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Mi rapèl... le soir z’élection

Élection : « comme des coups de fusil et des femmes criant à l’assassin »

23 avril 2017
Nathalie Valentine Legros
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« Soudain, on entendit comme des coups de fusil, des bruits de pneus crissant sur le bitume, des gens, surtout des femmes, criant à l’assassin ! » Récit d’un soir d’élections, au Port, vu au prisme des souvenirs d’un enfant de six ans. A l’affiche : Mondon contre Gontier en 1962.


Broquettes, nervis, « baba shifon »...


Dans la mythologie politique réunionnaise, il y a des incontournables : broquettes, nervis, « baba shifon », ralé-pousé... Et puis, il y a les récits de ceux qui ont subi l’époque où l’on bourrait les urnes, où la répression et la violence dominaient, une époque pas si lointaine que cela et bien ancrée dans les mémoires... Une époque que l’on évoque les yeux humides comme si le souvenir des lacrymogènes agissait encore aujourd’hui. Des souvenirs ravivés bien souvent pour que l’on n’oublie pas que ce fameux droit de vote a longtemps été bafoué et piétiné.

Ce n’est pas pour rien qu’à l’initiative de progressistes, l’Association pour le déroulement normal des opérations électorales (ADENOE) voit le jour en 1969 et rassemble des forces de tous bords. Elle tient sa première assemblée générale le 8 janvier 1970...


On entendit comme des coups de fusil


Poète amoureux de la ville du Port, Patrice Treuthardt y a vécu une bonne partie de son enfance. Son premier souvenir électoral remonte à l’année de ses six ans... « Un grand soir z’élection mettant aux prises Raymond Mondon du PCR et André Gontier du Parti de Droite. »

Tout avait commencé vers 6 heures du soir, l’heure du dernier repas... Installé sous un pied de goyaves, le marmay rechignait devant son plat de manger.

« J’avais beau essayer de boire une gorgée d’eau, après chaque cuillerée, et même avant, mais rien n’y faisait, ça ne voulait pas descendre. (…) Avec ces maudits brèdes, amers de surcroît, je n’en menais pas large quand soudain, on entendit comme des coups de fusil, des bruits de pneus crissant sur le bitume, des gens, surtout des femmes, criant à l’assassin ! »

Une forte odeur de gaz lacrymogène se répandait dans l’atmosphère et les ruelles, poursuit Patrice Treuthardt...


La famille se retranche dans sa case, porte fermée à double tour


« Papa nous avait rejoints aussi vite que l’éclair et essayait de comprendre sans s’affoler, puis de prendre des nouvelles avec le voisinage qui lui expliquait que des ralé-poussé musclés avaient lieu entre les forces de l’ordre — des CRS — et les électeurs qui assistaient au dépouillement du bureau de vote dans l’école des filles. »

Ces moments ont marqué le petit Patrice — alias Pipit — qui, du haut de ses six ans, garde des souvenirs précis, comme lorsque des hommes poursuivis « mais toujours déterminés » et qui feignaient de battre en retraite, « vinrent demander à papa la permission de tremper, qui leur mouchoir, qui leur chemise, dans la barrique pleine d’eau qui se trouvait juste à côté du baro pour se laver la figure ! Ils étaient braves mais comme aveuglés, les yeux embués de larmes. »

Après quoi, la petite famille se retranche dans sa case, fermant la porte à double tour... jusqu’au lendemain, au moment de rejoindre l’école où les bavardages de la cour de récréation allaient être alimentés par les évènements de la veille.

Installé sous un pied de goyaves, le marmay rechignait devant son plat de manger. (Dessin Térésa Small)

« Oté Gontier, rouvèr la porte / Diab komïnis, nou va rantré »


« À l’école Sadi Carnot, tôt le matin, j’entendis des partisans de Mondon en train de manifester leur mécontentement en criant au vol et à l’assassin devant le cabinet dentaire du maire Gontier, confortablement élu. La résidence qui avait été saccagée la nuit, aux dires des élèves, semblait sourde tant les partisans communistes scandaient à cri et à diable sur un vieil air de maloya entêté : "Oté Gontier, rouvèr la porte / Diab komïnis, nou va rantré"... »

La journée sera émaillée d’échauffourées jusque devant le baro de l’école dont le directeur avait été le président du fameux bureau de vote. « I kouv zèf poul / I guingn ti kanar » entendait-on fuser de loin en loin, à travers les rues...

« Pour eux, le verdict des urnes n’avait pas été celui de la volonté populaire, conclut Patrice Treuthardt. D’aucuns disaient pendant longtemps encore aux quatre coins de la ville : "Ziska lë mor i vot dann Por" ! »

Nathalie Valentine Legros

« Pipit marmay Le Port, carnet d’enfance », de Patrice Treuthardt. Illustrations : Térésa Small. Graphisme et collages : Elsa Lauret.


Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
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