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Opinion

Isabelle Kichenin : S’autoriser à rêver grand !

24 novembre 2018
Isabelle Kichenin
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« En « mode survie », on s’attache au concret, à la nourriture, au toit sur la tête, au linge des enfants, à leur santé, leur scolarité, au regard des autres sur eux. Seul le péril planant sur un de ces points concrets semblait pouvoir justifier l’urgence à dire ». La romancière, Isabelle Kichenin, livre son témoignage sur le « lit douillet des souffrances tues ».

Elle a déjà tant de douleurs à affronter, Sylvie.

L’urgence à dire


Appelons-la Sylvie. Masquons sa honte, qu’elle écrit pourtant avec tant de justesse, avec ce prénom d’emprunt. Préservons-la un peu, Sylvie.

Protégeons-la un peu des railleries, du mépris, de cette fameuse discrimination sociale qui lui fait arborer chaque jour un sourire aussi éclatant que son chemiser blanc mille fois lavé. Elle a déjà tant de douleurs à affronter, Sylvie.

J’ai rencontré Sylvie lors d’ateliers d’écriture bienveillante que j’animais récemment. Tous les jeudi, pendant huit semaines, Sylvie rejoignait d’autres femmes victimes de violence pour exprimer ses souffrances et apaiser ses émotions. Chaque jeudi, les textes de ces femmes racontaient les coups, les viols, les oppressions, la peur, la honte, la douleur incommensurable…

La romancière Isabelle Kichenin anime des ateliers d’écriture bienveillante.

En « mode survie », on s’attache au concret


Et puis un jeudi, il y eut Sylvie. Sylvie qui, du bout des larmes, se risqua à dévoiler la souffrance économique, l’angoisse de ne pas savoir comment nourrir ses enfants car son mari envoyait le peu d’argent qu’il gagnait à une autre. Le texte de Sylvie m’a profondément émue. Parce que j’y ai entendu la pudeur. Derrière les deux boîtes de sardines évoquées dans son texte, c’est toute sa souffrance de femme méprisée et de mère apeurée que j’entendais.

Pourtant, ces douleurs là, Sylvie ne pouvait pas les écrire. Comme si même l’expression des émotions devait obéir à l’économie, au « mode survie ». Et en « mode survie », on s’attache au concret, à la nourriture, au toit sur la tête, au linge des enfants, à leur santé, leur scolarité, au regard des autres sur eux.

Seul le péril planant sur un de ces points concrets semblait pouvoir justifier l’urgence à dire. Le reste, les autres blessures, elles n’avaient qu’à aller se ranger sagement au fond du cœur et former peu à peu un lit douillet à la frustration.


Un petit contrat aidé, une fois...


Des Sylvie, j’en ai rencontré d’autres, beaucoup d’autres. Et vous aussi. Dans la salle d’attente chez le médecin, devant la grille de l’école, à la caisse du supermarché, dans les bureaux des services sociaux, à Pôle emploi…

Je souhaite aussi vous parler de cette autre Sylvie, heureuse de faire goûter son rougail saussices à sa jeune voisine fraîchement débarquée de l’Hexagone. Elle avait le même âge que sa fille, la voisine, et elle avait le même diplôme aussi, un BTS assistante de direction. Sauf que la fille de Sylvie, elle n’avait encore jamais travaillé comme assistante de direction, elle avait eu un petit contrat aidé, une fois, mais ça n’avait pas duré longtemps.

La voisine, elle, elle avait « sauté sur l’opportunité » d’une mutation. Son entreprise payait le déménagement et deux billets d’avion par an pour rentrer voir sa famille. Découvrir La Réunion, le volcan, les randos, la plage, ça ne se refusait pas. Et puis les Réunionnais étaient si sympas.

Découvrir La Réunion, le volcan, les randos, ça ne se refusait pas... Oeuvre de Martin Johnson Heade.

Vous et moi sommes nous aussi Sylvie


Sylvie avait trouvé ça un peu injuste, mais elle n’avait rien dit. Ça grondait quand même dans son ventre, elle avait eu envie de reprendre sa barquette de rougail saucisses, mais ça ne se faisait pas, à cause du Vivre ensemble, tout ça. Alors elle avait juste souri, Sylvie, et elle avait dit « bon appétit ».

Chaque jour, vous et moi croisons des Sylvie aux cœurs lourds de cette frustration endormie sur son lit douillet de souffrances tues. Et certains jours, vous et moi sommes nous aussi Sylvie.

Des Sylvie chercheuses d’emploi ou petites entrepreneuses, qui, à compétences égales, se voient préférer des gens venant de l’Hexagone. Des Sylvie qui ruminent en silence leurs sentiments d’injustice, pour ne pas mettre en péril le Vivre ensemble, tout ça.

Extrait de “Street scene”, Tehos Frederic Camilleri.

Willy, triste de voir ses frères rêver petit...


Et puis j’ai rencontré les enfants de ces femmes. Appelons-les Willy. J’ai rencontré Willy il y a quelques années, quand, journaliste, j’allais recueillir la parole de jeunes du quart-monde après des nuits de violences urbaines à La Réunion. Willy avait des choses intelligentes à me dire. Willy n’était pas violent, non, il était triste. Et fatigué.

Willy était fatigué d’essuyer des refus d’employeurs malgré son diplôme. Willy était triste de ne pas avoir le bon réseau. Willy était triste de voir ses frères rêver petit, rêver baskets de marque plutôt que vie épanouie.

Des Willy, j’en ai rencontré d’autres, dans le monde associatif, sportif, culturel. Des Willy qui se battaient pour ne pas sombrer, qui exprimaient comme ils pouvaient leurs blessures, leurs colères, leurs déceptions, pour ne pas faire de lit douillet à la frustration.

A gauche, œuvre de Claiborne Coyle. A droite, œuvre de Michelle Key.

S’autoriser à rêver grand


Et puis j’ai rencontré des Willy en prison. Leurs textes m’ont plongée dans leurs cœurs, où des couches de souffrances se superposaient depuis des années.

Willy aurait pu aller au lycée, il avait les notes pour. Mais on ne lui a pas demandé son avis. Comme tous les jeunes de son quartier, il s’est retrouvé en BEP. Willy aurait aimé dire à sa mère qu’il l’aimait, mais chez lui ça ne se dit pas ces choses-là. Willy aurait voulu se sentir reconnu, écouté, sans avoir à voler, dealer, taper…

Willy ne veut pas que son fils vienne le voir au parloir, ça lui ferait trop de peine. Willy aimerait tant que son fils, lui, ose dire ce qu’il ressent et s’autorise à rêver grand.

Isabelle Kichenin

A lire pour en savoir plus : « Gourmande » : balance ton corps

Retrouvez Isabelle Kichenin ici : Marcelle, La Réunion qui montre ses bras.
• Et ici  : Isabelle Kichenin : Auteure – Écriture bienveillante – La Réunion.

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