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« Cahier bleu » d’un oubli...

Henri Legros, trois records du monde dans une drôle de machine

6 août 2017
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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Le « premier Réunionnais volant » s’appelle Henri Legros. Mécanicien de dirigeable, il effectue son baptême de l’air le 1er août 1908 à Chalais Meudon, précédant de quelques mois un autre Réunionnais du nom de... Roland Garros. Un siècle plus tard, qui se souvient d’Henri Legros ? Un mystérieux « Cahier bleu » nous renseigne sur le parcours romanesque de ce pionnier qui a bravé la mort à plusieurs reprises mais que la postérité a effacé de sa mémoire collective alors qu’il détenait plusieurs records du monde.

Henri Legros et sa moustache à bord du dirigeable "Le République". Son collègue mécanicien nommé "Fontaine" n’est pas Réunionnais contrairement à ce que suggère son patronyme. "Le République" s’écrasera le 25 septembre 1909, tuant les quatre hommes à bord. Le destin voulut qu’Henri Legros ne soit pas à bord ce jour-là, suite à une modification de dernière minute de la composition de l’équipage. Collection famille Legros.

Henri Legros, « premier Réunionnais volant » !


Un Réunionnais tombé dans l’oubli : Henri Legros. Personnage mystérieux et atypique, auteur de nombreux exploits dans le domaine de l’aérostation, Henri Legros, sapeur aérostier et mécanicien de dirigeable, fut qualifié de « premier Réunionnais volant » !

Qui se souvient de cet homme, né à Saint-Leu le 13 août 1876, qui défia la mort à plusieurs reprises avant qu’elle ne le trouve à 85 ans, dans une petite commune de 3000 habitants du Calvados, nommée Villers-Bocage ? À son palmarès, pas moins de trois records mondiaux homologués : records de distance, de durée, et d’altitude en ballon dirigeable.

À son actif : 162 ascensions (ou vols), deux citations et la Croix de guerre, la Légion d’honneur, la médaille posthume de l’Aéronautique au titre de la promotion de pionniers. Il est aussi récompensé pour l’ensemble des missions de bombardement (à la main !) au-dessus des lignes ennemies au cours de la Première guerre mondiale.

Armand Fallières.

Un destin voué à l’ombre


« Vous êtes des braves ! » Celui qui parle ainsi, s’adressant à l’adjudant Legros et à ses camarades, n’est autre que le Président de la République, Armand Fallières, venu à leur rencontre au pied de la nacelle pour leur serrer la main.

Pourquoi la postérité a-t-elle oublié cet homme ? L’on est tenté de faire un parallèle entre d’un côté, ce destin voué à l’ombre et au quasi-anonymat d’Henri Legros et de l’autre, l’image rayonnante d’un charismatique Roland Garros.

Le premier s’illustre dans l’aérostation (ballon, dirigeable), discipline pionnière que l’on pratique en « équipage », mais discipline éphémère qui se résumera pour le grand public par la catastrophe de l’Hindenburg en 1936. Le second ouvre ses ailes dans l’aviation, discipline à travers laquelle il opère en « individuel », discipline prometteuse et porteuse d’avenir qui contribuera au déclin de l’aérostation.


Tenu au devoir de réserve


À l’inverse de la pratique individuelle, le caractère collectif de la pratique en équipage ne facilite pas la notoriété. « Les exploits d’une manière générale apparaissent, aux yeux de ceux qui les jugent, bien plus périlleux lorsqu’ils sont réalisés isolément plutôt qu’en équipage », souligne Gérard David, colonel de l’armée de l’air en retraite, dans un article retraçant la vie d’Henri Legros : « Premier Réunionnais volant ».

Le premier était « sous-officier de carrière tenu au devoir de réserve, se consacrant prioritairement à la réussite des missions, travaillant avec acharnement pour monter en grade, gage pour sa famille de fins de mois meilleures », rappelle Gérard David.

Le second, « issu dune famille aisée, diplômé d’HEC, achetant sur ses propres deniers ses aéroplanes de compétition, était rompu aux finesses de la médiatisation de ses exploits sportifs, qu’ils fussent aériens, cyclistes ou tennistiques ».

C’est à bord du dirigeable « Adjudant Réau » que l’équipage dont fait partie Henri Legros pulvérise trois records du monde en octobre 1911 : le record du monde de distance en dirigeable (989 km), le record du monde d’altitude en dirigeable (3000 mètres) et le record du monde de durée de vol en ballon (21h et 20 minutes).

Tous deux croyaient au ciel...


Le premier finit sa vie le 6 août 1961, voué à l’anonymat, quelques jours avant ses 85 ans, dans le Calvados. Le second, « pilote de chasse ayant descendu des avions ennemis », meurt jeune et beau, la veille de ses 30 ans, au cours d’un raid aérien le 5 octobre 1918, héro adolescent abattu en pleine gloire.

Tous les ingrédients sont là pour que l’un tombe dans l’oubli et que l’autre entre au panthéon des héros immortels.

Ces deux Réunionnais aux parcours si différents et pourtant propulsés par le même esprit pionnier, ne se sont jamais rencontrés. Ils avaient paraît-il un ancêtre commun — comme la plupart des Réunionnais. Leurs apports respectifs dans l’histoire de notre île doivent cependant être repensés, comme un juste retour des choses, par une mise en lumière du personnage d’Henri Legros, dont on ne trouve trace dans l’île qu’à travers une plaque du côté de Saint-Leu. Car tous deux avaient des ailes. Car tous deux croyaient au ciel...

Photo prise sans doute à Belfort. Henri Legros est le premier à gauche. On remarquera que la moustache est particulièrement à la mode. Collection famille Legros.

Une frange brumeuse à la périphérie de l’histoire officielle


Cet article est suscité par notre intérêt pour l’histoire réunionnaise bien évidemment mais aussi par deux autres considérations...

D’abord, le personnage dont il est question ici fait partie de ce que nous appelons le « péï oublié » (pays oublié) — d’où le titre de cette rubrique —, cette frange brumeuse située à la périphérie de l’histoire officielle, dans une sorte de « no man’s land » mémoriel. Un territoire à défricher, à déchiffrer, à conquérir. À sortir du fénoir. Et à restituer aux Réunionnais. « Pou tout Réyoné i tat fénoir pou rod féklèr », comme disait le regretté Dédé Lansor...

Enfin, si Henri Legros a retenu notre attention, c’est aussi parce que les deux auteurs de cet article portent le même nom de famille. Une fois n’est pas coutume, nous allons donc parler un peu de... nous, les Legros ! (Voir encadré ci-dessous).

19 octobre 1911 à Issy-les-Moulineaux. Le dirigeable baptisé « Adjudant Réau » se pose à son point de départ et pulvérise trois records du monde : le record du monde de distance en dirigeable (989 km), le record du monde d’altitude en dirigeable (3000 mètres) et le record du monde de durée de vol en ballon (21h et 20 minutes). À son bord se trouve un Réunionnais : l’adjudant mécanicien Henri Legros, membre d’un équipage d’une dizaine de personnes.

Pont des Colimaçons, Saint-Leu. Lithographie, Antoine Roussin.

Le souvenir de deux cercueils, un grand et un petit...


Henri Legros est né à Saint-Leu, le 13 août 1876, au lieu-dit des « Colimaçons », site aujourd’hui fort prisé des amateurs de « vol libre » (parapente). « Le coin le plus aride de l’île, racontait-il, à 2 km au moins de la ville où se trouvait l’école laïque. Ce vilain coin des Colimaçons compte au moins une demi-douzaine de maisons ». Son père, Oliva Legros, employé des Ponts et Chaussées, passa plusieurs années à rendre carrossable la vertigineuse route de Cilaos. Il aura dix enfants de quatre épouses dont trois emportées prématurément par la maladie.

De sa mère, le petit Henri ne garde que le souvenir de deux cercueils, un grand et un petit, blanc : elle venait de mourir en couches alors qu’il avait six ans. Peu porté sur les études, il rejoint, à 16 ans, l’école d’apprentissage des arts et métiers de Dellys en Algérie comme boursier de La Réunion où il s’illustrera entre autres par son indiscipline et son goût des interdits.

Le 6 juillet 1896, il intègre la 6ème Cie d’Ouvriers d’Artillerie à Marseille... Son parcours prend un caractère exceptionnel quelques années plus tard. Il ne reverra jamais son île natale.

Collection famille Legros.

Dans l’intimité d’un « Cahier bleu  »...


C’est dans l’intimité d’un recueil intitulé « Cahier bleu  » que nous suivons la trace d’Henri Legros, un « honnête homme » comme il se décrit lui-même. Les pages sont noircies à la plume sergent-major. Rédigé dans les années 50 sous la forme d’une lettre adressée à son fils Maurice, le « Cahier bleu » a été précieusement conservé dans la famille, et se trouve désormais en possession de la petite fille d’Henri Legros. Il y a deux ans, elle le communique à Gérard David pour la rédaction d’un article retraçant la vie de son ancêtre.

« Ce récit comporte deux parties, souligne Gérard David en insistant sur son caractère émouvant, l’une que l’auteur consacre à l’insouciance de sa jeunesse, révélant au passage quelque discrète confidence, et aux grandes satisfactions de sa carrière militaire, l’autre nettement contrastée relate les malheurs ayant accompagné sa vie de retraité : il y décrit en effet avec force détails et émotion le bombardement de la ville du Havre et la destruction complète de sa maison et tout ce qu’elle contenait. »

Geoffroy Géraud Legros & Nathalie Valentine Legros


  • « Henri Legros, premier Réunionnais volant », article de Gérard David : On a vite oublié l’odyssée des dirigeables, ces drôles d’engins qui précédèrent les drôles de machines que furent les premiers avions. On a aussi vite oublié les équipages qui les manœuvraient, malgré leurs prouesses et leurs exploits. Pourtant, parmi ces hommes il en fût un qui s’illustra tant en équipage dans son cadre professionnel, que par le fait qu’il était originaire d’outre-mer. Un homme, contemporain de Roland Garros et, comme lui, natif de l’île de la Réunion... Lire la suite.
  • Le site de Gérard David
  • Remerciements à Gérard David, Robert Gauvin, famille Legros.
  • Pourquoi pas ? L’aéroport de Saint-Denis est baptisé « Roland Garros ». Mais celui de Saint-Pierre, connu sous le nom d’« aéroport de Pierrefonds »... pourrait bien rendre hommage à Henri Legros.
Du côté des Legros...

Côté Geoffroy Géraud Legros, l’histoire familiale est marquée par l’image imposante de l’arrière-grand-père, Joson Legros. On évoque souvent le caractère de cet ancêtre quittant, à pied et la pioche à l’épaule, son îlet-à-corde natal, pour tenter sa chance loin... dans les hauts de Saint-Paul à Sans-Soucis ! On le retrouve quelques années plus tard dans le sillage d’un Léon de Lépervanche, « communiste bandé » qui harangue les foules, milite au sein du peuple, vend du manioc, mène la guérilla urbaine le 28 novembre 1942 pour libérer l’île des forces pétainistes, se fait élire maire, conseiller général puis député et transforme la colonie en Département. Un des fils de Joson s’appelle Axel Legros. C’est le grand-père de Geoffroy. Tout comme Joson, il quitte le domicile paternel pour tenter sa chance... loin. C’est à dire du côté de Sainte-Marie où il s’installe en tant que médecin.

Le « Docteur Legros » est longtemps seul dans l’environnement misérable de Sainte-Marie ; il est particulièrement reconnu pour son talent dans les accouchements, dans une Réunion tiraillée par la transition chaotique entre colonie et Département, rongée par la misère, la malnutrition, les parasitoses et une forte mortalité « en couches » et infantile. Il sillonne l’Est par les Hauts et par les Bas pour soigner ceux que la vie n’épargne pas et s’illustrera pour avoir popularisé l’homéopathie à La Réunion.

Côté Nathalie Valentine Legros, le grand-père mythique et disparu trop tôt, réparateur de radios et de téléviseurs, occupait un petit atelier mal éclairé, dans le fond de la rivière de Saint-Denis après celui de la rue Maréchal Leclerc. Elle se souvient de l’homme penché sur le ventre d’un téléviseur et reproduira cette posture en démontant les entrailles de tout ce qui possède un mécanisme intérieur aux ressorts cassés : réveils, transistors, électrophones, téléphones, etc. Ce petit artisan, nommé Léon Legros, sera à l’origine de la création de la Chambre des Métiers et de l’Artisanat de La Réunion où son portrait trône toujours. Le Centre de formation d’apprentis situé à Sainte-Clotilde porte d’ailleurs son nom : « CFA Léon Legros ». Léon Legros fut l’un des fondateurs du MPR : Mouvement progressiste de La Réunion.

Il habitait un modeste appartement au rez-de-chaussée d’un HLM derrière l’hôpital des enfants. Il sera décoré de la légion d’honneur à quelques jours — qu’il savait comptés — de la mort. Son père — donc l’arrière-grand-père de Nathalie Valentine — était un dénommé Aristide Legros, originaire de l’Etang-Salé. Il avait épousé une demoiselle... Legros, Emma de son prénom, blanche des Hauts, analphabète, que tout le monde appelait « madame Aristide ».

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

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