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Mode à Bourbon : les élégantes té kass larmoir !

30 avril 2014
7 Lames la Mer
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Comment s’habillait-on à Bourbon au 18ème siècle ? Si l’on suivait la mode de Paris, en revanche, les étoffes venaient majoritairement d’Inde et de Chine. Il ne reste aujourd’hui quasiment plus rien de ces coutumes vestimentaires et ce n’est certes pas dans ce flash-back de près de trois siècles que vous trouverez trace des amples jupes fleuries qui aujourd’hui monopolisent le devant des scènes folklorisées pour touristes en mal d’exotisme !

Deux "modes" vestimentaires pour deux "mondes" qui se croisent et s’ignorent... Extrait d’une lithographie d’Antoine Roussin : "Panorama de Saint-Denis, vu des rampes du Brûlé" (Album de La Réunion).

Savoir comment s’habillaient les gens qui nous ont précédés sur une terre, n’est pas aussi futile qu’il paraît au premier abord. (...) Voici une description des vêtements portés dans cette île au temps de Mahé de Labourdonnais qui la gouverna de 1735 à 1745. (...)

Un fait politique : Bourbon était alors, comme aujourd’hui, un pays français ; conséquence : on y suivait la mode de France.

Un fait géographique : le climat était celui que nous connaissons, chaud ; aussi s’habillait-on légèrement.

Un fait économique : l’île était une escale sur la voie commerciale de France en Inde et en Chine. ; elle était donc très bien placée pour recevoir les étoffes de l’Orient qui faisaient alors fureur en Europe, surtout pour la confection des vêtements d’été.

"Scènes de la vie quotidienne", esquisse à la plume de Jean-Joseph ou Amédée Patu de Rosemont.

Un fait social enfin : la majeure partie des habitants étaient esclaves ; ainsi se trouvait négligée la question de leur habillement, d’autant plus que le climat s’y prêtait. (...)

Les plus jeunes suivaient la mode de Paris et de Versailles, sans presque de décalage et avec d’autant plus de facilités que l’évolution était moins rapide qu’aujourd’hui.

Exemples de robes avec les célèbres plis Watteau dans le dos.

Or il se trouve que cette mode était alors particulièrement brillante ; c’était l’époque où les femmes de qualité portaient les robes à la Watteau, avec des plis dans le dos et ouvrant la plupart du temps par devant, sur un corsage armaturé que l’on appelait corset, et une longue jupe.

En dessous, elles avaient une chemise et... rien d’autre très généralement, même les plus raffinées. L’ensemble était complété par des bas et des souliers.

Sur la tête, guère de chapeaux, mais les cheveux poudrés et quelques mantilles, coiffes de blondes, palatines brodées et autres garnitures montées sur fil de fer et associées à la coiffure qui était alors simple et courte.

Le corset, parfait instrument de torture pour une taille fine...

C’est cette tenue qui est celle de nos de nos élégantes de Bourbon, surtout de Saint-Paul, et encore plus de Saint-Denis, ville alors peu importante numériquement mais port et siège du Gouvernement.

Il faut faire cependant cette réserve qu’elles ne montent pas souvent leurs jupes ou robes sur des paniers, qui sont à ce moment des sortes de crinolines en forme d’entonnoir.

"Scènes de la vie quotidienne", J-J. ou A. Patu de Rosemont.

Un frère de Saint-Lazare qui décrit Saint-Denis en 1740, nous déclare bien que les robes traînantes et les grands paniers y sont aussi communs qu’en France. (...) En fait, les paniers semblent très rares. Mais on se rattrape sur les couleurs.

Voici ce que relevait un notaire en ouvrant l’armoire d’une jeune femme pour faire l’inventaire de ses effets après le décès de son mari :

« Dans ladite armoire, s’est trouvé une robe de gros de Tours de Lyon broché couleur gris de perle, une robe de jamavarre couleur de rose, une robe de satin couleur de chair, une robe de pékin couleur de feu, une robe de pékin peint couleur jonquille, une autre de pékin vert et une autre de pékin peint sur fond blanc. »

Peau d’âne

Ces couleurs qui évoquent celles des fameuses robes du conte « Peau d’âne », étaient sans doute ravissantes, mais Dieu sait s’il en était d’autres : gris de lin, citron, vert de mer, mandarine ; et aussi tous les tons simples, mais généralement les plus tendres ; et encore tous les décors, rayures surtout, et tous les brochages, damassages, piquages, etc.

Mais quelles étaient les étoffes qui les supportaient ? On désignait l’étoffe par le nom de la couleur ou suivant l’aspect, plutôt que par la matière tissée ou la texture, comme on fait de nos jours, et aussi parce que les étoffes d’Orient, essentiellement soie et coton, étaient déjà parfois imitées en Europe sous leur nom d’importation (lequel n’était souvent pas celui de la production, mais celui d’un pays de transit ou, au contraire, de lointaine origine).

"Scènes de la vie quotidienne", J-J. ou A. Patu de Rosemont.

Les étoffes proprement européennes étaient rares, à part les draps de laine, chauds et donc peu intéressants, et les toiles de lin et de chanvre utilisées en lingerie.

La grande masse venait de Chine et surtout de l’Inde ; c’était ces étoffes légères que l’Occident commandait depuis déjà longtemps, n’en ayant pas encore industrialisé l’imitation à Manchester, à Mulhouse ou à Rouen.

Au dessus : la mousseline venue de l’Inde. En dessous : le soie de Chine.

Comme il fallait se changer et se laver souvent, tout comme de nos jours, le fond était fourni par des cotonnades lavables avec, en tête, le solide guingand et ses variétés rustiques glacées de Goudelour, de Surate et d’ailleurs ; ensuite venait la chitte, grand teint et lavable aussi, utilisée également en décoration et en literie, puis le sirsacas et toutes les compositions du coton avec d’autre éléments.

Il y avait aussi, pour les plus belles robes (celles qu’on ne devait pas mettre souvent), les soies de Chine, notamment les pékins rayés et les armoisins brochés et aussi damas, satins et velours ; encore : les mousselines, fabriquées dans l’Inde, de temps immémorial, et qui servaient à faire des mouchoirs de tête ou des mouchoirs de cou (des steinkerques) très à la mode...

Au-dessus :le casaquin. En dessous : Célimène, une femme à la mode (Lithographie d’Antoine Roussin - Album de La Réunion).

Les jeunes élégantes portaient parfois des gants venus de l’Inde ; leurs plus beaux bas étaient de soie mais le plus grand nombre en était de coton.

Leurs souliers étaient brodés d’or et d’argent. Elles les remplaçaient, pour l’intérieur, par des mules lorsque, par exemple, elles portaient un peignoir.

Les personnes riches plus âgées, ou celles des quartiers plus retirés, étaient vêtues des mêmes étoffes mais dans des costumes plus simples, restés dans les mêmes couleurs depuis le temps de Louis XIV : guère de robes-manteaux ou d’une seule pièce, mais bien des casaquins (corsages à basques) et des jupes plus ou moins compliquées et, souvent avec ça, tout un assortiment de mitaines, de fichus, de tours de col, de bonnets et cornettes pour le jour et la nuit.

Les dames de cette époque avaient aussi des bijoux, assez simples, semble-t-il, et classiques : boucles d’oreilles d’or, colliers de corail, perles vraies ou fausses.

Lithographie d’Antoine Roussin - Album de La Réunion.

Mais venons-en aux messieurs de Bourbon :

Leur tenue normale était le costume bien connu de l’Ancien Régime, l’habit à la française, composé de l’habit proprement dit (l’ancien justaucorps), sorte de manteau court, ouvert, de la veste (qui serait pour nous un gilet long à manches) et de la culotte.

A celle-ci les gens à la mode faisaient recouvrir le genou, les bas étant tenus en dessous par des jarretières d’or ou d’argent, boucles que l’on retrouvait, en plus grand, sur les souliers. Les chemises — dont les personnes aisées possédaient des quantités industrielles, plusieurs centaines souvent — étaient pratiquement les seuls sous-vêtements ; les flots de dentelle ou de mousseline de la cravate étaient ou non fixés sur elles.

Il semble que les caleçons aient été des culottes de dessous d’intérieur ou de travail. Pour les étoffes utilisées dans ces vêtements, elles étaient assez analogues à celles que prenaient les dames pour faire faire leurs robes et leurs jupes. C’étaient encore de ces cotonnades de l’Inde ou des soieries de Chine, également prisées en Europe pour les hommes.

Les couleurs étaient souvent claires, comme pour les dames, ici encore, mais on aimait aussi les tons éclatants contrastant avec des doublures pâles. Notons que la veste se portait le plus fréquemment seule, sans habit par-dessus, vu le climat.

"Scènes de la vie quotidienne", J-J. ou A. Patu de Rosemont.

Sur la tête, les messieurs soignés avaient une perruque poudrée dont les boucles ne tombaient plus sur les épaules comme à l’époque précédente : on les ramassait de plusieurs manières, la plus courante faisait usage de la bourse, sorte de feutre aux bords plus ou moins relevés en tricorne et garnis de galons d’or et d’argent ou de broderies.

Ces messieurs importants affectionnaient les cannes à pommeau d’argent et prisaient (comme leurs épouses d’ailleurs), mais sans négliger la pipe populaire dont ils avaient parfois des stocks considérables — sage précaution car l’instrument, alors en terre, se brisait souvent.

Si nous descendons dans l’échelle des standings de vie, nous voyons le vêtement se simplifier singulièrement. Certes, il y avait comme aujourd’hui de ces personnes dont les revenus ont baissé et qui conservent, par amour-propre, une certaine garde-robe au-dessus de leur situation.

"Scènes de la vie quotidienne", J-J. ou A. Patu de Rosemont.

Ce disant, je pense à un misérable tonnelier, sans doute européen, qui mourut dans une case en feuilles et ne laissait rien que ses hardes lesquelles consistaient en : un habit et une culotte de camelot de Chine, un habit et une culotte de Balassore, deux vestes, trois culottes de différentes couleurs, deux mauvais habits, l’un de soie et l’autre de guingand, une paire de souliers avec ses boucles de tombac et deux paires de bas, l’une de coton, l’autre de soie.

En dehors des personnages de ce genre, les gens simples se contentaient de vêtements élémentaires et légers, d’autant plus facilement que l’on n’habitait guère que le littoral.

Ces vêtements, c’était pour les hommes, une chemise et une culotte ou un caleçon, parfois une veste ; pour les femmes, aussi une chemise (fendue par le haut et boutonnée aux manches), une jupe (un peu trainante par derrière) et, parfois, un casaquin.

Avec ça, suivant l’usage maritime et paysan de leurs origines, les uns et les autres ne portaient ni bas, ni souliers ; sur la tête, les femmes mettaient des bonnets ou des mouchoirs et les hommes des chapeaux. Le chapeau, avec la pipe (qu’on alimentait avec du tabac local) et le bâton étaient des éléments caractéristiques de la silhouette du créole de l’époque.

"Le chapeau (...) et le bâton étaient des éléments caractéristiques de la silhouette du créole de l’époque". Extrait d’une lithographie d’Antoine Roussin : "Place de la mairie de Saint-Leu" (Album de La Réunion).

Les étoffes utilisées dans cette classe pour confectionner les vêtements, étaient de celles dont se servaient les gens chics, mais les plus simples, les plus robustes et facilement lavables : des toiles de coton de l’Inde, parmi lesquelles le guingand dominait encore avec la chitte.

"Les esclaves travaillaient presque sans vêtements, du moins dans les champs, mais cela ne veut pas dire qu’ils n’en avaient pas ni n’en portaient jamais." Lithographie d’Antoine Roussin, "Gardiens des champs de cannes", (Album de La Réunion).

Il arrivait aussi que la chaleur, la vie isolée et primitive, la difficulté de se procurer des vêtements fissent se réduire encore ces tenues, en sorte que l’on pouvait dire des créoles de certains quartiers qu’ils allaient quasi aussi nus que leurs esclaves. Effectivement, ces derniers — les esclaves — travaillaient presque sans vêtements, du moins dans les champs, mais cela ne veut pas dire qu’ils n’en avaient pas ni n’en portaient jamais.

A Bourbon, les bébés n’étaient pas soumis à la coutume barbare de l’emmaillotage qui entravait les mouvements de l’enfant. Extrait de "La leçon de catéchisme" par Adèle Ferrand de Kervéguen.

En fait, leur habillement (qui était à la charge de leur maître) se composait pour les hommes de chemises et de caleçons de toile de guinée bleue, étoffe légère mais solide, fabriquée dans l’Inde, et pour les femmes de cottes et de chemises, également de Guinée ou d’autre toile bleue.

Sur la tête, les esclaves portaient des mouchoirs rouges ou bleus. Peut-être existait-il des livrées plus élégantes, allait jusqu’à comporter des bas mais jamais de souliers.

Et les enfants ?
A Bourbon, les bébés n’étaient pas soumis à la coutume barbare du maillot permanent qui sévissait alors en Europe et contre laquelle Jean-Jacques Rousseau allait bientôt écrire dans l’« Émile », une page restée célèbre. (...)

Yves Pérotin, 1956
Archiviste en chef de La Réunion
Texte extrait de : « Chroniques de Bourbon »

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