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Note en marge de l’affaire « Tir sa »

La créolité malheureuse

11 février 2016
Geoffroy Géraud Legros
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La vraie victoire de « tir sa » aura été de montrer qu’à La Réunion, des hommes et des femmes considèrent encore que l’acte de nommer est un acte grave. C’est la seule.

Quo ça l’a cuit à li
La maladie Bon Dié l’a cuit à li
(Maloya) [1]

Sur l’île du consensus rampant, régie par l’adage « dans oui n’a point bataille » devenu loi d’airain, les courants contraires qui traversent notre société empruntent, pour apparaître au grand jour, d’étonnants itinéraires, condamnés qu’ils sont à ne sourdre qu’à la marge de l’espace public. Et ce sont souvent de petits évènements, de petites décisions et de circonstances a priori triviales que naissent les débats les plus virulents.

Les blouses blanches qui ont pris il y a quelques mois la décision de nommer « Maloya » une unité psychiatrique de l’hôpital de Saint-Pierre ne s’attendaient sans doute pas à pareil pataquès.

Opposé à l’adoption de ce nom de baptême, le collectif « Laklarté » a réuni derrière un mot d’ordre laconique — « tir sa » — bon nombre d’artistes majeurs ; artistes qui, pour reprendre le vers de Lindigo « la grandi dann Maloya / la grandi dann kabaré » ; artistes que l’on doit aussi qualifier d’initiés, puisque le terme « Maloya » décrit tant une musique profane qu’un ensemble de pratiques sacrées, enchâssé dans un rituel transmis oralement et / ou hérité.

En 1970, la SITAR commercialise un paquet de cigarettes "pays" baptisé "Maloya". Source : "La Réunion terre d’industrie" 2006.

Non sans raison, les théologiens de la Libération des années 1970 considéraient le Maloya comme la liturgie d’une religion populaire marquée par le syncrétisme et le culte des ancêtres. On pourrait croire cette appréciation caduque, à l’heure où prédomine la dimension profane du Maloya et où le terme lui-même est tombé dans le commerce. « Maloya », c’est une gamme de punch, c’est un soda à la pomme ; rien de nouveau sous le soleil : dans les années 1970, une fabrique de tabac (relancée à l’initiative de Michel Debré !) avait commercialisé un éphémère paquet de cigarettes blondes « Maloya ».

Mais le Maloya sacré vit toujours : c’est l’expression d’un inconscient collectif, d’un « chant profond » qui entre en résonance avec les protagonistes du « servis » par la transe, par la « montée de l’esprit ». Il ne trouve pas partout son écho : « nou lété dedans sans être ann’dan » [2], déclarait, en 1970, un planteur de Saint-Joseph au prêtre « rouge » qui l’avait emmené assister à un kabar dans la cour de Firmin Viry. Et il y a les chocs, effrayants, entre le grondement ancestral et les psychés individuelles : un psychiatre qui aurait vu ces hommes et ces femmes, plongés dans le rythme et la fumée de la fête boeuf, entrer dans des transes dont ils ne reviennent jamais malgré le recours à la médecine classique, aurait peut-être hésité à inscrire « Maloya » au frontispice de son unité de soin.

"Danse des cafres". (Antoine Roussin, 1882)

Comme tout ce qui s’inscrit dans l’espace sacré, le Maloya a sa part d’ombre et de terrible. Mais ce versant est ignoré des carabins, qui, ils le disent eux-mêmes, ont hésité entre « Maloya » et... « 4 épices ». Et c’est justement là que l’affaire « tir sa » révèle quelque chose d’autre qu’une simple querelle entre médecins et musiciens.

Il y a là le symptôme d’une créolité malheureuse, d’une culture vulgarisée — c’est à dire, ravalée à la vulgarité. Au Maloya, mis sur le même plan qu’un condiment, on n’accorde qu’une valeur festive, celle de la ritournelle qui fait danser, jouée par des bronzés « sourire lé doux » dont le caractère aimable aidera au réconfort des patients ; à cet élément décisif de la culture créole, on refuse toute gravité. Il n’est même pas certain que cet impensé procède de l’esprit « colon » : il est bien plutôt dans l’esprit du temps tout court, qui a érigé en norme le festif, le divertissement, le futile. Un esprit qui souffle peut-être plus fort dans notre île où culminent les cultes du corps, de l’argent et du fun. Le régime colonial méprisait et refoulait ; la tyrannie de la convivialité et du « vivrensemble », dont La Réunion se veut la terre sainte, aime tout. Elle « like ». Sans distinction, sans profondeur, en un click, c’est à dire, sans respect.

La vraie victoire de « tir sa » aura été de montrer qu’à La Réunion, des hommes et des femmes considèrent encore que l’acte de nommer est un acte grave. C’est la seule : l’institution a gagné et conservé sa plaque — elle fut récemment arrachée, mais on peut compter sur l’Administration, toujours empressée lorsqu’elle considère qu’il y va de son prestige, pour la réinstaller.

Cette victoire doit nous interpeller, car l’hôpital l’a moins obtenue par un exercice classique d’arbitraire mandarinal que par le maniement de l’inversion victimaire — un procédé rhétorique d’un usage de plus en plus fréquent dans le débat réunionnais. Ainsi, les artistes mobilisés ont été accusés de stigmatiser la maladie mentale — de phobie envers les fous. Formidable duplicité, qui transforme des maloyèr familiers du monde de la transe et des esprits en roides gardiens d’une morale toute victorienne, et où l’institution, sans renoncer à aucune de ses prérogatives et sans même chercher à dialoguer, parle la langue libertaire de l’anti-psychiatrie.

Au-delà de la réaction corporative, « tir sa » défendait une certaine idée de la société créole : celle d’un monde ordonné, qui distingue le sérieux du futile, le sacré d’avec le profane, face à une modernité qui, sur le modèle de l’hyper-marché qui est sa plus haute réalisation, organise la culture en self-service.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

Notes

[1Source : PRMA

[2« Nous étions présents sans être “dedans” »

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