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Coopération régionale

La Région à Maurice : entre affinités électives et apparentements terribles...

12 avril 2015
Geoffroy Géraud Legros
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Coopération régionale relancée sous le signe de l’efficacité économique ou prétexte à une annonce médiatique ? À neuf mois du scrutin régional, le déplacement à Maurice de Didier Robert cette semaine soulève des questions peu abordées dans l’opinion : celle de l’opportunité, dans le monde tel qu’il est, d’une extension des relations marchandes avec le « petit dragon » mauricien... et celle de la place des intérêts privés et-ou familiaux dans la stratégie internationale de la Région Réunion.

Du côté de la Région Réunion, on ne décolère pas contre le service public de l’information. Motif : « Réunion Première » n’a pas assisté à la rencontre entre Didier Robert, Président (UMP) de la Région Réunion et « SAJ » — l’acronyme bien connu désigne Sir Anerood Jugnauth, redevenu à 85 ans « Premier » de l’île-sœur après avoir littéralement écrasé dans les urnes l’étrange attelage constitué par Paul Bérenger, figure passée du marxisme indocéanique, et Navin Ramgoolam, plus porté sur les belles voitures et les « copines » (sic) que sur la dialectique développementaliste.

Grand communicateur s’il en est, M. Robert entendait sans doute emprunter un peu de l’aura du vénérable dirigeant mauricien pour redorer une image quelque peu écornée par les déboires administratifs (annoncés) du chantier de la Nouvelle route littorale (NRL) et les dépenses (contestées) occasionnées par une politique touristique récemment prise pour cible par la Chambre régionale des comptes (CRC).

Un petit sacre auquel ont donc manqué les journalistes publics, qui, après avoir assisté à toutes les phases d’un protocole réglé au cordeau, ont mis à profit ce déplacement financé par l’argent public pour réaliser des reportages — choix dont les contribuables que nous sommes ne peuvent a priori que se féliciter.

Au-delà de sa dimension communicationnelle, le déplacement de l’Exécutif régional et les déclarations qui l’accompagnent soulèvent une question finalement peu discutée dans l’opinion : avons-nous, dans le monde tel qu’il est, tant à gagner à une extension des relations marchandes avec nos « cousins » ? Personne, bien entendu, ne songe à contester la nécessité d’une coopération régionale accrue. On pourrait d’ailleurs, à première vue, saluer le choix de la Région, qui semble pour l’heure renoncer aux coûteuses et inutiles équipées en Australie pour se recentrer sur la zone immédiate — le « premier cercle », dit le jargon coopératif.

Cependant, l’impression d’une réorientation de la coopération régionale en direction de l’efficacité économique, que M. Robert voudrait mettre dans toutes les têtes à quelques mois du scrutin régional, doit être nuancée à l’examen du contexte de notre aire, marqué par la difficile négociation des Accords de partenariat économique (APE).

C’est en État souverain que Maurice négocie ces accords de libre-échange entre l’Union européenne et les « groupes » de pays ACP. Les Réunionnais n’ont de leur côté obtenu qu’un statut d’observateur à la table de ces pourparlers menés par la Commission européenne. Une reconnaissance dont les effets ne vont pas au-delà de la courtoisie : « les Réunionnais sont invités aux cocktails, mais pas là où l’on négocie », résume un participant.

Éprouvée par la crise, l’économie réunionnaise pourrait-elle supporter d’être directement confrontée à la concurrence d’une économie émergente ? À l’heure de la négociation des Accords de partenariat économique (APE), la prudence devrait commander les relations avec le "petit dragon" mauricien. Carte © ECDPM

Bonne affaire pour les industriels du continent européen — ils furent qualifiés de « tactique mise en œuvre par l’Europe afin de diviser pour régner » par le Président malawien Bingu Mutharika —, les APE ont de quoi inquiéter sérieusement les Réunionnais.

Seul territoire de l’UE de la zone, notre île pourrait à terme faire face aux délocalisations des activités de services (qui entrent dans le champ des APE) vers Maurice — où elles sont bien meilleur marché — et à l’afflux de produits manufacturés fabriqués ou mis en libre-pratique dans l’île-sœur. Une perspective bien sombre pour l’économie post-industrielle réunionnaise, dont le dynamisme bien réel demeure entravé par les effets de la crise mondiale, d’une transition démographique inachevée et de l’arrêt du programme de grands travaux engagé au cours de la décennie 2000.

Cette conjoncture particulièrement alarmante, qui devrait à tout le moins inciter nos décideurs à la prudence, n’a semble-t-il guère été prise en compte par la Région Réunion dans sa démarche de rapprochement avec Maurice. Reste à savoir si cette initiative est principalement motivée par des préoccupations économiques, ou si elle s’inscrit dans un agenda électoral où l’occupant de la Pyramide inversée semble déterminé à donner le tempo…

Photo : Dval027

Au vu du « rendu » médiatique de ce déplacement, on est tenté d’incliner en faveur de la seconde hypothèse : si la vocation de « l’Antenne de la Région Réunion » inaugurée le 7 avril dernier à Ébène demeure finalement peu précise, l’appel de M. Didier Robert à une baisse conséquente des prix du billet Saint-Denis/Port-Louis — réputé (à tort) le plus cher du kilomètre au monde — est on ne peut plus clair.

À l’évidence, la déclaration s’adresse à des consommateurs réunionnais présumés avides de remplir leurs soubik de produits bon marché, d’accéder à la chirurgie dentaire et plastique de l’île-soeur et son hôtellerie, tous services meilleur marché à Maurice.

Destiné aux classes moyennes hautes et intermédiaires, cet appel à recourir au dumping social — les coûts sont plus faibles dans l’île-sœur parce que le coût du travail et les droits sociaux y sont moindres — et au dumping tout court risque en revanche de déplaire aux artisans, aux commerçants et aux hôteliers de notre île, qui pâtiraient évidemment de telles « traversées » destinées au shopping, au tourisme balnéaire et au tourisme médical.

Plusieurs observateurs voient dans le choix des partenaires et l’agencement mal délimité des intérêts privés et de l’action publique l’autre talon d’Achille de la coopération régionale.

Les critiques visent notamment la place centrale tenue par l’entrepreneur Gilles Couapel dans le dispositif de coopération régionale — « une position qui ne fait pas consensus » affirme un professionnel contacté par « 7 Lames la Mer ». Président du « Club Export », le PDG de « Dom’Eau » s’est imposé comme le partenaire favori et l’un des principaux artisans de la stratégie internationale de Didier Robert. Une montée en puissance qui fait grincer les dents de plusieurs acteurs incontournables de la « coopé » qui, apprend-on sur le terrain, considèrent avoir été écartés d’initiatives-clef de la mandature Robert, telles que l’établissement par la Région de relations avec le Mozambique.

Outre ces conflits internes au monde économique, la diversité des liens entre M. Couapel et l’institution régionale interroge. Situé à l’avant-garde de la coopération régionale par le biais du « Club Export », l’entrepreneur dirige une firme très performante à l’export, installée à Maurice et à Madagascar, et est ainsi susceptible de bénéficier des retombées de l’action institutionnelle. Fort logiquement, c’est « Dom’Eau » que les médias ont présenté ces jours derniers comme le modèle d’entreprise réunionnaise adapté au marché international.

© CEMAC Business

S’il n’est pas anormal qu’un entrepreneur œuvre auprès des institutions à la bonne santé de ses affaires, s’il est louable qu’il fasse bénéficier d’autres acteurs économiques de son entregent, l’existence d’un lien de proche parenté entre Gilles Couapel et Fabienne Couapel-Sauret, vice-présidente de la Région Réunion fait tiquer — ne serait-ce que parce que le Conseil régional accorde une conséquente subvention au « Club Export ».

« Lorsque le Club Export (le frère) remercie la Région (la sœur) pour son action, c’est un peu étrange », résume l’un de nos contacts, relatant une réception organisée par une institution incontournable de la vie économique réunionnaise. Ce cumul de l’apparentement et des proximités n’a évidemment rien de répréhensible. Il compte en revanche au nombre des éléments qui ne participent pas à donner à la coopération régionale l’image de bonne gouvernance indispensable à son essor... et à la compréhension des enjeux internationaux par la population réunionnaise.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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