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Esclavage et archéologie sous-marine

Historique : l’épave d’un bateau négrier livre ses secrets

7 juin 2015
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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Pour la première fois, l’épave d’un navire négrier transportant à fond de cale près de 500 esclaves, a été formellement identifiée, au large de la ville de Cape Town (Afrique du Sud). Cette découverte exceptionnelle a été officialisée il y a quelques jours par l’équipe scientifique internationale qui travaille sur ce site archéologique unique. Les esclaves qui ont péri noyés ce 27 décembre 1794, il y a 221 ans, avaient été arrachés à leur terre natale, le Mozambique, par des Portugais négriers. Histoire d’un naufrage qui nous restitue une part de l’histoire de l’esclavage. A la frontière entre l’océan Indien et l’océan Atlantique.

C’est ici que repose par le fond l’épave du navire négrier "São José", près du Cap de Bonne Espérance, en Afrique du Sud. Photo : Susanna Pershern, US National Parks Service.

C’est une découverte importante qui vient d’être rendue publique par une équipe internationale de scientifiques. Le 27 décembre 1794, un navire, avec près de 500 esclaves à bord, a fait naufrage au large du Cap de Bonne Espérance (Afrique du Sud). 221 ans plus tard, des scientifiques ont formellement identifié l’épave. La mer va livrer les secrets du « São José » !

Le bateau portugais « São José » quitte Lisbonne (Portugal) le 27 avril 1794, avec plus de 1.400 barres de ballast de fer dans sa cargaison. Destination : le Mozambique, sur la côte Est-africaine. Les cales emplies d’esclaves mozambicains enchaînés, le « São José » reprend la mer le 3 décembre 1794, depuis l’île de Mozambique. Destination : Maranhao, au Brésil où les esclaves — près de 500 — seront vendus pour travailler sur les plantations sucrières. Mais la mer va en décider autrement.

Itinéraire du navire négrier « São José », depuis l’île de Mozambique jusqu’au Cap de Bonne espérance où il sombrera le 27 décembre 1794.

Au bout de 24 jours de navigation dans l’océan Indien, alors qu’il double le Cap de Bonne Espérance, le « São José » est pris dans une terrible tempête. Pour tenter d’échapper aux énormes vagues, le capitaine du « São José », Manuel Joao Perreira, décide de se rapprocher de la côte. Nous sommes à la jonction de deux océans : l’océan Indien et l’océan Atlantique.

Le 27 décembre 1794, le navire s’échoue contre les récifs au large de la ville de Cape Town, à une centaine de mètres du rivage. Les opérations pour tenter de « sauver la cargaison » humaine et sa « valeur marchande » se solderont par un « demi échec » : l’équipage aura la vie sauve mais plus de la moitié des esclaves — 212 exactement selon un rapport établi par le capitaine — périt dans les vagues déchaînées... Le « São José » se brise et sombre, entraînant dans le tumulte des eaux les malheureux esclaves prisonniers dans la cale. Quant à ceux qui échappent miraculeusement à la noyade, ils sont revendus en moins de deux jours au marché aux esclaves de Cape Town.

Tableau de Thomas Luny (1759-1837), représentant le port de Cape Town, Afrique du Sud, où le navire négrier "São José" s’est échoué il y a 221 ans. Collection du musée Iziko, Afrique du Sud. (Photo : Pam Warne).

Cette tragédie n’empêchera pas la famille Perreira — qui exploitait le « São José » — de poursuivre son macabre trafic international d’esclaves, notamment entre la côte Est-africaine et le Brésil.

20ème siècle : dans les années 80, des chasseurs de trésors découvrent l’épave du « São José » et l’identifient à tort comme les restes d’un navire néerlandais. Ce n’est qu’en 2010 que le « São José » refait parler de lui, cette fois-ci avec des éléments qui permettent de le relier à la traite négrière : des documents d’époque et surtout des ballasts récupérés sur l’épave indiquent clairement l’identité du navire et la « nature » de sa cargaison. Les ballasts étaient utilisés pour stabiliser le navire lorsque celui-ci transportait une « cargaison humaine ».

Image extraite du film "São José vidéo". Archéologie sous-marine sur l’épave du "São José".

Combien de Réunionnais ont des ancêtres venus du Mozambique ? Cette question mérite d’être posée parce que dans la cale de ce bateau englouti par les flots en 1794, se trouvaient des Mozambicains comme ceux qui furent amenés et vendus à l’île de La Réunion. Ils étaient en partance pour une destination bien lointaine : le Brésil. On estime à plus de 400.000, le nombre d’Africains de l’Est déportés depuis le Mozambique pour être vendus au Brésil entre 1800 et 1865.

Les vestiges de ce navire [1], propriétés du musée Iziko en Afrique du Sud, seront réunis à l’occasion d’une exposition intitulée « Esclavage et liberté » et accueillie en 2016 au National Museum of African American History and Culture (NMAAHC - musée national d’histoire de la culture afro-américaine), à Washington. Officiellement créé en 2003, le NMAAHC est un musée de la Smithsonian Institution aux USA. Sa construction démarrée en 2012 devrait être terminée en 2015 ou en 2016.

Image extraite du film "São José vidéo". C’est une équipe internationale qui mène les opérations d’archéologie sous-marine sur le "São José".

Dans un communiqué, Lonnie Bunch, directeur et fondateur du NMAAHC, a qualifié l’épave du « São José » de véritable « symbole de la traite négrière transatlantique » puisque c’était l’une des premières tentatives menées pour « fournir » au Brésil des Africains de l’Est — la traite jusqu’à présent était concentrée sur le côte ouest de l’Afrique. « Un changement qui a joué un rôle majeur dans la persistance de ce commerce tragique », précise Lonnie Bunch.

Le travail archéologique et historique mené sur l’épave du « São José » réunit différents experts et scientifiques internationaux dans un partenariat autour de l’équipe de « Slave Wrecks Project » [2], comprenant notamment le musée de l’Université George Washington, le NMAAHC, le Musée Iziko d’Afrique du Sud, l’Agence des ressources du patrimoine sud-africain, l’US National Park Service, etc.

Mardi 2 juin 2015 : 221 ans après la tragédie, du sable du Mozambique est dispersé sur le lieu du naufrage en l’honneur des esclaves du navire négrier « São José ». (Photo : AP / Schalk van Zuydam)

La semaine dernière, le mardi 2 juin, une cérémonie emplie d’émotion, en hommage aux esclaves qui ont péri il y a 221 ans dans les cales de ce navire, s’est déroulée à Cape Town. Du sable recueilli sur l’île de Mozambique a notamment été dispersé sur les lieux du naufrage.

L’épave du « São José » repose depuis 221 ans, entre deux récifs, dans un secteur souvent sujet à la houle. Des conditions difficiles pour mener à bien une campagne d’archéologie sous-marine qui, de ce fait, s’annonce longue. Un des scientifiques raconte d’ailleurs que plonger sur ce site, c’est comme nager dans une machine à laver. Parmi les premiers éléments ramenés à la surface, figurent notamment des morceaux de fer mais, aucun reste humain (ossements...) n’a été retrouvé jusqu’à présent.

Vue intérieure du "National Museum of African American History and Culture", musée de la "Smithsonian Institution" dont la construction a commencé en 2012 et qui devrait être achevé en 2016. Architectes : David Adjaye, Philip Freelon, J. Max Bond, Jr.

Selon le site slate.fr, l’année dernière, les historiens ont retrouvé l’acte de vente d’un esclave au capitaine du bateau « São José » et ils espèrent ainsi localiser les descendants des esclaves qui ont survécu à cette tragédie.

Cette découverte majeure dans l’histoire internationale de la traite négrière, notamment au coeur de l’océan Indien, nous ramène à notre propre histoire. Une histoire trop souvent restée enfouie sous la mer indienne, enfouie dans les entrailles de l’île. Enfouie dans les mémoires. Une histoire enfuie. Une histoire qui n’entre que trop timidement dans les écoles. Une histoire qui ne bénéficie ici d’aucune mise en perspective à l’heure où la Guadeloupe vient de se doter d’un Mémorial Acte (Centre caribéen d’expressions et de mémoire de la Traite et de l’Esclavage) et où Washington s’apprête à ouvrir son musée national d’histoire de la culture afro-américaine.

Nathalie Valentine Legros et Geoffroy Géraud Legros

A l’époque de la traite, 25% des esclaves (un esclave sur quatre) meurent dans les cales des bateaux qui les amènent vers La Réunion et sont jetés par dessus bord. Le poète Patrice Treuthardt leur a rendu hommage le 20 décembre 1992, par un chant gravé sur une stèle installée devant la médiathèque Benoîte Boulard, au Port.

« O mer moire mémoire du peuple noir
 /
Mer mer plus amère que margoz amer
 /
Redis-moi les têtes crépues de l’innombrable
 /
Enfouies sans nom dans l’abîme… »

"Blue Seascape", by Georges Lacombe, 1893

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

Notes

[1Des barres de fer, des clous, des chaînes, des blocs de poulie en bois, des ballasts ont pour l’instant été remontés à la surface.

[2Projet des épaves liées à l’esclavage

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