Categories

7 au hasard 11 décembre 2015 : #Je suis Parquet national financier - 13 octobre 2013 : Convention sur les élections municipales et européennes du Parti de Gauche - 26 février : Moi Fanny, esclave, affranchie, émancipée, mère d’un poète révolté - 7 avril 2013 : Perle, emprisonnée depuis 27 jours - 3 août 2014 : USA : déportations expéditives d’enfants - 24 novembre 2013 : Total Danse i shavire a nou - 19 avril : Saint-Expédit... une statue « comme un être vivant » (2) - 3 février 2014 : « Nous sommes pour le calendrier climatique, M. le Recteur ! » - 10 avril : Ne croyez pas que Madoré est mort - 21 décembre 2015 : Dodard ou la force du Noir -

Accueil > 7 an foutan > Lassana Bathily : héros... mais pas « Monsieur » ?

Opinion

Lassana Bathily : héros... mais pas « Monsieur » ?

20 janvier 2015
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

Capté par hasard, vers 16h, sur la radio dans la voiture. Journal de France Inter. Sujet : la nationalité française accordée à Lassana Bathily, celui qui a sauvé la vie à une quinzaine de personnes lors de l’attaque d’un magasin casher le 9 janvier dernier, à Paris, porte de Vincennes. Question du journaliste de France Inter à Lassana Bathily : « Tu te sens comme un héros ? » Jusqu’à preuve du contraire — expression en forme de boutade —, Lassana Bathily est un adulte et les journalistes ne sont pas des Boula-Matari remontant le Congo. La radio publique ne pouvait-elle consentir l’effort de le vouvoyer ?

« Tu te sens comme un héros ? » Cette question d’un journaliste de France-Inter n’a pas été posée à un enfant mais à celui que beaucoup considèrent aujourd’hui à juste titre comme un héros : Lassana Bathily, âgé de 24 ans.

« Non », a affirmé l’interviewé, qui a employé, pour répondre à cette question posée sur le mode paternaliste, le même laconisme qu’il avait employé face à un journaliste d’une chaîne privé, qui avait visiblement du mal à croire qu’un Musulman pratiquant puisse travailler dans un supermarché Casher et, a fortiori, y sauver des Juifs.

Lassana Bathily — ou Monsieur Bathily — a pour sa part affirmé avoir sauvé des « êtres humains » et non des « Juifs ».

Lassana Bathily, originaire du Mali, arrivé en France en 2006, qui travaillait depuis quatre ans dans l’épicerie casher attaquée le 9 janvier dernier par Amedy Coulibaly, attaque terroriste qui fit quatre victimes et dont l’auteur fut abattu par le RAID au cours de l’assaut.

Lassana Bathily qui a sauvé la vie d’une quinzaine d’otages — dont un bébé — en les cachant dans une chambre froide du magasin, après avoir désactivé le système de réfrigération.

Lassana Bathily qui réussit ensuite à s’échapper du commerce en se faufilant dans un monte-charge, au risque d’être identifié comme complice du preneur d’otages par l’armada et les tireurs d’élite qui faisaient le siège à l’extérieur.

Lassana Bathily qui sera mis en joue, entravé et passera une heure et demi, menottes aux poings, dans un panier à salades, le temps que les policiers comprennent : Lassana Bathily n’est pas un terroriste.

Lassana Bathily qui permit aux forces de police d’établir un plan du magasin et ainsi d’avoir une appréciation sur la situation à l’intérieur, contribuant à faciliter l’intervention du Raid.

Lassana Bathily dont le rôle, dans toute cette tragédie, aura été essentiel et déterminant, dont le courage et l’altruisme sont des exemples.

Lassana Bathily interviewé sur une chaîne de télévision, peu après le drame, à qui le journaliste de service, interloqué, avait maladroitement posé la question suivante — avec cependant le vouvoiement de rigueur — : « vous êtes musulman et vous travaillez dans une épicerie casher ? » Oui ! Un choc sans doute, pour des journalistes qui s’excluent de la vie réelle et, partant, de ce que Pascal nommait la « vérité du peuple saine ».

Lassana Bathily pour lequel 400.000 personnes se sont mobilisées, signant une pétition mise en ligne via Internet par le CRAN [1] qui demandait au Président de la République de lui accorder la nationalité française et la Légion d’Honneur.

Lassana Bathily qui aujourd’hui est devenu Français et remercie tout le monde... Qui a déclaré : « je ne suis pas un héros. Je suis Lassana ».

Qui tutoie-t-on, en France ? Les enfants, bien sûr, et les allogènes — surtout lorsqu’ils sont « de couleur ». Non-écrit, cet usage n’en est pas moins la norme, tant chez les praticiens des contrôles d’identité — qui, soit dit en passant, ne s’adressent pas autrement aux indigènes lorsqu’ils sont affectés dans notre île — que du côté des « antiracistes » lesquels, depuis plusieurs décennies, s’efforcent de transformer en « potes » ceux que l’on nommait autrefois les « travailleurs immigrés », label que les lettres FTP-MOI [2] avaient trempé de gloire à l’ère de la Résistance.

Un tic langagier si bien partagé qu’il est usité par les racistes eux-mêmes — les racistes, en France, préfèrent au bras tendu la tape sur l’épaule en accompagnement d’un « hein, Mohammed, un c’est bien mais c’est quand il y en a trop que ça ne va pas ». Les Auvergnats auraient, dit-on, été logés à la même enseigne : ne dit-on pas, après tout, que « bougnoule » vient de « bougnat » ?

Reste que l’on serait en droit d’attendre un « Monsieur » de la part d’une chaîne où divers observateurs ne manquent pas de gloser sur les incarnations contemporaines de l’incivilité et de la perte des valeurs, mais où l’on s’adresse à un « héros » d’origine africaine comme le ferait Tintin dans le bassin du Congo.

Il est probable que ce tutoiement déplacé ait été inspiré, non pas par le racisme ordinaire, mais par la « convivialité » diffuse à la Ivan Illich qui, même si plus personne ne sait qui est Illich, tient lieu de sociabilité dans certaines corporations.

Pourtant, dans ce monde du copinage général, les « potes » sont plus copains que les autres ; la tendance au tutoiement a tendance, en conséquence, à augmenter en fonction du taux de mélanine.

Héros ou pas, Lassana Bathily est un Monsieur. A celui qui l’oublie, et par cette petite omission, ajoute une touche légère mais supplémentaire au malaise collectif, on adresse en pensée ces vers de Ben Harper :

« I’m taking the Mr.
from out in front of your name
cause it’s a Mr. like you
that puts the rest of us to shame »

Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

Notes

[1Conseil Représentatif des Associations Noires de France

[2Francs-tireurs et partisans — main-d’œuvre immigrée

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter