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Musique en deuil

Johnny Clegg a rejoint Mandela

17 juillet 2019
Nathalie Valentine Legros
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Plus de 13.000 personnes étaient venues acclamer Johnny Clegg et Savuka au stade de l’Est en juillet 1987. Les organisateurs du festival de jazz de Château Morange [Paul Mazaka, Gaston Labaume] offraient ainsi aux Réunionnais un concert historique. Hommage à celui que tout le monde appelait le « zoulou blanc » — même s’il n’aimait pas le terme — disparu le 16 juillet 2019.

28 avril 1987, rencontre entre Ti Fock et Johnny Clegg dans les coulisses de l’Olympia, immortalisée par le journaliste Albert Weber.

Le feeling passe à merveille entre ces deux-là !


Le 28 avril 1987, dans les coulisses de l’Olympia, l’émotion est à son comble. Ti Fock vient de se produire sur la mythique scène en première partie de Johnny Clegg. Les deux artistes « se croisent » alors, avec pour témoin le journaliste Albert Weber qui raconte...

« Même s’ils ne parlent pas la même langue, le feeling passe à merveille entre ces deux-là ! Bien-sûr, il est question de musique et Ti Fock se sent un peu intimidé face à celui dont il vient d’assurer la première partie. (...) Pourtant le champion du maloya électrique n’a pas eu à rougir (...) : les applaudissements, les rappels, les spectateurs en train de danser devant la scène, tout indique que Ti Fock a réussi son passage à l’Olympia. (...) S’adressant à moi, le leader de Savuka me parle alors de ce qu’il a ressenti en observant Ti Fock en action : “j’aime beaucoup ce qu’il fait, surtout ce rythme qui revient tout le temps. Quand je le regardais sur scène avec les musiciens réunionnais, je chantais dans ma tête : c’est une musique qui donne envie de bouger, de danser”. »

Magazine lancé à Paris en 1987 par Albert Weber et Annie Darencourt.

« Pour moi, la culture est un moyen de lutte »


Quelques mois plus tard, c’est sur une scène réunionnaise que Johnny Clegg se produisait. Lundi 13 juillet 1987, festival de jazz de Château Morange. Plus de 13.000 personnes se pressent sur la pelouse du stade de l’Est. Au programme de la soirée : Doudou N’Diaye Rose, Doukali, Ziskakan, Kid Créole et les Cocconuts. Et Johnny Clegg et Savuka.

Ce soir-là, la foule a chanté zoulou, la foule a dansé zoulou. La Réunion a aimé zoulou. Aux percussions Derek Debeer ; à la guitare basse Solly Letwaba ; aux claviers, au saxophone et à la flute Keith Hutchinson ; aux percussions et à la danse Dudu Zulu [1] et Mandisa Dlanga en choriste. Et un Johnny Clegg infatigable.

« Le public attendait quelque chose. Je pense le lui avoir donné », nous déclare-t-il après le concert. Puis il répond à quelques questions et raconte : « En octobre dernier, nous avons fait un concert à Soweto. La police est intervenue. Gaz lacrymogènes... Pour moi, la culture est un moyen de lutte. En Afrique du Sud, les artistes s’impliquent de plus en plus dans le domaine de la musique mais aussi dans la littérature, dans la peinture, dans le cinéma ».

« Quand vous venez à mes concerts, vous voyez d’une manière évidente que je ne suis pas enfermé dans ma couleur », ajoute-t-il plus tard au micro de la radio réunionnaise KOI.

1997, Francfort : Nelson Mandela rejoint Johnny Clegg sur scène pendant que ce dernier chante « Asimbonanga ».

La révélation zoulou au coin d’une rue


L’histoire contemporaine de l’Afrique du Sud s’est écrite avec des personnages hors normes, des combattants, des militants, des activistes, des résistants, des leaders, des guerriers de la liberté. Des femmes et des hommes qui ont bouleversé les esprits, brisé les codes, transgressé les barrières.

Johnny Clegg était de ceux-là. Il vient de disparaître, emporté à 66 ans par un cancer, le 16 juillet 2019, à Johannesburg. Son oeuvre et son engagement pour la libération du peuple sud africain s’inscrivent dans un processus révolutionnaire dont la portée était, au delà du symbole, un acte politique puissant qui a porté la cause sud africaine sur la scène internationale à un moment où l’apartheid n’était pas aboli.

Le 7 Juin 1953, Jonathan Clegg voit le jour en Angleterre mais grandit au Zimbabwe. Il arrive à 7 ans en Afrique du Sud, Johannesburg. Dès son adolescence, il s’intéresse à la musique et déjà son penchant pour les chansons engagées s’exprime : il écoute notamment Bob Dylan. Mais la révélation viendra d’un coin de rue lorsque pour la première fois, il entend la musique zulu. Un monde dont il ignorait les contours s’ouvre tout à coup à lui. Johnny Clegg est subjugué par cette culture dont il découvre la musique mais aussi la puissance de la danse. Dès ce moment, la vie de Johnny Clegg change de manière radicale : « C’était plus important que tout, raconte-t-il. J’ai su que c’était ce que je voulais faire » [2].


Musique zoulou, jazz, rock, paroles engagées


Il s’immerge dans la communauté zulu, adopte musique, danse, habits traditionnels, apprend la langue, etc. Il est adopté !

Il rencontre Sipho Mchunu qui l’initie aux codes de la culture zulu. Mais les années 70 sont régies par les terribles règles de l’apartheid alors, cette amitié et cette collaboration artistique seront d’abord vécues en partie sous le sceau de la clandestinité. Mais il en faut plus pour réfréner l’élan de Johnny. Avec Sipho, il forme un duo qui détonne particulièrement dans cette société sud africaine, qui détonne et qui dérange. En 1976, ils sortent un premier single sur lequel ils expérimentent un style musical alliant rythmes zulu et influences occidentales. Les radios refusent de diffuser leurs chansons qui, malgré la censure, connaissent le succès, grâce au bouche à oreille, dans les bars clandestins des ghettos noirs.

En juin 1976 à Soweto, une révolte des lycéens et des étudiants est réprimée dans le sang. Le monde ouvre alors les yeux sur le système de l’apartheid et une vague de boycott vise les produits sud africains mais aussi s’exprime par exemple dans le domaine du sport et de la culture. Pendant ce temps, Sipho et Johnny s’engagent de plus en plus dans une recherche artistique tournée vers l’unité et le mélange des cultures. Ils sont conscients de la portée politique de leur démarche. Musique zoulou, jazz, rock. Le cocktail s’avère particulièrement efficace et les paroles engagées vont bientôt dépasser les frontières.


Nous sommes debout !


La reconnaissance viendra de l’international lorsque, avec la formation Juluka, « Scatterlings Of Africa » [4ème album] provoque l’engouement et contribue de plus en plus à faire bouger les lignes de fracture qui traversent le paysage culturel et politique de l’Afrique du Sud.

Mais, aux portes du succès, Sipho se retire après 15 ans de collaboration avec Johnny, préférant rester au pays plutôt que de parcourir le monde pour des tournées.

Johnny Clegg monte alors une nouvelle formation en 1986 appelée Savuka [nous sommes debout] et devient une star mondiale, un symbole ! Un phénomène ! Tandis que la répression fait rage dans les townships.


« Asimbonanga », un hymne contre l’apartheid


Savuka est un groupe engagé et Johnny Clegg porte en lui les prémisses d’une chanson qui s’imposera comme un hymne international. L’hymne du combat contre l’apartheid. Le temps de la maturation arrive en 1987.

« Asimbonanga » est créée et Johnny Clegg devient ainsi le premier artiste sud africain à écrire une chanson sur Nelson Mandela. La tournée qui s’ensuit [et qui passe par La Réunion] est un véritable triomphe.

La libération de Nelson Mandela en 1990 ouvre une nouvelle ère. Sept ans plus tard, en 1997, à Francfort, alors que Johnny Clegg démarrait son concert en chantant « Asimbonanga », Nelson Mandela créa la surprise en montant sur scène et en esquissant quelques pas de danse. Une vague d’émotion parcourut la salle.

« Cela a été le point culminant de ma vie », confia Johnny Clegg.

Nathalie Valentine Legros

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
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Notes

[1Dudu Mntowaziwayo Ndlovu, mort le 4 mai 1992, assassiné de sept balles tirées dans le dos au cours d’émeutes en Afrique du Sud.

[2Source : documentaire Arte, « Johnny Clegg, le zoulou blanc ».

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