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Visite de François Chérèque

Jusqu’ici, tout va bien...

24 octobre 2013
Geoffroy Géraud Legros
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La Présidente du Conseil général attend François Chérèque de pied ferme, et c’est bien. Avec des propositions telles que la hausse de rémunération des contrats aidés, l’allongement de leur durée et l’élargissement de l’éligibilité à la CMU, l’UDI Nassimah Dindar pourrait bien doubler par la gauche l’ancien patron de la CFDT, qui incarne un social allégé et compatible avec le projet néo-libéral .


Chargé du plan de lutte contre la pauvreté, François Chérèque préside aussi « Terra Nova », boite à idées d’inspiration strauss-kahnienne. Une structure dont le fondateur, Olivier Ferrand, prônait une réorientation du projet socialiste vers les classes moyennes et supérieures…

À La Réunion, les classes moyennes n’existent pas — du moins statistiquement. Sur le papier, un abîme sépare la moitié de la population (entre 49% et 52%), qui vit sous le seuil de pauvreté, des autres catégories. Les « intermédiaires » affichent pour leur part des patrimoine et revenus plus élevés qu’en France. La réalité est sans doute quelque peu autre : nul n’ignore — ni ne veut regarder de trop près — le rôle essentiel de l’économie informelle dans le pays…

Mais les « béqueurs de clef » n’ont pas de droits sociaux… et n’alimentent pas la solidarité par l’impôt. Si le travail non-déclaré atténue donc, partiellement, les inégalités de revenus, pauvreté et précarité n’en dominent pas moins le tableau réunionnais. Dans ce contexte, les doléances de Nassimah Dindar s’adressent au réel : réformer l’allocation de parent isolé (« l’argent femme seule ») qui, aujourd’hui, accroît l’atomisation des foyers ; supprimer l’attente de 3 mois entre « fin d’activité » et « octroi du RSA », période à fort risque social.

La droite réunionnaise n’est guère « libérale » ; des personnages tels que Thierry Robert, millionnaire grâce à la défiscalisation (c’est-à-dire, grâce à l’argent public) et prêt à délocaliser son fric à Maurice demeurent l’exception. Nassimah Dindar assume dès lors une position classique de son camp : l’accompagnement social du statu quo, résumé par le mot d’ordre « plutôt un État généreux que des États généraux ».

Mais la réflexion soulevée par la visite de François Chérèque va — ou plutôt, devrait aller — au-delà de ces mesures de traitement de l’urgence sociale. Non pas qu’il faille attendre grand-chose de ladite « mission » : enragé de rigueur, le Gouvernement, n’instaurera pas un un micro-Etat social dans l’océan Indien sous prétexte qu’individus et groupuscules éphémères et/ou opportunistes ont « interpellé » son émissaire.

Pourtant, la lutte contre la misère est à l’ordre du jour, et c’est bien. Quelques militants ont mis en lumière des cas de pauvreté extrême, dont celui de Gilmée Vochré, cette retraitée interviewée par « Visu », qui survit avec 150 euros par mois. Silencieuse, la tragédie des petites pensions — 30% des anciens sont au minimum vieillesse, contre 5% dans l’Hexagone — s’ajoute à celle du chômage de masse, qui a poussé la jeunesse sur les barricades, mais aussi dans les urnes, pour obtenir des contrats aidés.

Une révolte logique à laquelle l’establishment post-colonial a répondu par la matraque, la prison, et le mépris. « Assistanat, contrats magouilles », a-t-on dit aux jeunes ; « clientélisme » a-t-on dit aux quelques élus solidaires qui ont tenté de les accompagner. Assistanat : ces messieurs (il s’agit en général de messieurs) en parlent d’autant mieux à leur aise que leurs vénérables ou jeunes « boyo » sont vissés à des fauteuils institutionnels. Et c’est malheureusement ce milieu restreint et parasitaire qui focalise la critique et l’attention publique.

Malheureusement, d’abord, parce que l’anti-politique met dans le même sac ceux qui font et ceux qui ne font pas, renversant même les rôles en faveur des bruyants, toujours les mêmes, qui se roulent à terre, déchirent leur chemise ou manifestent à 4-5 pour les caméras. Ensuite, parce que le regard est détourné de la question de fond : la création économique, prélude à toute forme de répartition sociale — il faut que la richesse existe pour pouvoir la partager.

Or, notre économie crée de moins en moins. Le sucre est entre les mains des multinationales, l’énergie dans celles des fonds de pension ; aujourd’hui même, un fleuron de l’informatique est passé sous contrôle étranger. Les marchandises arrivent de France et d’Europe à des prix prohibitifs ; il faut, pour consommer, être sur-rémunéré ou surendetté. Nombre d’acteurs économiques vivent ainsi aux crochets de l’Etat, qui sert traitements indexés et minima sociaux… ce qui ne les empêche pas de hurler à la Corée du Nord à chaque fois qu’un coup de pouce salarial leur est demandé.

Une mentalité d’assisté, finalement plus marquée dans l’élite que « sous le pied de mangue » qui a échaudé Victorin Lurel, en visite dans notre île la semaine dernière. Déjà peu aimé à La Réunion — où, malgré les histoires de vivre-ensemble, on n’aime guère voir des Noirs aux commandes — le bouillant ministre a aggravé son cas en fustigeant l’asthénie et la politique de la main tendue de la classe politico-économique. Ce déballage, dit-on, s’adressait moins à l’interlocuteur du moment qu’à un ensemble de partenaires réunionnais qui, systématiquement, veulent le beurre et l’argent du beurre, l’Égalité et la dérogation, le droit commun et la spécificité, la solidarité sans la contrepartie...

Inhabituel dans un espace public dominé par la pleurnicherie, ce constat s’adresse en premier lieu à la lutte contre la pauvreté. Celle-ci est mois imputable à la crise qu’à l’inertie de la classe politico-économique, qui, quoiqu’elle en dise, cultive le statu quo, et bricole là où il faudrait des mesures fortes : protection accrue des productions locales, politique industrielle, contrôle des prix et des loyers, fiscalité défavorable à l’égard des secteurs parasitaires et encourageante pour la création de richesse, réorientation des subventions vers les secteurs innovants, démantèlement des monopoles, réforme agraire, fonds de solidarité pour les personnes âgées… Des pistes pour le retour au travail, seule issue à la misère, que, bien évidemment, ne suivra pas le très libéral François Chérèque… et que personne, sans doute, ne viendra lui glisser à l’oreille, puisque jusqu’ici, tout va bien...

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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