847, le charme est rompu pour Périchon : « je n’ai plus rien, tout mon avoir a disparu, je suis dans la plus complète misère, j’ai soixante ans » [18]. Florent Tacussel, secrétaire du Commissaire Général Sarda Garriga, se présente comme repreneur mais face à l’état des installations, au coût prohibitif de leur entretien, au manque d’intérêt persistant des habitants pour le ver à soie, la production est arrêtée.

Sculptures de soie et de fil de fer réalisées par l’artiste américaine Lisa Kellner. Source : "instant culture".

Il existe bien aujourd’hui à Mare à Citrons un « Chemin Filature ». Mais les habitants du quartier n’ont conservé dans la mémoire orale quasiment aucune trace de la tentative séricicole.

À peine évoque-t-on le souvenir de plantations de mûriers que M. Mardia, 84 ans, raconte que son grand-père lui avait parlé d’une plantation de peut-être 300 mûriers, dont la paille nourrissait des vers à soie et faisait tourner, dit M. Mardia, trois ou quatre fermes, dans lesquelles on fabriquait du fil, qu’on pelotait, et qu’on envoyait chez un brassier à Saint-Pierre.

L’imprécision et la confusion, qui caractérisent d’une manière générale la mémoire que l’historien doit traiter, traduisent bien, s’il en était besoin, cette étrangeté que durent ressentir les paysans du cirque devant les efforts de l’industriel.

La terre aussi a tout gommé : une enquête sur le terrain a montré l’absence totale de tout vestige, tant à la magnanerie que sur le lieu présumé de l’ancienne filature : édifices usés par le temps, détruits par les aléas climatiques, cannibalisés par les hommes qui en ont récupéré les éléments, refusant avec opiniâtreté ce qui heurtait leurs coutumes.

Cette robe de soie a 400 ans ! Elle date du 17ème siècle et a été découverte dans les coffres de l’épave d’un navire marchand, nommé le "Palmhoutwrak", qui a fait naufrage au large des côtes néerlandaises. Elle appartenait à Catherine Howard, dame d’honneur de la reine d’Angleterre. (Museum Kaap Skil).

Comme le serpent de mer, la soie n’a cependant pas totalement disparu du paysage entrepreneurial de La Réunion. Mais comme l’arlésienne, elle reste toujours invisible et insaisissable.

En 1907, on tenta de relancer la production de la soie, cette fois-ci dans le cirque de Cilaos. La soie obtenue fut même exportée, mais l’expérience tourna court. Après avoir été abandonnée pendant plusieurs dizaines d’années, la culture reprend à Cilaos en 1956, avant d’être définitivement délaissée faute de rentabilité.

En 1970, la société Isautier, basée dans le sud de l’île, avait envisagé de mettre en place « une installation pilote pour la production de soie ». On demeure toujours dans la logique définie par les hommes du XIXe siècle et Périchon. « Je suis passionné, écrit en effet Isautier, par tout ce qui touche La Réunion, et surtout par tout ce qui pourrait aider à son développement économique ».

Soie filée "Coco Chanel". Source : alittlemercerie.

Il sollicite donc l’entreprise métropolitaine AGRISOIE pour l’expédition de plans de mûrier, ce qu’AGRISOIE accepte de faire. Mais entre-temps, l’administration, au prétexte « qu’il y avait déjà suffisamment à faire avec les cultures existantes avant de se lancer dans l’aventure », incite Isautier à abandonner ce projet.

La soie n’a donc connu que des échecs à l’île de La Réunion, comme si l’île avait longtemps répugné à s’orienter vers les productions à forte valeur ajoutée, qui supposeraient une rupture avec les fantasmes d’un passé uniquement agricole, et d’un Réunionnais qui n’aurait pas été qu’un planteur.

Jean-François Géraud
Maître de Conférences en Histoire contemporaine
CRESOI [19] – OIES [20]
Université de La Réunion
Extraits d’une Conférence des Amis de l’Université, intitulée : « Le mirage de la soie à l’île Bourbon ».

Selon une légende chinoise, la princesse Xi Ling Shi aurait un jour fait tomber par hasard un cocon, accroché à la branche d’un mûrier des jardins impériaux, dans une tasse de thé bouillant. Elle déroula alors un fil interminable qui lui parut si beau qu’elle le fit tisser, et dont elle fabriqua une étoffe douce et fine. Elle obtint de l’empereur Houang Ti l’autorisation d’élever les vers qui rongeaient les feuilles du mûrier.

Notes

[1Les Byzantins, pour éviter de passer par l’intermédiaire des Perses, avaient envoyé des ambassadeurs chez les rois chrétiens de l’Éthiopie et du sud du Yémen, pour leur acheter directement de la soie. Ce fut un échec.

[2Dès 1638, François Cauche, explorateur français, décrit le caleçon de coton et de soie, et le manteau carré de la même étoffe qui est le vêtement des hommes du Sud, ceux du roi de l’Anosy. En 1658, l’administrateur colonial, Étienne de Flacourt, évoque également les pagnes de soie, ou de soie mêlée de coton, que portent les Malgaches, précisant que l’on conservait des pièces de cette étoffe pour ensevelir les grands après leur mort. Flacourt note aussi que l’activité du tissage est réservée aux femmes. (...) La soie provient du landibé, ver à soie endémique vivant dans l’arbre de Tapia, mais aussi de l’araignée à soie, ou néphile, que les Malgaches appellent halabé (grande araignée), ou faulihala (araignée qui file). Cette araignée construit d’énormes nids de soie, que les tisserands utilisaient pour confectionner des linceuls. Quant au bombyx mori, il ne fut introduit à Madagascar que par Jean Laborde, dans les années 1840.

[3Flacourt est chargé d’inventorier les richesses de la Grande île, et sa démarche prend son sens dans le cadre de la pensée mercantiliste. Selon cette doctrine, la puissance d’un pays correspond à la quantité d’or et d’argent qu’il possède. Pour avoir le plus possible d’or et d’argent, il faut acheter le moins possible aux étrangers. La cour, l’aristocratie et d’une manière générale les privilégiés du royaume de France consommant désormais de plus en plus de produits de luxe, dont les étoffes de soie, on pense donc que la colonisation de Madagascar pourrait satisfaire certains de ses besoins.

[4Menée sous l’égide de la Compagnie des Indes orientales.

[5On peut fabriquer la soie avec peu de bras, et sur des terres impropres à la canne, donc sans porter atteinte à l’économie sucrière. Par ailleurs, les révoltes des canuts à Lyon (1831, 1832 et 1834) ont pu laisser espérer une baisse de la production métropolitaine, et de la sorte favoriser une production coloniale. Ainsi, dès 1834, à Saint-Joseph, Bernard élève des vers à soie, dévide des cocons, et fait parvenir au Conseil Colonial qui les envoie à Nîmes, capitale française de la soie, de beaux échantillons qui n’ont que le défaut de ne pas être filés, car Bernard ne possède pas de métier à filer, appelé aussi « tour ». En 1836, Lafitte établit une magnanerie-filature à Saint-Denis... qu’un cyclone détruit en 1840.

[6

  • Nègre de Sainte-Croix édifie sur son habitation, où le mûrier croît à l’état naturel, une magnanerie, mais pas de filature.
  • Duhamel-Beaugendre, à la Ravine Sèche, établit un tour à filer avec croiseur à la Vaucanson, obtient une belle soie, qui manque cependant de croisure et de « nerf ».
  • Dejean de la Batie (arrivé en 1818) publie ses réflexions sur ses propres tentatives de production de soie, et obtient du gouverneur la venue de quatre fileuses indiennes avec leur métier à filer la soie.
  • Vassal, à Saint-Benoît, et Hoiry se livrent eux aussi à des expériences.

[7

  • À Saint-Pierre, Victor Robin met en place sur son habitation une magnanerie avec deux tours à filer à la provençale.
  • En 1839, à Saint-Denis, Boyer construit sa magnanerie du Brûlé avec un tour à la provençale actionné par une fileuse formée par un soldat originaire du Sud-Est de la France, qui a fait aussi une démonstration de filage devant les autorités.

[8En 1839, le gouverneur engage 4 Indiens filateurs : Lagin, Soubany, Hall et Check Radjap. Ils sont loués par le gouvernement à demi-tarif pour encourager les producteurs ; puis le gouverneur met en place des primes à l’exportation.

[9Édouard Périchon de Sainte-Marie (1789-1866) : fils de Dominique Marie Périchon de Vandeuil, arrivé dans l’île en 1785, Trésorier du roi, et de Marie Jeanne Julie Pignolet de Fresne.

[10La filature était un bâtiment (10,5m/9 m) de bois en bardeaux, sans étage, avec combles, édifié sur un soubassement de maçonnerie. Une varangue carrelée donnait sur la pièce principale où se trouvaient les tours à filer. À droite de la pièce se trouvait un appentis renfermant le générateur qui produisait de la vapeur, flanqué d’une cheminée de pierres de taille de 5,20m de haut sur 1,34m de côté. Une petite pièce abritait l’atelier de battage. Sur un côté de la filature, la roue hydraulique actionnait les tours à filer grâce à la ravine Grosse Roche. Dans les combles, deux pièces servaient de magasin à cocons ; les combles de l’appentis abritaient les réservoirs d’alimentation du générateur.

À l’intérieur de la pièce principale, se trouvait l’armoire à étouffer les cocons, meuble de chêne doublé de cuivre, qui recevait la vapeur du générateur.

La pièce contenait aussi les tours Geffrey, inventés en 1836 et alors encore peu utilisés en France. Ces mécaniques comportaient : les bassines prises dans un massif de maçonnerie, dont l’eau était chauffée par la vapeur du générateur ; le dévidoir proprement dit, avec deux palettes (appelées aussi filières), un bâtis de bois où le guide étalait les fils pour qu’ils ne collent pas l’un sur l’autre avant d’être secs, et un « asple », animé d’un mouvement circulaire pour arranger la soie en écheveau.

[11Périchon n’avait pas l’intention de construire une magnanerie, mais la qualité des cocons produits dans le cirque étant inégale et irrégulière, il se décida à en construire une. Couverte de bardeaux, la magnanerie était une belle construction carrée de deux étages de bois sur un rez-de-chaussée de pierre, flanquée d’une haute cheminée. Au rez-de-chaussée, se trouvaient une salle basse et fraîche pour entreposer les feuilles de mûrier, une cave à air froid au bout de laquelle un calorifère, composé d’un foyer et d’un système de tubes, chauffait l’air distribué dans les étages supérieurs.

Au premier étage, l’éclosion des vers se produisait dans une varangue chauffée. Des ventilateurs assuraient le renouvellement de l’air. Les vers achevaient leur croissance sur des filets empilés sur sept rangées de claies, dans les pièces suivantes.

Au-dessus et au-dessous de chaque travée de claies, des gaines de bois percées amenaient l’air froid de la cave en été, ou l’air chaud du calorifère. Le second étage était agencé de la même façon. En tout, quatre cents claies étaient destinées à l’éducation des vers ; les six éducations annuelles faisaient de la magnanerie de Mare à Citrons l’égale des magnaneries de France.

[12Achetées par le gendre de Périchon.

[13Cette spirale de dépenses fut encouragée par les commissions chargées par le gouvernement d’examiner le bien fondé des demandes, et qui jouèrent un rôle pervers. Persuadées que la réussite de l’expérience dépend d’une technologie de pointe, les commissions dans un premier temps suggèrent des améliorations et cautionnent les projets d’agrandissement de Périchon, convaincues que si l’on ne soutient pas l’industriel « on ne pourra plus espérer de tentatives des hommes d’élite », et que le gouvernement doit intervenir, sous peine d’avoir investi à fonds perdus.

[14Lors des hivernages de 1844 et 1845, les pluies exceptionnelles ont détruit les vers à soie sur les claies, fait moisir les cocons, provoqué une maladie.

[15En 1843, la commission fait filer devant elle 12 kilos de cocons. Cela prend sept heures. Les 15 fileuses, peu exercées, ne produisent chacune que 1,5 kg de soie au lieu des 2 kg attendus.

[16Ces dix Chinois, parmi les premiers engagés chinois de la colonie, travaillent de 1844 à 1846 pendant 3.926 journées de travail, contre 1.469 journées de maladie et dimanches, et 529 journées d’absence. Pendant ce temps, ils reçoivent 5.395 rations de riz, autant de morue, et 3.926 rations de rhum.

[17Bien que le commissaire de police ait constaté en 1846 que leurs salaires avaient bien été payés, il n’est pas impossible que Périchon, toujours à court d’argent, n’ait pas appliqué l’intégralité du contrat. Les travailleurs auraient répondu par la rébellion à ce déni de droit. En réalité, c’est sans doute parce qu’ils lui coûtent trop cher que l’industriel les renvoie en 1846.

[18En 1849, l’industriel, ruiné, sera porté au budget de la Colonie pour une pension annuelle de 1800 F.

[19Centre de Recherches sur les Sociétés de l’Océan Indien.

[20Océan Indien, Espaces et Sociétés.

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