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Hollywood : quand il y avait des hommes...

27 janvier 2016
Geoffroy Géraud Legros
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Note (rapide) sur la couleur des Oscars...

Je reviendrai sous peu et de manière plus précise sur la polémique qui a accompagné le boycott de la cérémonie des Oscars par le cinéaste noir Spike Lee. Le terme de boycott est d’ailleurs un peu fort : Lee est un activiste, pas un slacktivist. Il n’écrit pas #OscarSoWhite sur le Net, ne dièse ni ne biaise ; il s’est contenté de ne pas se montrer au gueuleton final. Le hurlyburly déclenché par cette simple abstention donne à penser. Loin d’être une affaire interne à la société du spectacle, cette controverse me semble, à l’inverse, comparable à l’une de ces mailles qu’il suffit, dans un ouvrage un peu usé, d’agacer un peu pour dérouler le gros du fil et, finalement, toute la trame ; et le fil d’Ariane pourrait bien, ici, nous mener bien plus loin que l’horizon d’Holywood et de ses algarades. Tout cela, donc, mérite plus ample réflexion.

Je me contenterai ici de regretter la célérité, pour ne pas dire l’automatisme, avec lequel l’oscarisée Charlotte Rampling a sorti de son fourreau l’argument du « racisme anti-blanc ». Parenthèse : j’utilise ici à dessein le verbe « regretter  », qui me semble garder toutes ses lettres de noblesse, et non le verbe « indigner », qui n’en a, lui, plus du tout depuis la commercialisation d’un opuscule bien connu. Dévaluation amorcée de longue date et déjà constatée en son temps par Nietzsche — « Nul ne ment autant qu’un homme indigné » — ; Nietzsche, qui n’imaginait sans doute pas que l’on commercialiserait un jour une injonction de s’indigner, destinée à mettre à la portée de M. Trucmuche l’affectation boursouflée qu’un Saint-Simon raillait chez les petits pairs de France et incarnée par Dostoïevski dans le personnage de Gaganov.

Que l’on me permette, une fois cette parenthèse fermée, d’en ouvrir immédiatement une autre, afin de pallier la critique désormais bien fourbie, qui taxe d’angélisme quiconque doute de la pertinence d’une accusation de racisme anti-blanc. (NB : remarquons au passage que l’on n’accuse jamais personne de démonisme, terme dont usait abondamment Jules Vallès, qui ne croyait pourtant ni aux Anges ni au Diable ; c’est bien dommage ; des éditos fustigeant le « démonisme » de l’essai de M. Tartempion ou du roman de M. Ducon-Lajoie, voilà qui aurait de la gueule).

J’atteste donc, pour écarter les brigades anti-bisounours qui patrouillent sur la toile, qu’il existe un racisme anti-Blanc, comme il existe un racisme à peu près contre tout ; pour tout dire, je constate qu’il existe même un racisme anti-blanc blanc, un racisme anti-noir noir, etc. Il n’empêche : Rampling est à côté de la plaque lorsqu’elle affirme que, si les Noirs sont absents des plateaux des Oscars, c’est parce qu’ils ne le « méritent pas » — qu’ils ne sont pas assez bons. C’est idiot, parce que « Les Damnés » et « Portier de nuit », c’est bien, mais « Do the Right Thing » et « Malcolm X », c’est bien aussi ; l’argument ne tient pas, et l’on peut trouver étrange, et pour tout dire presque malsain, que Charlotte Rampling se formalise autant de voir Spike Lee déserter la cérémonie (et donc, ne pas assister à son triomphe et à sa gloire).

Plus « regrettants » (j’emprunte le terme, plus fort, à notre langue créole) encore que l’invocation biaisée du racisme anti-blanc sont la rapidité et l’efficacité avec lesquelles l’argument a fait mouche et les renchérissements auxquels il a donné lieu. À entendre Michael Caine, les acteurs Noirs doivent « seulement être patients » ; une certaine Julie Delpy a cru bon d’apporter une « French Touch » au différend, en déclarant qu’il était plus difficile d’être femme que noir-e dans le cinéma — on se demande pourquoi aucune actrice noire n’a été nominée ces deux dernières années. Et la pauvrette qui, me glisse-t-on, a récemment adopté la nationalité états-unienne, de soupirer : « comme j’aimerais, parfois, être afro-américaine »...

Tout se passe donc comme si la revendication noire américaine était outrancière, malvenue, déplacée ; à croire que tout cela n’a pas pour arrière-plan une Amérique où l’on flingue les Noirs à tout-va et où il y a autant d’Afro-Américains en prison qu’il y avait d’esclaves dans les champs de coton en 1865.

Il faut croire qu’Hollywood est plus autiste en 2016 qu’en 1973 : cette année-là, Marlon Brando refusait un Oscar pour sa prestation dans « The Godfather » (« Le Parrain ») — film qui relançait miraculeusement sa carrière, en panne depuis les « Révoltés du Bounty ». La prestigieuse statuette fut recueillie des mains de Roger Moore par une jeune Indienne en habit traditionnel, qui s’adressa en ces termes à l’assemblée : « M. Brando ne peut recevoir cette généreuse distinction ; la raison de ce refus réside dans le traitement qui est réservé aux Indiens d’Amérique ».

Plus tard, Marlon Brando apportait la précision suivante : « Je ne crois pas que les gens ont conscience de ce que l’industrie cinématographique américaine a fait aux Indiens d’Amérique, à toutes les minorités, à tous ceux qui ne sont pas Blancs. On prend ces clichés pour acquis, et on pense qu’il faut les perpétuer ; le Japonais rusé, l’Indien stupide, le Noir idiot. Cela n’a pas de fin ; ces gens ne réalisent pas à quel point les personnes souffrent de se voir ainsi représentées ; non point les adultes, qui sont devenus endurants à ce type de souffrance, mais les enfants. Pensez aux enfants indiens, qui voient les Indiens dépeints tels des sauvages, des ivrognes, des traîtres ».

Je ne sais si la solution des quotas que propose Spike Lee pour venir à bout du refoulement des Noirs aux marges du cinéma américain est pertinente ; et suis bien incapable d’en juger. Péguy se moque quelque part, et à juste titre, de tel sorbonnard qui « a fait en trois mois un ouvrage sur l’Amérique » : je ne sais, moi, pas grand-chose de l’Amérique ni du cinéma ; surtout, je ne suis pas Noir. Je ne ferai donc pas de note de blog sur ce que l’on nomme là-bas l’ affirmative action.

Je me borne à constater que, tant qu’il y avait des hommes (au sens, on l’aura compris, de human being), le spectacle était encore (un peu) capable de réflexivité — cet exercice qui consiste à regarder vraiment ce que l’on fait et singulièrement, ce que l’on fait aux autres en faisant ce que l’on fait. Une faculté qui lui est étrangère aujourd’hui.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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