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Océan Indien

La malédiction du paquebot « Jean Laborde »

15 juin 2016
Jean-Claude Legros
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Une antique croyance prétend que renommer un bateau porte malheur. Rebaptisé à cinq reprises, le paquebot « Jean Laborde » bien connu des Réunionnais, a fait naufrage dans l’océan Indien. Voici son histoire.

Dans le blog « Défense Patrimoine Réunion » (dpr974), sous la rubrique « Coup de cœur », Robert Gauvin a pris, il y a deux ans de cela, un malin plaisir à nous distiller la nostalgie des voyages en bateau entre l’Île de La Réunion et la France continentale autour des années cinquante, dans un article au titre évocateur : « À franchir les océans ».

À l’époque, le voyage en avion était encore une aventure exceptionnelle, à tel point que la presse locale publiait chaque semaine la liste des passagers (on ne disait pas encore VIP).

L’essentiel des transferts de personnes et de marchandises se faisait par bateau.

Le « Maréchal Joffre »

Robert Gauvin nous a ainsi raconté le voyage qu’il a fait en 1956, à l’âge de 18 ans, avec sa famille sur le paquebot « Maréchal Joffre » : Diégo-Suarez, Mombasa, le Cap Gardafui en Somalie, Port-Saïd et Marseille. L’enchantement !

Le « Maréchal Joffre » faisait partie de la flotte des « Messageries Maritimes » qui, sur la première moitié du vingtième siècle, détenait pratiquement le monopole du transport des passagers entre la France et ses colonies des Antilles-Guyane, d’Afrique, de l’Océan Indien et d’Asie.

Créée en 1851 sous le nom des « Messageries Nationales », la « Compagnie des Messageries Maritimes » connut son apogée sur la fin du dix-neuvième siècle et le début du vingtième.

Les paquebots qui faisaient la ligne « Marseille - Réunion » via le Canal de Suez ont laissé des souvenirs marquants chez ceux qui ont vécu cette époque.

Le « Maréchal Joffre », l’« Éridan » (avec ses deux cheminées carrées) et les quatre « sisterships » [1] constituaient le fleuron de la ligne dans les années cinquante : le « Ferdinand de Lesseps », le « Labourdonnais », le « Pierre Loti » et le « Jean Laborde II ».

Le « Jean Laborde »


Le « Jean Laborde », deuxième du nom, construit aux Chantiers de la Gironde à Bordeaux, appareilla pour la première fois le 31 juillet 1953 à destination de La Réunion via le Canal de Suez. Il avait effectivement un prédécesseur, le « Jean Laborde », doté lui aussi, comme l’« Éridan », de deux cheminées carrées.

En haut à gauche : détail d’une affiche des Messageries Maritimes que l’on pouvait voir dans le bar "Chez Marcel" (Marcel Coupama), à Saint-Denis.
En bas à gauche : Le "Jean Laborde I" avec ses deux cheminées.
A droite, en haut et en bas : Le "Jean Laborde II" quittant le port de la Pointe-des-Galets (île de La Réunion). (Source : messageries-maritimes.org).

Construit dans les chantiers de la Ciotat (Bouches-du-Rhône), il fut lancé de Marseille le 20 mars 1931, affecté aux voyages vers l’Indochine. Désarmé à Marseille en 1940, il servira de navire-école et sera incendié par les Allemands en 1944.

Le « Jean Laborde II » était un navire du type nautonaphte (2 moteurs diesel) d’une puissance de 12.500 CV, doté de deux hélices et d’une cheminée unique.

Comme son prédécesseur, il devait son nom à l’illustre Jean Laborde, aventurier, industriel, premier consul de France à Madagascar.

Jean Laborde serait né en 1805 à Auch dans le Gers, et non en 1806 comme l’indique cette médaille.

Né en 1805 à Auch dans le Gers, Jean Laborde a cotoyé quatre souverains malgaches successifs : trois reines Ranavalona 1ère (dont il fut l’amant), Rasoherina, Ranavalona II et un roi Radama II. Il mourut à Tananarive en 1878 à l’âge de 73 ans.

La « Mary Celeste »


Il est une croyance sacrée à laquelle souscrivent les marins du monde entier : « on ne change pas le nom d’un bateau, ça porte malheur ».

L’exemple le plus terrible est celui du bateau le « Mary Celeste », le plus grand mystère de toute l’histoire de la marine.

L’équipage du "Dei Gratia" observe la silhouette du "Mary Céleste" surgie comme un fantôme des brumes de l’horizon. Peint par Gordon Johnson.

Le mercredi 4 décembre 1872 le navire « Dei Gratia » croisait, entre les Açores et le Portugal, la route d’un vaisseau apparemment abandonné, « La Mary Celeste » : il n’y avait personne à bord !

À l’origine, le bateau s’appelait « Amazon » ; il avait été construit en 1860 dans un chantier naval de la Nouvelle-Ecosse au Canada.

Après sept années de bonne navigation entre l’Ancien et le Nouveau Monde, en octobre 1867 pris dans une tempête, le navire fut rejeté sur la côte de l’Ile du Cap-Breton au large de la Nouvelle-Ecosse.

Tableau datant de 1861, représentant la "Mary Celeste" qui s’appelait alors "Amazon". Artiste inconnu.

Vendue comme épave, l’« Amazon » fut rachetée par un marin américain qui la remit en état et la rebaptisa la « Mary Celeste » sous pavillon des États-Unis.

Le 20 octobre 1872, le capitaine Briggs levait l’ancre avec une cargaison d’alcool dénaturé à destination de Gênes en Italie. Faisaient également partie du voyage l’épouse et la fille du capitaine.

Le mystère de la disparition du capitaine Briggs, de son épouse et de sa fille, ainsi que de l’équipage, n’a jamais été élucidé.

Le capitaine Benjamin Briggs et une représentation de son bateau, la "Mary Celeste", tel qu’il a été retrouvé : abandonné. L’équipage et les passagers avaient disparu.

Toutes sortes d’explications ont été avancées : acte criminel, trombe, tremblement de mer, iceberg, explosion, émanations inflammables, pieuvre, calmar géant, triangle des Bermudes, intervention extra-terrestre, aucune hypothèse n’a pu être confirmée.

En 1884 un jeune médecin de marine âgé de 25 ans publia un récit intitulé « J. Habakuk Jephson’s statement » [2] qui relate l’histoire d’une mutinerie à bord d’un bateau nommé « Marie Celeste » (avec ie) entre Boston et Lisbonne.

Le jeune auteur s’appelait Arthur Conan Doyle.

L’« Oceanos »


L’histoire de l’« Oceanos » est exactement l’inverse de celle de « La Mary Celeste » : d’un côté, nous avions un bateau quasiment intact et un équipage disparu, de l’autre nous avons un bateau qui a sombré alors que passagers et équipage ont tous été sauvés.

Mais ces deux navires avaient un point commun : ils avaient changé de nom, ce qui porte malheur, selon la croyance populaire. Le premier nom de la « Mary Celeste » était « Amazon », le premier nom de l’« Oceanos » était le « Jean Laborde ».

Le « Jean Laborde », deuxième du nom, assura toute sa carrière sur la ligne de l’Océan Indien (Marseille, la côte orientale de l’Afrique via le Canal de Suez, Madagascar et la Réunion).

Le "Jean Laborde" à Nossi-Bé en janvier 1967. (Source : messageries-maritimes.org)

Il effectua son dernier voyage sur la ligne en 1970 [3] et fut vendu au mois de décembre à la Grèce, où il fut rebaptisé « Mykinai », puis « Ancona », « Brindisi Express » et « Eastern Princess » en 1974. Nouveau nom de baptême en 1976 : l’« Oceanos ». Ce sera le dernier.

Reconverti en bateau de croisière, le 3 août 1991, en dépit d’une météo défavorable, l’« Oceanos » appareille de la ville d’East London en Afrique du Sud pour se rendre à Durban.

Vers 21h30, une explosion se fait entendre dans la salle des machines. La mer s’engouffre par une brèche dans la coque, le navire part à la dérive. L’équipage panique : il omet de fermer les hublots des ponts inférieurs et ne déclenche ni alerte ni alarme.

Le bateau de croisière "Oceanos" — ex "Jean Laborde II" qui a desservi l’océan Indien et l’île de La Réunion — quelques années avant de rejoindre le fond de l’océan Indien. On le voit ici quittant le Pirée Juin 1986. Photo : Peter J. Fitzpatrick


Le capitaine Yiannis Avranas et la plupart des membres de l’équipage sont les premiers à quitter le navire, sans se soucier du sort des passagers.

C’est le couple de musiciens chargés d’animer la soirée, Moss et Tracy Hills, qui organise l’évacuation. Du poste de commandement déserté, Moss envoie un S.O.S.

La marine et l’armée de l’air d’Afrique du Sud lancent une opération de sauvetage qui mobilisera 16 hélicoptères. Moss et Tracy Hills seront parmi les cinq derniers à quitter le navire. Il y avait 571 personnes à bord.

Les dernières minutes de l’Oceanos... (Source : skyrock.com)

Le 4 août 1991 le « Jean Laborde », fleuron des « Messageries Maritimes » de la ligne Marseille - Réunion, rebaptisé « Oceanos » et battant pavillon grec, fut englouti sous les eaux de l’Océan Indien, au large de l’Afrique du Sud (voir vidéo ci-dessous).

Heureusement il n’y eut aucune victime à déplorer. En mémoire des autres, ceux qui ne sont pas revenus, ces quatre vers du poète Louis Amade :

Je ne sais pas pourquoi on dit en Angleterre
Chaque verre qui tinte est un marin qui meurt
Que ce soir s’il-vous-plaît il ne tinte aucun verre
J’aurais trop de souci pour mon pauvre pêcheur

Jean-Claude Legros
(Sources : Messageries Maritimes - Wikipedia)

Notes

[1Navires jumeaux.

[2La déposition de J. Habakuk Jephson.

[3Les Messageries Maritimes ont cessé d’exister en 1977.

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