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Opinion

La mer est à tous et à personne

12 décembre 2013
Geoffroy Géraud Legros
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Peut-on venir à bout du dialogue de sourds qui s’est installé dans la crise requin ?


« La crise requin » n’en finit pas de rebondir, sur les terrains économique, politique, mais aussi, culturel et identitaire. Notre position — puisque nous avons à faire à ce type de débat clivant où l’on est sommé de prendre parti — a évolué depuis les premières attaques.

Non sur le fond : dès le départ, nous avons proposé le recours raisonnable et raisonné à la tradition des pêches, et avons puisé dans les archives pour montrer que, loin d’être cet être superstitieux terrifié par le gran diab’ la mèr, le Réunionnais a toujours su protéger ses prises en faisant béquer le zin à deux ou trois requins. Et puis, nos oreilles sont aussi ouvertes que certaines langues sont bien pendues, et nous avons entendu, de source scientifique, qu’il existe un rapport entre l’interdiction des pêches pour cause de ciguatera, et l’accroissement du nombre de squales.

Moins on pêche les requins, plus il y en a : on s’en doutait, et cela est confirmé par des techniciens-qui-savent… C’est sur la portée de la crise que notre regard a changé, là où l’on ne voyait au début que compétitions narcissiques entre plagistes désoeuvrés. Et n’est-ce pas mû par une profonde admiration de lui-même qu’un Didier Dérand se met en scène et à l’eau, pour prouver, à contre-courant de la vérité et de l’expérience, que les squales n’attaquent pas les nageurs ?

Ce culte du moi en moule-cabot n’a-t-il pas atteint l’inhumain, lorsque le nageur vedette a balayé d’un revers de palme, sans émotion, la mort d’une jeune femme dévorée à quelques mètres du bord ? Narcissisme il y a. Mais il nous a bien fallu constater que la question requin en posait d’autres — des questions de fond.

La raison identitaire est bien rusée  : c’est sur le terrain des sports nautiques, du tourisme et de la pêche qu’ont ressurgi les questions ethniques souterraines. Sans doute, celles-ci se sont-elles infiltrées dans l’un des rares lieu oublié par l’ordre politico-médiatique, qui évacue tout débat en la matière par la célébration bidonnée du « métissage » et, en parallèle, par un décret de silence à l’encontre de ceux qui, à l’instar des frères Bénard où de Joseph Varondin, (re)posent la question du « parnouminm ».

L’identité pointe donc de l’aileron, avec, dans son sillage, la question essentielle : qui possède quoi, ici, à La Réunion, ou plus exactement, qui doit y posséder quoi. Cette intrigue, aussi ancienne que l’île et son peuplement, n’aurait pu s’incarner dans plus mauvais théâtre ; les tentatives de penser cette crise, telles que le courrier signé Daniella Latchimy publié par « 7 Lames la Mer » en ont d’autant plus d’intérêt.

En lutte contre le Parc national, le Cmac (ici à Sainte-Marie) a fait cause commune avec les usagers de la mer. Photographie : IPR

Tout aussi intéressants sont les écrits publiés par le site « tikreol.re », et les analyses pertinentes régulièrement produites par le collectif C.Mac [1] qui, en lutte contre l’eugénisme social qui accompagne le Parc national, en est fort logiquement arrivé à dénoncer l’éviction sous patente « verte » des usagers traditionnels de la mer. Une position cohérente, que nous partageons, en y amenant une précision — et les précisions ne seront jamais de trop dans la confusion ambiante.

Souhaiter le « maintien des activités » sur le littoral comme dans le « cœur de Parc », n’équivaut pas à annuler toute protection. C’est sur ce danger qu’alerte Mme Latchimy, auteure d’un courrier mis en ligne par nos soins, et d’une tribune parue dans « Le Quotidien » du mercredi 11 décembre. Le C.Mac serait, explique-t-elle, la caution d’une stratégie visant, en missouk, à livrer la réserve marine à « l’avidité capitaliste à courte vue » de « quelques patrons pêcheurs  ».

On salue cette vigilance et l’intention de décryptage qui animent ces deux courriers. Mais on regrette qu’ils ajoutent, encore, au dialogue de sourds installé depuis le commencement de la crise. Usagers de la mer et C.Mac veulent-ils faire la peau à la réserve marine ? Ou veulent-ils, simplement, que l’on pêche un peu de requins ? Sur ce terrain de bon sens, seul le consensus est possible : les surfers, qui revendiquent un sport à sensation, ne réclament certainement pas la tranquillité d’une baignoire ; les attaques ne datent pas d’hier, et le requin a toujours été un risque accepté par les gens de mer réunionnais… accepté parce qu’acceptable, régulé qu’il était par l’activité humaine.

Mais on voit aujourd’hui en baie de Saint-Paul des bouledogues gras comme des oies à un mètre du sable, en pleine sieste digestive. Dès lors, pourquoi ce qui était possible hier est-il devenu impensable ? Que les pêcheurs pêchent ce qu’il faut dans ces conditions fixées et contrôlées, et que les surfers surfent, en sachant que, s’ils se font attaquer de temps à autre, et bien, c’est le sport. Et que les « gros pêcheurs » indélicats soient verbalisés, s’ils se livrent à la surpêche.

Reste la dimension identitaire, évoquée par un article du site « tikreol.re ». Reproche est fait au C.Mac — décidément pris à parti de tous côtés — d’avoir privilégié une « alliance avec les zorey » pour doubler d’une lutte dans les bas le combat mené dans les Hauts contre les abus du Parc. Le hic, c’est que, contrairement à une légende tenace, le surf réunionnais est majoritairement créole ; même l’isolat Saint-Gillois n’est plus depuis longtemps le Pretoria des sports nautiques. Quant aux zorey, le sketch hilarant produit il y a quelques jours par Jean-Laurent Faubourg montre, par le moucatage même, qu’ils sont justement en pleine créolisation.

Photo IPR.

Ce qui n’est pas le cas des hermines et blouses blanches universitaires venues créer ici des sanctuaires où le Réunionnais est à peine toléré.

Mais voilà : les surfers sont nuls en com’, et n’ont fait, depuis deux ans, que dégrader une image déjà déficitaire.

Alors qu’il existe des associations comptant des milliers de membres portées par les Sparton, Incana, Nativel et cie, qui formulent des propositions et mènent des actions d’intérêt public, on ne voit et n’entend que : insultes conte Huguette Bello (dès la naissance de la crise, ce qui a d’emblée noirci le canard des intéressés), violences contre Didier Dérand, injures, conférences gâchées, jets de bouteilles sur les contradicteurs, sans compter les menaces de mort et dénonciations publiques dont quelques dégénérés nous ont gratifiés sur internet et sur ce site.

Nous, on s’en fiche — on en a vu d’autres— et ce qui nous intéresse, c’est de promouvoir des solutions à l’écart des « kaparèr » de toute sorte, qu’il s’agisse de certains élus aux dents longues acoquinés avec les surfers — encore une grave erreur de leur part — comme des experts qui prescrivent plus qu’ils ne constatent, et dont les labels d’écologie servent, dans les Hauts comme dans les Bas, à écarter les locaux au profit d’une sanctuarisation dont on a déjà bien compris qu’elle sera perméable au fric.

« Rend’ anou La Réunion » : oui, car nous l’avons écrit après Ousanousava, « Larénion lé pi anou ». Mais rend’ anou la mer, non. Car la mer, elle, est à tous, et à personne.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

Notes

[1Collectif pour le maintien des activités au coeur de La Réunion

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