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Kat’ ti mo pour Joseph Varondin…

28 octobre 2014
Geoffroy Géraud Legros
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« Aaah lo garçon Legros ? Dis alu viens, il faut que les enfants de Sainte-Marie se rencontrent ». Si les écrits et la figure de Joseph Varondin ont à plusieurs reprises croisé mon chemin, je ne l’ai rencontré qu’une seule fois, tel qu’en lui-même : rayonnant la gaîté, l’intelligence et l’appétit de liberté.

Photo extraite de la vidéo "Reportages KREOLER TV"

C’est en entrant à l’université, au début des années 1990, que j’ai pour la première fois entendu parler de Joseph Varondin. Son nom revenait régulièrement dans les conversations passionnées qui animait un petit groupe d’amis, au cours de soirées qui se tenaient dans une minuscule piaule du GIS — « Groupement interuniversitaire du Sud » — des logements affectés aux étudiants de certaines communes du sud.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, tant le personnage s’est illustré par ses talents polémiques, le nom de Joseph Varondin mettait d’accord — faisait consensus, dirait la langue sous-technocratique qui s’est depuis instillée dans notre parler. Se retrouvaient dans cette petite chambre, et sous quelques bancs de béton d’un quartier qui sentait encore la poudre, des nationalistes « de droite », des nationalistes « de gauche », des autonomistes, des indépendantistes, des régionalistes, tous plus âgés que moi.

Le ton, souvent, montait, et quelques empoignades eurent même lieu pour des enjeux idéologiques qui, aujourd’hui, seraient totalement inintelligibles, du moins aux porte-parole autoproclamés de la jeunesse contemporaine, plus portés à s’investir dans « la détermination po in l’auto » qu’à réfléchir à l’Autodétermination, selon le bon mot de Sully Fontaine.

Tout ce petit monde, qui fut dispersé par le sérieux de la vie, l’émigration — corollaire de la réussite scolaire à La Réunion, thème Ô combien varondinien — voyait dans l’oracle de Sainte-Marie une figure de la conscience réunionnaise.

Dans la même période, je tombais, par le plus grand des hasards, à la bibliothèque départementale de la Rue Roland-Garros, sur « Bibi in London  », ouvrage d’une intelligence cruelle et pour tout dire jouissive, rédigé dans les années 50 par le jeune Joseph Varondin âgé d’un peu plus de vingt ans, et conservé par l’excellent Alain-Marcel Vauthier, alors dirigeant de l’établissement.

Évoquant ce souvenir, j’en profite, au passage, pour saluer M. Vauthier, et rappeler aux commentateurs dits progressistes au crâne étroit et à courte vue, qui nous ont reproché d’ouvrir les colonnes à pareil « homme de droite » que c’est grâce au talent de ce conservateur que des générations ont pu, dans les rayonnages d’une bibliothèque réputée « réactionnaire », s’initier à Saint-Simon, à Marx, à Lénine, mais aussi à Frantz Fanon, Herbert Marcuse, Angela Davies, Timothy Leary...

Et, bien sûr, aux auteurs réunionnais — à tous les auteurs réunionnais, y compris ceux qui, selon la légende, auraient été « bannis », censurés, relégués à « l’Enfer » de la prétendue bibliothèque coloniale, etc.

Tout cela est faux, et j’ajoute, pour refermer la parenthèse en forme de clin d’œil que j’adresse à Alain-Marcel Vauthier, par ailleurs grand ami du défunt Joseph Varondin, que si « censure » il y a, elle est bien plus présente dans la dégénérescence imposée depuis des décennies par des politiques culturelles qui, années après années, semblent se réduire à de l’animation.

Quelques années plus tard, mon grand-père, personnage fort connu du quartier de Sainte-Marie reçut, dédicacé par l’auteur, un exemplaire des « Lambrequins de la honte » — un ouvrage qui a depuis accédé au rang de « classique » underground à La Réunion.

Revenu de la politique, mais appréciant ce geste, typique de la politesse alors pratiquée entre Créoles, « Papou » me passa le bouquin que je lus en deux soirées.

Plus destiné à frapper les esprits par son style que par un réel exposé idéologique, l’ouvrage, signé par un collectif CCDP (Corps constitué des détracteurs patentés), n’en offrait pas moins, malgré quelques outrances visiblement calculées pour provoquer la rage de certains lecteurs, un tableau assez réaliste du processus sociologique déjà bien engagé qui obsédait l’auteur : l’assimilation, la perte d’une identité encore dans la force de l’éclosion — « tout pour faire un peuple », disent les « Lambrequins » au sujet des Réunionnais — au profit d’une sous-culture standardisée, appauvrie, et délestée même des apports d’une tradition occidentale que Joseph Varondin, lui, maîtrisait parfaitement.

C’est d’ailleurs cet état d’insurrection permanente contre la médiocrité, plus insupportable parce qu’ imposée par une nouvelle vague de colons ignorants de leur propre culture, mais peut-être plus attachés encore que leurs prédécesseurs au statut de « Missié », qui faisait le style de Joseph Varondin, déton(n)ant, perçant, bandé .

Le hasard voulut que je rencontre au cours de la même période le neveu de l’auteur, Jean-Baptiste Varondin, jeune chargé de cours de droit civil, que sa culture, son intelligence, son goût et sa finesse distinguaient au sein de la fac de droit, institution qui, par sa double fonction de reproduction des archaïsmes coloniaux et de recyclage des produits de la sur-production du champ académique français, illustrait alors à merveille les thèses du pamphlétaire Saint-Marien.

Ce n’est qu’il y a un an et demi, et encore par hasard, que j’ai pu rencontrer Joseph Varondin himself — comme l’aurait dit le sardonique anglomane. « Je suis avec Nathalie, et tu sais, le petit garçon d’Axel Legros », dit au téléphone l’ami chez qui nous prenions le lamtav, à Joseph Varondin, qui l’appelait pour l’inviter à un « manger » dans les Hauts de Sainte-Marie.

« Aaaaah, le garçon Legros ? Dis alu viens, di zot deux Nathalie vient, il faut que les enfants de Sainte-marie se rencontrent, tout de même ».

Quelques jours plus tard, nous voici dans une table d’hôte bien connue des Saint-Mariens, dans la fraîcheur de Beaumont ; fraîcheur qui ne dure guère : les petits rhums se succèdent, le vin coule, le piment met le feu dans la bouche et les kari — kari lo zoi, kari kanor, rôti créole, saucisses —, mais surtout l’amitié, l’humour, la blague, la gamme, réchauffent le cœur et le pylor.

Autour de la table, entre autre, Carpanin Marimoutou, Florence Callandre, Mario Serviable, Gervais Lebreton, Alain-Marcel Vauthier, Christian Barat, des métros inconnus de votre serviteur auxquels Joseph Varondin donnait malicieusement du « mes amis allogènes »…

Il suffisait de jeter un œil à l’assistance, pour comprendre quel mauvais procès en sectarisme avait été infligé à cet homme, qui eût finalement pour seul tort, toute sa vie durant, d’être un autonomiste et un socialiste — un vrai socialiste, à la mode des Kichenin et des Bertile, non point l’un de ces socialos « lo sucré » tels que nous les connaissons aujourd’hui.

Pas de grande leçon politique ce jour-là, pas de grande déclaration, pas de manifeste ; simplement, le rayonnement intelligent et la gaîté d’un homme, qui nous fit oublier la brume et la pluie de la pente Beaumont…

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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