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Chagos et Internet...

« .io » : Londres empoche la manne de l’Internet, au détriment des Chagossiens

8 juillet 2014
Arthur Blanc, Nathalie Valentine Legros
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Depuis 1997, le gouvernement britannique perçoit annuellement un pourcentage sur chaque vente d’une extension de nom de domaine très prisée pour sa consonance et sa signification high-tech : « .io » (qui évoque « Input/Output », entrée/sortie). Mais « .io » recouvre en fait une autre réalité : cette extension a été introduite à l’origine par le gouvernement britannique pour désigner le BIOT (Territoire britannique de l’océan Indien) qui englobe l’archipel des Chagos... Et les Chagossiens, expulsés de leurs îles par les Britanniques, n’ont jamais bénéficié du moindre penny de cette manne financière ! Explications...

Diego Garcia... En 1989, une vieille Chagossienne, Marie-Elphegia Véronique, nous confiait : « je pense tout le temps à Diego. Partout où je regarde, je vois Diego. La nuit, je rêve de Diego. »

Lorsque vous surfez sur Internet, vous allez d’un site à un autre et chaque site possède un nom de domaine avec une extension dont les plus populaires sont : « .com », « .net », « .org », etc. Par exemple, le site « 7 Lames la Mer » a opté pour l’extension « .net » et vous vous connectez à notre site grâce à : « 7lameslamer.net ». Ces extensions dites « génériques » (« .com », « .net », « .org »...) sont généralement contrôlées par des organisations indépendantes.

Par contre, les extensions correspondant à des abréviations de noms de pays (« .re » pour La Réunion, « .fr » pour la France, « .mu » pour Maurice, « .br » pour Brésil, etc.) sont en général contrôlées par les gouvernements nationaux qui en retirent une véritable manne financière.

Ainsi, en 1997, le gouvernement britannique lance l’extension « .io », correspondant au BIOT (British Indian Ocean Territory : Territoire britannique de l’océan Indien) qui recouvre l’archipel des Chagos (lire l’encadré ci-dessous sur la tragédie du peuple chagossien). Londres passe alors un accord avec « Internet Computer Bureau » (ICB), société basée à Dorset en Grande Bretagne, chargée de commercialiser le « .io » et de reverser au gouvernement un pourcentage (non divulgué) sur les bénéfices. Paul Kane, fondateur d’ICB, a confirmé que le gouvernement britannique a bien perçu la part qui lui revient mais l’on n’en sait pas plus ni sur la somme perçue ni sur son utilisation.

Au coeur de l’océan Indien, l’archipel des Chagos fait partie du BIOT (Territoire britannique de l’océan Indien). Photo : Google earth.

Et le « .io » va connaître un succès grandissant, devenant très populaire chez les startups ainsi que dans le secteur de l’informatique, où le sigle « .io » est identifié comme l’abréviation de Input/Output (entrée-sortie).

Chaque site, blog ou portail en ligne qui veut bénéficier de l’extension de nom de domaine « .io » doit payer à l’ouverture environ 60€ pour un an et autant à chaque renouvellement. « Le nombre d’extensions vendues n’a pas été divulgué, ni le montant des sommes versées dans les caisses du Trésor, mais le nom « .io » se révèle particulièrement populaire auprès des start-up Internet et de la technologie », précise le journal « The Independent » qui ajoute à titre d’exemple : « La vente d’extensions de noms de domaine s’est avérée lucrative pour un certain nombre de petits pays et territoires. (...) L’archipel polynésien des Tuvalu reçoit ainsi environ 1,3 million £ par an pour “.tv” ».

Le 30 juin dernier, le site spécialisé « GIGAOM » lançait un pavé dans la marre sous la plume de David Meyer : « Mais à qui profite la vente de l’extension « .io » ? » Malheureusement, pas à ceux qui légitimement devraient en bénéficier... « En effet, les bénéfices de la vente de chaque flux de domaine de « .io » revient à la puissance même qui a expulsé les Chagossiens (ou Ilois) de leurs terres, il y a seulement une génération ou deux : le gouvernement britannique », dénonce David Meyer. Un article qui ne tarde pas à produire son effet dans la sphère internet spécialisée et plus particulièrement chez ceux qui utilisent « .io ». Pour la plupart, ils prennent alors connaissance de la tragédie vécue par le peuple chagossien et certains manifestent leur émotion...

C’est le cas de Ben Verbeken, responsable du site « saets.io ». Interviewé par David Meyer, Ben Verbeken met un éditorial en ligne quelques jours plus tard : « Aurions-nous choisi une autre extension si nous avions été informés sur le fond de cette affaire ? Probablement, écrit Ben Verbeken. Allons-nous changer notre domaine maintenant ? Non. (...) Nous avons choisi l’extension « .io » à cause de la signification de i/o en informatique. Mais le fait que nous utilisions le « .io » ne signifie nullement que nous approuvons ce qui s’est passé pour les Chagossiens. Ce que nous allons faire : chaque fois que nous renouvellerons notre nom de domaine, nous ferons un don du même montant à une organisation chagossienne. Cette année nous participerons donc au financement par crowd-funding de l’équipe de football des îles Chagos ».

Le nombre de ".io" enregistré n’est pas disponible (haut de la colonne de gauche). Juste en dessous, par contre apparaît le nombre de 4000 pour la population : il s’agit des militaires américains basés sur l’île de Diego Garcia.

La communauté chagossienne pour sa part n’a jamais eu connaissance de cette affaire des bénéfices générés par le « .io » et a interpellé le gouvernement britannique, rapporte le site « The Independent » : « Le gouvernement doit indiquer combien d’argent il a reçu et fournir l’assurance que cet argent sera utilisé au bénéfice des Chagos, y compris pour la réinstallation des Chagossiens dans l’archipel ».

Marie-Sabrina Jean, Présidente de l’« Association de soutien des Chagos - Royaume-Uni », a publié un communiqué : « Je crains que ceci ne soit un autre exemple des préjudices subis par les Chagossiens. Quand des licences pour la pêche du thon dans les eaux chagossiennes ont été commercialisées, les Chagossiens exilés n’ont perçu aucun des bénéfices, (...) ni évidement sur les milliards de livres sterling de loyer payés par l’armée américaine pour la location de notre patrie ».

Nathalie Valentine Legros, avec Arthur Blanc

La base américaine de Diego Garcia. Photo : Google earth.

En pleine guerre froide, les Etats-Unis d’Amérique explorent l’océan Indien pour y implanter une base militaire. Ils sélectionnent deux îles : Aldabra au nord de Madagascar et Diego Garcia, île de l’archipel des Chagos et second port naturel de l’océan Indien. Mais Aldabra abrite une espèce unique de tortues de terre géantes. L’armée américaine jette alors son dévolu sur les Chagos, présentées comme « inhabitées » devant le Congrès, malgré une population de 2000 habitants, implantée depuis quatre générations. Les tortues sont sauvegardées ; les hommes déportés.

Bâtisse abandonnée dans les îles Chagos...

L’évacuation de l’archipel est orchestrée de manière méthodique et confidentielle. Entre 1965 et 1973, les Chagossiens sont déportés par petits groupes vers l’île Maurice et les Seychelles. Pour enclencher le dépeuplement total des Chagos, les rotations de bateaux qui approvisionnent régulièrement les habitants sont stoppées ; un embargo de fait frappe denrées alimentaires, médicaments et produits de première nécessité. La pénurie contraint peu à peu les Chagossiens à l’exil. Malades et employés jugés récalcitrants sont autoritairement transférés à Maurice.

La compagnie locale qui exploite le coprah ferme bientôt ses portes tandis que professionnels de santé, prêtre et enseignants sont « mutés » à Maurice. Quant aux Chagossiens qui se trouvaient hors l’archipel suite à un voyage, ils sont interdits de retour. « Les Américains nous ont dit qu’il fallait partir, qu’une bombe allait éclater sur l’île, que nous n’avions pas le choix, qu’il y aurait une récompense au bout du voyage », nous confiait une Chagossienne, rencontrée dans les faubourgs de Port-Louis, capitale de l’île Maurice, en 1989.

Diego Garcia accueille la plus grande base militaire américaine hors USA : 4.000 militaires — 15.000 en cas de crise — et des travailleurs civils vivent là. Les travailleurs civils sont Philippins, Singapouriens ou Mauriciens… mais aucun Chagossien, tous interdits de séjour dans l’archipel depuis leur expulsion manu-militari.

Le dernier convoi de Chagossiens accoste à Port-Louis le 2 mai 1973, après une traversée cauchemardesque. Les survivants racontent qu’avant d’être embarqués de force sur le bateau, ils assistèrent impuissants au gazage de leurs animaux domestiques rassemblés par les militaires dans un hangar. Selon les témoignages, certains bateaux, conçus pour 12 passagers, embarquent jusqu’à 150 Chagossiens pour une traversée de 6 jours, sans rien à manger. Ceux qui meurent sont jetés par dessus bord. On estime à une dizaine les Chagossiens « morts avant l’arrivée » et jetés à la mer.

Sur l’île principale de Diego Garcia, une base militaire américaine est construite et toute approche civile interdite. En 1971, l’ONU déclare l’Océan Indien « zone de paix » (résolution 2832). En vain. Un demi siècle après le drame, les Chagossiens se rallient plus que jamais à leur mot d’ordre historique : « L’an prochain aux Chagos ». Et l’océan Indien cristallise les enjeux de ce nouveau siècle.

Libérez les Chagos !

NVL

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
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Arthur Blanc

Webmaster et Chroniqueur.
Passionné par les nouvelles technologies et la culture Geek.

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