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Tribune Libre de Raymond Lauret

Le dernier voyage de « Koung Koung »

11 avril 2016
Raymond Lauret
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Sa cuisine chantait... Sa boutique était une vraie caverne d’Ali Baba ; on y trouvait de tout : boutons pression, perruques, sorbets, punchs, limonades, savates deux doigts, glaces italiennes... On y croisait des marins fraichement débarqués ; ça parlait anglais, chinois, espagnol ; ça parlait aussi créole et français. M. Pitleum Ah-Kang, le voyageur infatigable, connu aussi sous le surnom de « Koung Koung », celui qui « parlait comme les ambassadeurs », est arrivé au bout du chemin de la vie, à 97 ans, ce vendredi 8 avril.

M. Pitleum Ah-Kang. A droite : la boutique chinois. Illustration de Térésa Small extraite du livre de Patrice Treuthardt : "Pipit, marmay Le Port, Carnet d’enfance".

Ce dimanche 10 Avril, une foule largement composée de compatriotes d’origine chinoise se massait dans l’église Sainte Jeanne d’Arc du Port. Ils étaient venus nombreux pour un dernier adieu à Monsieur Pitleum Ah-Kang.

Ce fut pour moi l’occasion d’écouter un de ses gendres et deux de ses petits enfants nous dire ce que les uns et les autres garderont précieusement de celui qu’ils appelaient affectueusement « Koung Koung », décédé dans la nuit de vendredi.

Né à l’île Maurice le 30 Avril 1919, le jeune Pitleun Ah-Kang avait regagné Moy Yuen, la région chinoise de ses parents à coté de Canton, pour y faire ses études. Bien plus tard, il choisit de venir s’installer dans notre île, au Port. Il y ouvrit une boutique et fonda une famille de sept enfants qui, avec de nombreux petits enfants, lui ont offert d’être un « Koung Koung » particulièrement apprécié.

Image extraite de "La Réunion de A à Z", Baptiste et Jean-Claude Vignol, Elsa Lauret, Editions du Boucan. 2007.

Écoutons les...

« Il était une figure du Port, une personnalité éminente de la communauté chinoise de La Réunion, un voyageur infatigable, un homme politique quand il s’agissait de la Chine... Pour nous, il était à mille lieues de tout cela. Il était et restera à jamais « Koung Koung », notre grand-père. Il était un homme de peu de mots, ceux peut-être qu’il avait du mal à exprimer en français alors qu’il était érudit et parlait « comme les ambassadeurs » dans sa langue maternelle comme me l’a dit une jeune et brillante collègue chinoise que j’avais emmenée chez lui... Mais il parlait avec les yeux et agissait sans trop de mots... Sa cuisine chantait. Là dedans, ça frappait sur le carail, ça tapait, ça frémissait, ça sautait, ça flambait. C’était une cuisine de bruits d’où sortaient son poisson aigre-doux, sa soupe aux holothuries ou aux ailerons de requin, les nids d’hirondelle, toutes ses soupes, son bouillon sucré de betteraves aux morceaux de gingembre, des délicieux beignets de sésame... La liste est longue ».

Image extraite de "La Réunion de A à Z", Baptiste et Jean-Claude Vignol, Elsa Lauret, Editions du Boucan. 2007.

Écoutons-les encore nous parler de « sa boutique qui l’ancrait dans sa ville, le symbole de son travail, de son intégration dans la société française... C’était une vraie caverne d’Ali Baba. On y trouvait de tout : des boutons pression aux perruques, des sorbets tamarins ou goyaviers aux punchs Chatel, des chopines de limonades aux savates deux doigts et aux glaces italiennes... Cette boutique, c’était le lieu de toutes les rencontres, celles des marins fraichement débarqués de tous les coins du monde — ça parlait anglais, chinois, espagnol — côtoyant les soulards, les élégantes femmes musulmanes et leurs robes chatoyantes... avec, le soir, la promesse des bagarres dans la rue une fois le rideau baissé et l’heure d’aller au lit depuis longtemps dépassée... ».

Et puis, prise parmi cent autres, cette dernière image : « « Koung Koung », c’est aussi la confluence des cultures. On parlait créole là où le chinois était sa langue et le français la nôtre... ».

Illustration de Libico Maraja

J’ai grandi au Port et j’ai donc, tout jeune, connu moi aussi cette « boutique Ah-Kang » où l’on pouvait, au cœur de la ville, trouver de tout parce que le maître des lieux savait anticiper sur les besoins et les envies des habitants. J’ai connu cette boutique où nos parents payaient à la fin du mois tout ce qui était noté sur « le petit carnet » de chaque famille.

J’ai plus d’une fois entendu Monsieur Ah-Kang nous distiller les règles du savoir vivre ensemble. J’ai pu écouter ses conseils qui reposaient sur de captivantes images ; il nous expliquait la valeur de ces multiples tableaux qu’il avait ramenés de la terre de ses ancêtres.

Oui, je puis confirmer que « Koung Koung » était vraiment porté par le souci de nous montrer que le monde sera demain un grand village et que, même si nos tailles, nos situations sociales ou la couleur de notre peau pouvaient être différentes, nous sommes des hommes et des femmes nés pour apporter notre part dans la construction d’une même fraternité entre celles et ceux qui peuplent notre Terre.

Et sans doute a-t-il aidé nombre de citoyens de là-bas à avancer eux aussi sur la voie de cette réflexion, lui auquel s’adressait plus d’une institution locale lorsqu’il fallait un interprète pour accueillir une délégation chinoise en visite dans notre île.

Ce n’est donc pas par hasard si, comme tant d’autres de ma génération, j’avais pour lui le respect et l’admiration que l’on porte aux grands de ce monde.

Raymond Lauret

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