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Tribune Libre : La Réunion et le tourisme

La Réunion de « l’éternel créole »

16 septembre 2013
Mario Serviable, Valériane Serviable
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Chaque occasion donnée de parler du tourisme et de La Réunion, est bonne à prendre. Ne serait-ce que pour rappeler des évidences oubliées : La Réunion fut la première destination touristique de l’océan Indien, c’est-à-dire la plus ancienne et pendant longtemps la plus courue, avant la mode du balnéaire maritime.

Les cartes postales participent de la promotion de l’île. Celle-ci non datée et vraisemblablement colorisée représente le "Cap Homard", plus connu sous le non de "Petit Boucan". Une rangée de petits filaos vient d’être plantée en bordure de la plage. Collection privée.

La Réunion fut la première destination touristique de l’océan Indien, c’est-à-dire la plus ancienne et pendant longtemps la plus courue, avant la mode du balnéaire maritime. Chaque opportunité de revisiter le tourisme est également à saisir, pour rappeler d’autres évidences. Le tourisme, c’est toujours et partout la même histoire. Une histoire de commerce de biens symboliques : le paysage, la température du bien être au soleil ou dans le froid et l’insaisissable sensualité de la culture des hommes ; cette culture combinée de musique, de cuisine, de langue, d’art de vivre et d’aimer ! Ce commerce procure, comme tout achat, une griserie. Le tourisme est le fait d’acheter et de vivre une autre vie que la sienne, ailleurs, pendant une durée limitée. C’est une histoire d’émotions devant la Terre des hommes et devant les hommes de la Terre. Il n’y a de tourisme que d’agrément, et ses ressorts sont le désir, la curiosité et le plaisir.

Une vision faite de fantasmes publicitaires

Le tourisme, c’est une histoire particulière avec la géographie, s’articulant autour du désir d’espaces et d’ailleurs. Le territoire et les hommes constituent sa « matière première », et le différentiel de climat et de culture son argumentaire de vente. Le tourisme repose aussi sur un malentendu et une transgression. Le malentendu fondamental qui régit les rapports touristiques découle d’une vision faite de fantasmes publicitaires et de décrispation morale ; elle fait de l’île un inépuisable objet de perfection paysagère, habitée par l’imprévisible spontanéité de populations bienveillantes et exubérantes.

Cette vieille carte postale de l’ "isle de Bourbon" n’est pas datée. Le phare à la Pointe des Galets (Le Port) a été éteint en 1966 ce qui donne une première indication. La présence d’un avion dans le même périmètre fait référence à la piste du premier aérodrome commercial de La Réunion, baptisé "Colonel Dagnaux" et construit en 1930 approximativement à l’emplacement de l’actuel nouveau port. Chacun remarquera la scène de "séga", le souffleur, les usines, l’anse des Cascades, le pont suspendu de la rivière de l’Est, la vierge au Parasol, etc. Collection privée.

Dans la zone intertropicale, toute île est génériquement lieu de bonheur et de plaisirs dédiés. Cette image, teintée de colonialité onirique nourrie de généralités généreuses de lumières et de couleurs, est une pure invention européenne : c’est l’exotisme. L’île tropicale n’existe, dans sa tangibilité dominante, que par le regard rousseauiste de l’Européen. Ce jeu de la représentation ne repose pas seulement sur la machination de promoteurs de paradis parfaits, mais aussi sur la suspension volontaire du scepticisme sain du touriste, persuadé qu’il est voyageur sensible et cultivé, inventant son itinéraire. La transgression est portée par un tourisme essentialiste pour lequel les espaces et les populations étaient à disposer, selon le bon vouloir du touriste payant.

Une île superlative

A La Réunion chercheuse d’emplois, peut-on construire l’avenir des hommes sur du sable, du soleil, de l’eau et de l’incertitude des modes ? Le tourisme ne peut assurer durablement le développement économique d’un espace et d’une société. Sa nature volatile y ferait peser trop d’incertitudes. En revanche, le tourisme est un indicateur du dynamisme économique et culturel d’un pays ; même s’il ne sera qu’une variable d’appoint, sensible aux aléas multifactoriels malvenus, et à toutes les météos désastreuses du monde : économique, social et climatique.

Dans le déni de l’île

Que vaut La Réunion sur le marché actuel du tourisme ? Peut-on se vendre ensemble dans un produit « « Océan Indien » ? L’ambivalence accompagne le produit Réunion. Département français insulaire, tropical et créole, région ultrapériphérique de l’Europe intégrée à l’euroland, La Réunion relève des paradoxes plus que du dépaysement : suréquipement, hyperconsommation, embétonnage, sophistication et niche fiscale. Alors que l’on vend La Réunion comme une île superlative, Guy Fontaine rappelle ce paradoxe séculaire : La Réunion a longtemps vécu dans le déni de l’île. Absence de port, absence de la symbolique fantasmée insulaire (sable blanc, lagon, cocotiers), absence de rivage et du contact rassurant avec la mer, refoulement de l’insularité par le rattachement aux civilisations continentales ! Au début du XIXe siècle, elle s’est même pensée comme « la meilleure France » (Wanquet).

Une île morte au monde des désirs ?

Que peut-on attendre des stratégies de combinaison avec les autres îles ? Les choix ont par essence des limites excluantes, et le tourisme demeure, au gré des disponibilités des visiteurs, une activité concurrentielle. Et depuis 1967, avec l’Alliance Touristique de l’Océan Indien (ATOI), aucune stratégie de complémentarité n’a durablement fonctionné. La Réunion semble un boulet : trop cher, trop loin, pas assez dépaysant, trop contraignant en règles diverses, trop hermétique aux langues internationales. Est-ce à dire que La Réunion est une île morte au monde des désirs ? Qu’elle sera perpétuellement une destination tractée, car les îles sont liées ?

La Réunion de l’éternel créole

Terre tolérante et plurielle, La Réunion est une île désirable. Ses atouts restent sa géographie, c’est-à-dire sa « naturalité », son histoire, c’est-à-dire sa créolité, et sa géopolitique c’est-à-dire sa stabilité institutionnelle. Tout le reste est jeu plaisant d’écritures. Au sea – sand – sun du voisinage, elle oppose en français ses 3 S : sécurité – salubrité – spectacularisation. Et derrière les apparences et les artifices, il y a un éternel créole.

Une culture créole persistante mais en péril

Le meilleur atout de La Réunion a toujours été la civilisation créole : la varangue, le rhum arrangé, le café à la vanille, un monde sucré entre galabet et miel vert, un long plaisir en bouche, entre piment et cardamome, un mode de vie lent, coloré et capiteux, entre géranium et goménolé. Les hommes ne sont pas dans la nature — entre pitons, cirques et remparts — ils ne s’appréhendent que dans leur culture ; une culture créole persistante mais en péril. La modernité efface les archaïsmes et un pittoresque donné comme niais ; la douceur disparaît de la musique, du parler et des formes architecturales. Si le thermalisme pouvait faire venir les visiteurs, seul le charme créole pouvait les retenir. Peut-on s’accrocher aux fleurs fanées devant les problèmes du présent ? Car la vie continue et le tourisme fait vivre.

Les pièges... de la tropicalité insulaire

Dans les tourbillons dérisoires des campagnes de promotion, les nouveaux dirigeants du tourisme réunionnais sont aujourd’hui plus avisés. Ils savent que La Réunion doit rester elle-même, en évitant les pièges des représentations de la tropicalité insulaire : bleu dominant, pays bariolé, humanité anodine et négligeable. Il faut créer un écosystème favorable au tourisme. Il faut explorer la recomposition de l’agrément et de l’affinitaire en une destination complémentaire des 3 R : rupture, ressourcement, retrouvaille ; et il faut amatir les reflets d’une destination rendue clinquante par un trop-plein de mots et de clichés. Avec ses cultures cumulatives, La Réunion offre au monde une géographie réjouissante. Il faut, en toute simplicité, proposer la réalité réunionnaise d’une île qui se laisse vivre et qui ne « surjoue » pas ce qu’elle est vraiment : le modèle le plus achevé au monde de la cohabitation d’hommes de cultures, de couleurs et de croyances différentes dans un espace partagé et dans une histoire commune.

L’inventivité réunionnaise pourrait venir compléter la stratégie des « Iles Vanille ». Où se trouve le premier marché touristique de La Réunion ? En France européenne. Quels sont les freins à ce tourisme ? Le coût du billet d’avion et la saisonnalité des flux aériens. Que faut-il pour que ce marché français soit compétitif ? Eliminer l’avion et la saisonnalité. Ce marché français existe, il est là à portée de main et de marketing : ce sont les Réunionnais.

Valériane Serviable & Mario Serviable
Docteurs en Tourisme

Hormis les deux cartes postales anciennes, cette tribune libre est illustrée par des bandeaux et affiches de l’IRT (Ile de La Réunion Tourisme).

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