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Tribune Libre de Mario Serviable

La morale et le civisme retournent à l’école

4 septembre 2015
Mario Serviable
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On attend de chaque enfant qui vient au monde d’enfanter le monde nouveau pour accueillir « la famille humaine » (Déclaration universelle des droits de l’Homme, 1948). C’est le défi de la civilisation pour retarder la fin de l’Anthropocène, c’est-à-dire la disparition inéluctable de l’Homme, comme espèce, de la Terre. L’Enseignement Moral et Civique (EMC) à l’école apporte-t-il une partie de la réponse à cet enjeu ?

Photo : Gabriel Blanc.

L’enseignement moral et civique (EMC) [1] retourne à l’école en 2015. Jules Ferry en précisait les modalités et en soulignait les difficultés dans sa circulaire d’adieu du 17 novembre 1883 aux instituteurs. « Des diverses obligations (que la loi) vous impose, celle assurément qui vous tient le plus à cœur, celle qui vous apporte le plus lourd surcroît de travail et de souci, c’est la mission qui vous est confiée de donner à vos élèves l’éducation morale et l’instruction civique ».

Les difficultés s’accumulant avec le temps qui passe, les interrogations du présent sont légitimes : Pourquoi l’EMC à l’école ? Quels en sont les contours et les contenus ? A qui en confier la charge de l’enseignement ? Quels en sont les enjeux contemporains ?

Chaque jour, des myriades d’informations sont déversées sur nos têtes ; et l’école doit fonctionner dans le bruissement de bazar ou de comptoir et les turbulences de données et d’imageries proliférant. Même si elle n’est plus le lieu unique dispensant les savoirs et le transformateur unique et majeur des destins, l’école est le lieu unique de la production sociale de la connaissance (l’épistémologie), fabriquée par la pédagogie et échappant à la marchandisation. L’enseignement de la règle commune éthique et citoyenne peut se faire à l’abri du marché et des marqueurs symboliques clivant.

Quels sont les contours et les contenus de l’EMC ?
Les contours sont définis par les limites posées par la loi dans l’exercice de la République à travers les fondements de l’Etat de droit et de la démocratie sociale, philanthropique et progressive. Ses contenus recouvrent les ressorts républicains : la liberté individuelle de choix et de conscience, l’égalité et la fraternité sans limites et la laïcité. L’ensemble construit la civilisation dans le sens du progrès humain. Ferry fait bien la différence entre la morale et la civilité ; la première permet à l’individu dans sa singularité de se perfectionner et relève de l’éducation au sens large, débordant vers l’extra-scolaire ; le civique met en œuvre le vivre-ensemble avec d’autres individus selon des règles d’urbanité relevant de l’instruction à l’école, système collectiviste par vocation. Ces deux exigences sont soulignées par les œuvres-titres de Pierre Rosanvallon : « La Société des Égaux » (2011) et « Le Bon Gouvernement » (2015).

"Engrenages", de Valérie Delvaeye.

A qui confier l’enseignement de l’EMC ?
Aux professeurs d’histoire-géographie ! Pour trois raisons. La première est la proximité idéologique dans l’émergence concomitante de la démocratie, de la république, de l’engrenage et de la géographie participant à l’écosystème de la pensée occidentale dans la Grèce ancienne. Bien plus importante que l’invention de la roue, la mise au point de l’engrenage permettait de faire vivre ensemble, dans un même mouvement, des éléments épars rassemblés. La seconde est la méthodologie de la contextualisation et des mises en perspectives de l’actualité et des valeurs éthiques ; les professeurs d’histoire-géographie expliquent les organisations sociogéographiques à partir de l’espace vécu et ont recours à la mémoire longue pour l’élucidation et l’explicitation. Ils remettent de l’ordre dans les bruits du monde. Selon Pierre George, « la mission de l’enseignement est de donner les moyens de mettre chaque événement à sa place et non de se substituer à l’éphémère événementiel ». La troisième est que la géographie demeure « la science des connections et des ensembles » (Max Sorre).

Quels sont les enjeux contemporains de l’EMC ? Est-on en présence d’une nouvelle matière scolaire durable, appelée à se substituer à l’instruction civique du primaire, à l’éducation civique au collège et à l’éducation civique, juridique et sociale (ECJS) au lycée ?
Les enseignants d’histoire-géo ont la responsabilité de préparer les enfants de France à vivre ensemble pour aborder les infinies possibilités d’affirmation, et pour affronter les périls d’un monde retors où la férocité devient endémisme. Car on attend de chaque enfant qui vient au monde d’enfanter le monde nouveau pour accueillir « la famille humaine » (Déclaration universelle des droits de l’Homme, 1948). C’est le défi de la civilisation pour retarder la fin de l’Anthropocène, c’est-à-dire la disparition inéluctable de l’Homme, comme espèce, de la Terre.

Mario Serviable
Géographe

Notes

[1Fondé formellement par la loi du 28 mars 1882.

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