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Madagascar, Perle Zafinandro-Fourquet :

« Je ne me comportais pas comme une prisonnière »

14 juillet 2013
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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Libérée le 30 avril dernier après 50 jours dans la prison de Fort-Dauphin, Perle Zafinandro-Fourquet, de passage à La Réunion, répond aux questions de "7 Lames la Mer". La présidente de l’association Fagnomba (Entraide) est déterminée à poursuivre le combat contre QIT Madagascar Minerals (QMM), détenue à 80% par Rio Tinto et à 20% par l’Etat malgache. QMM/Rio Tinto exploite l’ilménite de Fort-Dauphin, espèce minérale utilisée pour la fabrication de peinture et prisée pour sa teneur en bioxyde de titane de 60% qui lui confère une qualité supérieure à celle de la plupart des autres gisements dans le monde. Perle Zafinandro-Fourquet dénonce les agissements de QMM/Rio Tinto : spoliation des villageois, absence de retombées pour la population locale, atteintes à l’environnement, etc.

7 Lames la Mer : Vous avez été libérée le 30 avril dernier, après 50 jours passés dans la prison de Fort-Dauphin. Quel a été le premier acte de cette liberté retrouvée ?

Perle Zafinandro-Fourquet : Je suis allée me « laver » à la mer. A Madagascar, cette pratique est vivement conseillée lorsque l’on sort de prison. Chez nous, la mer symbolise la purification. Elle nettoie, elle emporte les mauvaises choses.

7 Lames la Mer : Un rite de purification...

Perle Zafinandro-Fourquet : Oui mais il y en a d’autres aussi dans nos coutumes. Par exemple, j’ai acheté un zébu et une « cérémonie » est prévue à mon retour, en présence de la famille, des sages, des membres de Fagnomba. Le zébu sera sacrifié et je serai lavée avec son sang. Après la bénédiction, la viande sera partagée et on mangera ensemble. On me presse d’ailleurs d’accomplir ce rite.

7 Lames la Mer : Avez-vous traversé des moments de découragement en prison ?

Perle Zafinandro-Fourquet : Je mentirais si je répondais non. Lorsque mon mari me rendait visite, le plus dur était le moment où il repartait. C’était terrible... surtout quand tu es innocente. Oui, deux ou trois fois, j’ai donc eu des moments de découragement.

7 Lames la Mer : Comment les avez-vous surmontés ?

Perle Zafinandro-Fourquet : Je me reprenais parce que je ne voulais pas faire ce plaisir à ceux qui m’avaient jetée en prison. D’ailleurs ils étaient déconcertés de me voir souriante, ouverte avec les autres. Je ne me comportais pas comme une prisonnière...

7 Lames la Mer : Déterminée...

Perle Zafinandro-Fourquet : Oui ! La prison malgache, c’est très dur. Et puis surtout, il y avait des rumeurs, des menaces de mort... Le bruit courrait que je risquais d’être empoisonnée... C’était une technique pour tenter de me terroriser.

7 Lames la Mer : Dans votre combat à la tête de Fagnomba contre les agissements de QMM/Rio Tinto, y a-t-il eu parfois des tentatives de médiation de la part des dirigeants de cette multinationale ou vous êtes-vous heurtée systématiquement à de l’intransigeance ?

Perle Zafinandro-Fourquet : Je ne suis pas sûre que Rio Tinto soit dans l’intransigeance. Il est arrivé que des responsables canadiens de Rio Tinto viennent me voir parce qu’ils ne comprenaient pas notre position. Il faut savoir que 95% des employés de QMM sont malgaches et touchent une rémunération supérieure au salaire moyen ; ils sont presque tous logés par la société QMM, qui participe à l’éducation des enfants, au transport, à l’assurance maladie, etc... Alors, les dirigeants de QMM/Rio Tinto ont bonne conscience ; ils ne comprennent pas pourquoi il y a des protestations.

7 Lames la Mer : Avez-vous subi des pressions à cause de votre activisme ?

Perle Zafinandro-Fourquet : Bien sûr. Intimidations... Menaces de mort... Je ne me déplaçais jamais seule. J’ai même dû me cacher pendant deux mois. On a aussi essayé de m’acheter. J’ai une agence de tour operator à Fort-Dauphin. Un jour, quelqu’un est venu me voir et m’a dit : « on prend en charge ton agence ; si tu veux des voitures, on s’en occupe. Tu n’auras plus besoin de sous jusqu’à la fin de ta vie... Par contre, s’il te plaît, reste à l’écart... » Ils ont tenté de me faire craquer mais ils ne réussiront pas !

7 Lames la Mer : Les enjeux de développement représentés par l’activité de QMM/Rio Tinto sont considérables...

Perle Zafinandro-Fourquet : Oui mais la population locale n’en bénéficie pas. On nous dit : vous n’avez pas sur place les personnes diplômées. Faux : nous avons des diplômés à la pelle ! Plusieurs ont postulé et n’ont pas été retenus. Nous estimons que la population de Fort-Dauphin doit être prioritaire, même si cette position n’est pas considérée comme légitime... On sait très bien que toute la population de Fort-Dauphin ne peut être embauchée par QMM mais nous pensons qu’un pourcentage d’environ 60% des postes doit être réservé aux Fort-Dauphinois. On m’a traitée de raciste. Il y a effectivement des gens de Fort-Dauphin qui travaillent pour QMM, mais essentiellement sur des postes de sécurité (gardiens), des postes de chauffeurs ou pour faire le ménage.

7 Lames la Mer : Vous reprochez à QMM de ne pas embaucher localement. Avez-vous des chiffres ?

Perle Zafinandro-Fourquet : Un exemple... QMM/Rio Tinto a construit des cités pour loger ses employés. Dans la cité réservée aux Malgaches, 98% viennent des hauts plateaux. C’est un énorme problème, qui perpétue et réactive le conflit entre les hauts-plateaux et les régions côtières.

7 Lames la Mer : Comment sont organisées les cités réservées aux employés de QMM ?

Perle Zafinandro-Fourquet : Selon le principe de l’autarcie. Lorsqu’il a été question que Rio Tinto implante une filière à Fort-Dauphin, ceux qui étaient propriétaires terriens dans la région ont investi en construisant des maisons, espérant que l’arrivée de cette activité industrielle allait entraîner un boum économique et que des étrangers viendraient s’installer.

Lotissement construit par QMM/Rio-Tinto pour ses travailleurs (Image Google Earth, 15/07/09)

On ne se doutait pas que Rio Tinto allait construire ses propres cités ! Résultat, de nombreuses maisons sont inhabitées et abandonnées. Rio Tinto a construit des cités distinctes : certaines réservées aux « expatriés », uniquement des blancs, Canadiens, Sud-Africains, Australiens, etc... Une autre réservée aux Malgaches employés de QMM.

7 Lames la Mer : C’est chacun « chez soi » ?

Perle Zafinandro-Fourquet : Oui ! Les « expatriés blancs » dans une cité, les Malgaches dans une autre. Et pas de mélange avec la population locale. Les expatriés ne fréquentent pas Fort-Dauphin. Ils ne vont pas dans les restaurants de Fort-Dauphin ! Ils ne se mélangent pas aux Malgaches. Quelques uns se sont excusés auprès de nous à ce sujet... Mais ils peuvent vivre dans leur cité sans en sortir : il y a tout sur place : piscine, supermarché, installations sportives, hôpital... Le tout réservé aux employés de QMM ! Même l’hôpital !

7 Lames la Mer : Du coup, l’impact sur l’économie locale est moindre...

Perle Zafinandro-Fourquet : Effectivement : dans leurs cités, ils ont leurs propres commerces qui se fournissent à Tananarive. Par exemple, la viande et les légumes arrivent de la capitale par camions frigorifiques. Les producteurs de la région de Fort-Dauphin ne bénéficient donc pas de cette clientèle.

7 Lames la Mer : L’installation de QMM à Fort-Dauphin a quand même apporté des changements...

Perle Zafinandro-Fourquet : Prenons l’exemple de l’électricité. A Fort-Dauphin, on avait en moyenne deux jours d’électricité par semaine. Le reste du temps, du fait des délestages, la ville était plongée dans le noir pendant que les cités de QMM étaient, elles, éclairées et alimentées en courant 24 heures sur 24 ! En 2010, lors des première manifestations que Fagnomba a organisées, nous avons exigé que le reste de la ville soit alimenté en électricité. Il a fallu batailler, batailler pour obtenir cela ! Alors que les quelques investissements nécessaires étaient financés à 80% par la Banque Mondiale, et ne coûtaient donc rien à l’entreprise ! Lors des dernières manifestations, au début de cette année, QMM a donc fait pression, menaçant de couper l’électricité si on ne levait pas les barrages ! Un message en ce sens était diffusé toutes les heures à la radio. On nous désignait auprès des habitants : à cause de Fagnomba, vous serez privés de courant et d’éclairage... alors que c’est grâce à l’action de Fagnomba que l’électricité arrive à la ville. Les gens, d’ailleurs, ne s’y sont pas trompés...

Perle Zafinandro-Fourquet au milieu de ses proches.

7 Lames la Mer : Qu’en est-il de l’indemnisation des villageois dont les terres sont aujourd’hui exploitées par QMM/Rio Tinto ?

Perle Zafinandro-Fourquet : Les terres prises pas QMM n’ont pas été indemnisées à hauteur acceptable. Les villageois spoliés ont d’ailleurs rejoint Fagnomba. Le combat n’est pas terminé.

7 Lames la Mer : Envisagez-vous de portez votre combat sur la scène internationale ?

Perle Zafinandro-Fourquet : Oui. Tout reste à faire. La logique sera d’entrer en contact avec ceux qui au niveau international combattent les pratiques de Rio Tinto.

7 Lames la Mer : La suite logique de ce combat se trouve-t-elle dans un engagement politique ?

Perle Zafinandro-Fourquet : Oui. Nous avons pris des contacts au niveau politique. Fagnomba agit et ne restera pas cantonnée à Fort-Dauphin. Pour l’instant, on fait surtout du social, en direction des paysans, des femmes, des jeunes, des pêcheurs, etc. Je ne sais pas jusqu’où je pourrais aller. Je n’ai pas la prétention de tout faire mais je ferai tout mon possible. Par exemple, il faut mettre en place une politique pour favoriser l’embauche des gens sur place, que ce soit pour travailler à QMM ou même dans le port franc... Par rapport au port franc, nous exigeons que des formations soient organisées pour les gens de Fort-Dauphin et qu’on ne nous réserve pas que des emplois de gardiens et de femmes de ménage.

Site d’extraction de l’ilménite dans la région de Fort-Dauphin. (Image Google Earth, 15/07/09)

7 Lames la Mer : Quelle est votre position par rapport aux firmes internationales qui s’installent à Madagascar et exploitent les ressources du pays ?

Perle Zafinandro-Fourquet : Attention, je ne suis pas opposée à l’installation de multinationales ! Madagascar est un pays riche avec plein de ressources. Mais on ne veut plus de pillage ! Les ressources du sol malgache doivent bénéficier aux Malgaches de façon majoritaire et non pas à hauteur de 2% comme c’est le cas pour l’exploitation de l’ilménite de Fort-Dauphin.

7 Lames la Mer : Pourtant certaines industries portent atteinte de manière parfois irréversible à l’environnement, comme à Fort-Dauphin...

Perle Zafinandro-Fourquet : Oui, c’est pourquoi cet aspect me semble primordial. Quand vous arrivez en avion et que vous survolez la région de Fort-Dauphin, vous constatez l’ampleur des dégâts. On voit l’usine, des cratères... C’est une catastrophe. Sans parler de la poussière de sable que l’on respire... Il y a des répercussions aussi sur certaines productions fruitières qui n’ont plus le même rendement. C’est une catastrophe aussi pour la pêche et les familles qui en vivaient traditionnellement. Le combat de Fagnomba porte sur tous ces aspects. C’est difficile de la fermer ! Nous n’avons pas l’intention d’arrêter.

7 Lames la Mer : Olga, vous êtes la soeur de Perle. Comment réagissez-vous à ces paroles ?

Olga Zafinandro : Je ne savais pas à quel point Perle était forte. De l’extérieur, nous avons eu très peur. Cette période a été très difficile. Mais Perle sait qu’elle peut compter sur notre soutien à tous.

Perle Zafinandro-Fourquet : Je voudrais ajouter quelque chose. Quand on s’engage dans un combat comme cela, on se dit : « c’est mon choix » ! Mais qu’on le veuille ou non, on entraîne avec soi tout ceux qui nous sont proches. C’est cet aspect là qui m’a le plus dérangée... Je pense à tout le monde... A mes enfants, à mon mari, à tous les autres... Les gens qui sont autour de moi ont subi eux aussi cette histoire. Mais je ne pouvais pas arrêter, ce n’était pas envisageable.

Propos recueillis par Geoffroy Géraud Legros & Nathalie Valentine Legros

L’interview de Perle Zafinandro-Fourquet par Enquête Prod (2012)


Je veux ma part de Terre - Teaser 1 by EnQueteProd
Extrait du documentaire « Je veux ma part de terre » réalisé par http://www.enqueteprod.com/

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

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