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Attentat de Sarajevo

La Main Noire qui déclencha la guerre...

30 août 2014
Jean‐François Géraud
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Le 28 juin 1914, l’archiduc François‐Ferdinand, héritier de l’Empire austro‐hongrois, et son épouse la duchesse Sophie de Hohenberg, sont abattus par le jeune nationaliste serbe de Bosnie, Gavrilo Princip (19 ans), membre du groupe « Jeune Bosnie » (Mlada Bosna). Cet événement est considéré comme l’élément déclencheur de la Première Guerre mondiale.

Gavrilo Pincip et les images de l’attentat de Sarajevo. Illustration : advance.hr

L’assassinat s’explique par l’hystérie nationaliste dans laquelle baigne l’Europe depuis le dernier tiers du XIXe siècle. En 1878, la Bosnie-Herzégovine, soustraite à la domination turque, est dans un premier temps administrée par l’Autriche‐Hongrie, qui finit par l’annexer en 1908, ce qui déclenche les protestations diplomatiques de la Russie et de la Serbie, alors que de nombreux habitants, des Serbes orthodoxes, récusent l’occupation autrichienne et souhaitent la création d’une jugo slavija, en français Yougoslavie, aux dépens de l’Autriche‐Hongrie.

Jusqu’à cet attentat, les relations entre l’Autriche‐Hongrie et la Serbie sont bonnes : le Premier ministre serbe, Nikola Pašić, au sortir des guerres balkaniques (1912‐1913) [1] qui ont permis à la Serbie de reconquérir le Kosovo et la Macédoine que l’État s’efforce d’intégrer économiquement et socialement, veut éviter de provoquer le gouvernement austro-hongrois. Les opposants à la présence autrichienne dans les Balkans le lui reprochent, en particulier « L’Union ou la Mort », appelée par ses adversaires « La Main Noire », société secrète nationaliste serbe fondée en mai 1911, dont l’objectif est la réunion en un unique État de l’ensemble des territoires habités par des Serbes.

Mlada Bosna. Photo izletnik.org

Bien que liée au gouvernement serbe car dirigée par le colonel Dimitrijević, responsable des services secrets, elle dispose d’une autonomie énorme. La « Main Noire » prend contact avec le groupuscule « Jeune Bosnie », Gavrilo Princip et neuf amis âgés de 19 à 21 ans [2], qui projettent d’assassiner un haut fonctionnaire autrichien, et leur fournit des bombes, un Browning 1910 de 9mm Court, des pilules de cyanure périmées : le groupe est si peu expérimenté que la « Main Noire » est persuadée que le complot échouera.

Le Premier ministre serbe, qui finit par apprendre la préparation de l’attentat par le ministre de l’intérieur, fait demander une enquête sur Dimitrijević et tente d’arrêter la mission de Princip, en vain. Les autorités austro‐hongroises, averties qu’un attentat est en préparation, n’en organisent pas moins un voyage d’inspection de François‐Ferdinand [3] à la suite de grandes manœuvres en Bosnie‐Herzégovine [4], le 28 juin, jour de Vidovdan [5], ce qui apparaît comme une provocation.

François-Ferdinand, Archiduc héritier d’Autriche-Hongrie, et son épouse morganatique, la duchesse de Hohenberg. Photo : Kosel (L’Illustration)

Apprenant l’arrivée de l’archiduc héritier à Sarajevo, « Jeune Bosnie » décide de l’assassiner. C’est contre toute logique que l’attentat réussit : en effet, lors du passage du cortège, deux membres du groupe renoncent à tirer, soit parce que l’angle est mauvais, soit pour ne pas toucher la duchesse qui doit en principe être épargnée. Un troisième terroriste, Čabrinović, lance sur la voiture de l’archiduc une bombe qui rebondit et ne détruit que la voiture suivante, blessant gravement ses passagers et plusieurs personnes dans la foule. Dans la panique qui s’ensuit, les conspirateurs ne peuvent plus agir. Mais l’archiduc décide alors d’aller à l’hôpital rendre visite aux victimes, et le chauffeur se trompe d’itinéraire, repassant à l’endroit où se trouve encore Princip : ce dernier tente le tout pour le tout, rattrape la voiture et tire deux fois. L’archiduchesse est tuée sur le coup. François‐Ferdinand décède au bout de dix minutes. L’assassin est arrêté [6].

L’assassinat de l’archiduc et de sa femme ne provoque d’abord en Europe que l’émotion d’un fait‐divers exceptionnel. Après quelques jours d’indignation, les journaux allemands baissent le ton, même si l’on admet que l’Autriche‐Hongrie ne peut laisser passer l’événement sans réagir. Mais cette réponse immédiate ne peut avoir lieu : l’enquête montre aussitôt que la responsabilité serbe est au mieux indirecte, et l’empereur François‐Joseph — qui n’aimait guère son brutal neveu et héritier — n’est pas favorable à l’idée d’un conflit limité. Mais sous la pression des Allemands, de son opinion publique et d’une partie de la Cour, alors que l’exaltation est retombée, l’empereur finit par accepter, le 23 juillet, que le gouvernement autrichien envoie à Belgrade un ultimatum rédigé de manière à le rendre inacceptable.

Sarajevo, le pont où s’est déroulé l’attentat. Photo : centenaire.org

Le 25 juillet 1914, soutenu par la Russie, le gouvernement serbe refuse la participation de policiers autrichiens à l’enquête sur son territoire. Le 28 juillet 1914, forte de l’appui de l’Allemagne, l’Autriche‐Hongrie déclare une guerre « préventive » à la Serbie, ce qui, par le jeu des alliances, déclenche la Première Guerre mondiale.

Depuis une quarantaine d’années, le contenu mémoriel de l’attentat de Sarajevo s’est épuisé, d’autant plus qu’il est aujourd’hui parasité par les évènements des années 1990 : réduit au geste d’un fanatique nationaliste serbe, culpabilisant de manière excessive la Serbie, il minimalise le rôle de l’Allemagne dans le déclenchement du conflit, comme le soutient avec brio le récent ouvrage de Christopher Clark [7]. Mais si l’usage de la violence a été alors théorisé par Bakounine et quelques émules de Marx, il reste qu’à l’image de tout attentat politique [8], ce type d’acte individuel est aujourd’hui fortement stigmatisé, jugé intempestif et stérile dans les luttes politiques, disqualifié par le soulèvement collectif, ou la violence aveugle du terrorisme. Il est devenu le point nodal de notre incompréhension du premier carnage mondial.

Jean‐François Géraud
Maître de Conférences en Histoire contemporaine,
Université de La Réunion, CRESOI‐OIES

Notes

[1Jean‐Jacques Becker, « La guerre dans les Balkans », Matériaux pour l’histoire de notre temps, Année 2003, Volume 71, p. 4‐16.

[2Ce sont, outre Princip, Danilo Ilić (1891‐1915), Veljko Čubrilović (1886‐1915), Miško Jovanović (exécuté le 3 février 1915), Nedeljko Čabrinović (1895‐1916), Vladimir Gaćinović (1890‐1917), Trifko Grabež (1895‐1918), Muhamed Mehmedbašić (1886‐1943), Cvjetko Popović (1896‐1980), Vaso Čubrilović (1897‐1990).

[3Franz Ferdinand von Österreich‐Este (1863‐1914), Archiduc d’Autriche, prince royal de Hongrie et de Bohême, est devenu, après le suicide de l’archiduc Rodolphe et de sa maîtresse Marie Vetsera à Mayerling, la renonciation de son père et le décès de son frère ainé, l’héritier du trône d’Autriche‐Hongrie. Ses vues libérales sur les nationalités de l’Empire n’ont pour objet que d’affaiblir la composante hongroise à laquelle il est hostile et revenir à l’unité antérieure de l’Empire.

[4Comme nombre de Habsbourg, François‐Ferdinand entre dans l’armée austro‐hongroise dès son plus jeune âge. Major‐général à trente‐et‐un ans (1894), il est nommé en 1913 inspecteur‐général des forces armées, position qui prévoit le commandement en temps de guerre.

[5Jour où l’Église serbe, qui utilise alors le calendrier julien, commémore les martyrs Guy, Modeste et Crescence. C’est aussi ce jour‐là, en 1389, que l’armée serbe, conduite par le prince Lazare, avait été vaincue par les Ottomans à Kosovo Polje. Le prince serbe et le sultan turc comptaient parmi les morts. La Serbie entrait dans 500 ans d’occupation ottomane.

[6Prinzip et Čabrinović, mineurs de vingt ans, ne pouvaient aux termes de la loi être condamnés à mort : ils sont astreints à vingt années de réclusion, avec aggravation d’un jour de jeûne par mois et mise au cachot le 28 juin de chaque année. Cinq de leurs complices sont condamnés à la pendaison (deux d’entre eux voient leur peine commuée). Čabrinović meurt de la tuberculose au printemps de 1915. Princip, miné par le même mal, après avoir été amputé du bras gauche, succombe à la fin d’avril 1918.

[7Christopher Clark, Les somnambules. Été 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre. Paris : Flammarion, 2013, 668 p

[8Gilles Malandain, Guillaume Mazeau et Karine Salomé, « Introduction : L’attentat politique, objet d’histoire », et Gilles Malandain, « Les sens d’un mot : “attentat”, de l’Ancien Régime à nos jours », La Révolution française

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