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L’opinion, ça se travaille...

Guerre en Syrie... un jeu vidéo ?

23 septembre 2013
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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Avant, la télé c’était ça : un caisson massif qui diffusait 3h par jour les images grises de l’unique chaîne d’Etat et envoyait les Réunionnais au lit à 21h après « la Marseillaise ». Aujourd’hui, la télé c’est : écrans plats et design, couleurs et haute définition, bouquets satellites et TNT. 24h sur 24 ! Mais les oeillères cathodiques sont-elles tombées ? Ou la pression médiatique n’a-t-elle fait que gagner en puissance à la faveur de cette « diversification », laissant le champ plus libre encore à la suggestion et à la manipulation ? Démonstration et analyse avec la crise syrienne et à la clé, quelques tests à réaliser... devant votre écran.

Journal de la chaîne danoise TV2. En arrière-plan de la présentatrice, une photo de Damas... tirée du jeu vidéo "Assassin’s Creed" (Ubisoft). Tout un symbole du traitement de la guerre en Syrie, dénoncé notamment sur le site spécialisé en jeux vidéos : www.gameblog.fr.

Damas, dans le jeu vidéo "Assassin’s Creed"... Sans la présentatrice. Image : http://fr.assassinscreed.wikia.com/wiki/Damas


Insulaires isolés s’ils ne dé-sautent pas la mer, reliés à une lointaine « mère-patrie » par un cordon hertzien dispensant un filet de propagande officielle jusque dans les années 70, les Réunionnais attendaient beaucoup des chaînes satellites et de la TNT qui allaient les connecter au monde ! Equipée de la radio en 1926, l’île attendra Noël 64 pour la télé. Cadeau d’Etat ! Pourtant, l’obscurantisme règnera longtemps en matière d’information. C’est un prince exilé, Vinh San, qui bricole le 1er poste émetteur de La Réunion, capte clandestinement l’appel du 18 juin 40 lancé à Londres par de Gaulle et joue un rôle décisif dans la libération de l’île en 42 grâce au message radio qu’il envoie au « Léopard », contre-torpilleur des FFL [1]. Malgré les exploits du prince, longtemps les Réunionnais ne percevront « l’ailleurs » que par le prisme réducteur des actualités précédant le film au cinéma... ou par le transistor qui, la nuit, crachait de lointaines voix aux accents étranges. Le monde était là, au creux de l’oreille, nimbé de mystère, telle une promesse.

Les mots, les actes, l’image

De la cibi au culte populaire des radios libres, la préhistorique « voix de son maître » sera ébranlée par l’ère de la parole décomplexée, désinhibée, voire abusive. Côté TV, la répression du « canal Freedom » au début des années 90, engendre de meurtrières émeutes. Apparaissent ensuite une puis deux chaînes privées et un canal pour abonnés... Opérée sans transition, la révolution numérique du 21ème siècle a accentué notre propension naturelle à nous repaître — fascinés, passifs, consentants — du spectacle du monde sublimé par nos écrans plats et d’un seul son de cloche répercuté d’une chaîne à l’autre. On vous parle de bombardements tandis que l’écran montre autre chose... et vous êtes convaincus d’avoir vu un bombardement ! Pouvoir de suggestion des commentaires : les mots génèrent des images mentales qui dominent et désactivent les réelles.

Derrière la lumière verte

Résistez ! Syrie : à l’écran, des corps d’enfants alignés au sol, victimes d’armes chimiques. Choc. Pourquoi n’y a-t-il que des enfants ? L’attaque visait-elle une école ? Il faudra sonder le Net... pour y découvrir un entrelacs d’informations contradictoires. Constat : une seule version est reprise par les médias dominants. Mais l’accès à d’autres sources via le Net, et le discrédit corrélatif qui guette le journalisme « classique » contraignent finalement les canaux officiels à relayer « d’autres vérités ». Du bout des lèvres. Le lendemain, nouveau reportage : des victimes dans un hôpital. Sans transition, surgissent des images bizarrement en « noir et vert » au lieu des couleurs normales : couloirs, silhouettes, visions furtives... Pourquoi cette séquence en « noir et vert » ? Notre oeil — familiarisé aux effets spéciaux du cinéma — décrypte instantanément les images sur le mode « vision nocturne » et interprète : « danger, lieu sombre, air toxique, caméra cachée ». Ne manque que le souffle saccadé du caméraman que l’on imagine avec un masque à gaz. Les commentaires n’éclairent pas la séquence mais le reportage a atteint son but : créer un climat délétère qui légitime... la guerre sur le chemin de Damas !

Le procédé de la "vision nocturne" est couramment utilisé dans les jeux vidéos. Ci-dessus, image extraite du jeu "Splinter cell" (Ubisoft).
Les images en "noir et vert" suggèrent : danger, lieu sombre, air toxique, caméra cachée...
Ci-dessous, une photo de reportage que l’on trouve sur le site d’une célèbre chaîne spécialisée dans l’information.
Confusion de la réalité et de la fiction.

La vérité des « amateurs »...

Vidéo sur le Net : « les rebelles syriens exécutent les soldats de Bashar al-Assad ». Nous visionnons la séquence sans le son. A l’écran, des hommes armés et d’autres recroquevillés à leurs pieds. On ne voit pas les premiers tirer sur les seconds... mais la même vidéo avec le son (commentaires, détonations) donne l’illusion que l’exécution se déroule sous nos yeux. Au delà de la véracité des faits, le montage « sons-images-commentaires » nous persuade presque d’avoir vu ce que l’on ne nous a pourtant pas montré !

Depuis 2 ans, la télé nous abreuve — à doses homéopathiques au début, la Lybie étant alors le point focal — d’images de la Syrie : floues, saccadées, semblables à des captations par téléphones portables. L’oeil assimile trois données : Syrie, guerre, images amateurs. Perçus comme un acte héroïque de citoyens lambda sur le théâtre du conflit, les « documents amateurs » sont crédités de l’authenticité du terrain. A l’inverse, les grands reportages, trop identifiables au dernier film hollywoodien, souffrent d’un déficit de crédibilité — dû à l’explosion de la sphère médiatique — qui les disqualifie partiellement voire totalement. Désormais, un simple téléphone portable peut nous transformer en témoin-actif de l’histoire immédiate. Difficile pour le téléspectateur de s’y retrouver...

Problèmes à la source

« Mais quoi, il y a écrit « droits de l’Homme » ! C’est bien, non ? » répondent les journalistes auxquels on objecte que les images « amateurs » du conflit syrien n’émanent quasiment que d’une seule source : l‘Observatoire syrien des Droits de l’Homme. Or l’omniprésent OSDH — qui n’est pas en Syrie et ne s’occupe guère de Droits de l’Homme —, c’est d’abord un certain Rami Abdul Rahman résidant à... Coventry (Angleterre) et non au Proche-orient. Se prétendant « simple citoyen », il dit pouvoir compter sur 200 relais en Syrie, lesquels — anonymes comme il se doit — lui feraient parvenir les fameuses photos et vidéo-amateur reprises en boucle par les TV.

Une histoire "à histoires"

Quidam sans histoire, Rami Abdul Rahman ? Pas si sûr. Selon ses détracteurs — qui revendiquent par ailleurs la paternité de l’Observatoire — Rami Abdul Rahman « n’existerait tout simplement pas ». Filmé dans son logis middle-class par les médias du monde entier, l’homme de Coventry se nommerait en réalité « Osama Ali Suleiman », dénonce un « Observatoire syrien des droits de l’Homme », dont les responsables basés à Londres, en Janvier 2012, joignirent à leur dénonciation une pétition rassemblant bon nombre d’activistes en Syrie. En arrière-plan de cette lutte pour le contrôle du ou des « Observatoires » — ou du label qui en tient lieu —, on évoque les liens supposés entre le fantomatique Rami Abdul Rahman et un homme d’envergure : Rifaat al-Assad, oncle du Président syrien et frère du fondateur de l’État baasiste, Hafez al-Assad. Rifaat, dont on parle bien peu, est le prétendant déçu de la transition syrienne, nommée « Printemps de Damas », qui a vu Bashar al-Assad accéder en 2000 au pouvoir, en reprenant à son compte une mobilisation populaire animée notamment par le Parti communiste syrien.

Guerres de palais ?

Rifaat al-Assad, préalablement écarté par son frère Hafez, ne parvint pas à imposer son pouvoir, malgré l’invocation de son rôle constitutionnel. Réputé proche de la famille royale séoudienne et des Etats-Unis, il vit aujourd’hui entre le quartier chic londonien de Mayfair et… Paris. Etonnantes résidences quand on sait que Rifaat al-Assad est notoirement tenu pour responsable du bombardement, en 1982, de la ville d’Hama, alors aux mains d’insurgés armés de la Confrérie des « Frères musulmans ». C’est à l’appui de ce « massacre d’Hama » et ses 30.000 à 40.000 morts invoqués que les médias martèlent aujourd’hui le sempiternel « Bashar massacre son peuple ». Comprendre : « il est certain qu’il (Bashar) massacre son peuple, puisqu’il l’a déjà massacré par le passé, peu importe par ailleurs que l’affaire ait été menée par un autre Assad : ces Arabes, ce sont tous les mêmes, et si ce n’est toi, c’est donc ton oncle ».

La victoire des fantômes

En réalité, un rapport officiel du Renseignement américain, déclassifié et en libre accès sur le site de la revue « Foreign Policy », fondée par Samuel Huntington, fait état d’un total de 2000 victimes dans l’assaut d’Hama : soldats syriens, « insurgés » et civils compris. Si l’histoire se répète, affirme aujourd’hui la presse fort belliciste de l’Hexagone, c’est donc moins dans la boucherie — et boucherie il y a, car les guerres, propres ou non, tuent — que dans l’orchestration, le maniement de l’image et des représentations. L’ombre d’Hama plane : vaincus militairement dans ce qui, déjà, était une rébellion armée appuyée par l’étranger, les fondamentalistes parvinrent, grâce à des décennies de campagne, à remporter une victoire communicationnelle de taille, ancrant dans les esprits, par l’invocation répétée de victimes fantômes, l’image d’un « régime syrien assassin dirigé par un clan de fous ivres de violence ».

Le boucher et les chatons

Trente ans plus tard, les « Rebelles » — combattants de Dieu sincèrement fanatiques ou truands parfois issus de banlieues européennes —, recueillent les fruits de ce travail d’opinion que quelques « clics » suffisent pourtant à déconstruire. Au principe de chaque image tremblante, « amateure », « réaliste » que vous livre la télévision, il y a le jeu complexe des Observatoires qui n’en sont pas, des sources non identifiées, la fluctuation des stratégies régionales et globales et les conflits de succession clanique... Bref, ce qui, de tout temps, a fait le grand jeu de la guerre et de la paix entre les Nations, mais que les journalistes s’acharnent à réduire en un affrontement entre « combattants-de-la-liberté » qui, à leurs heures perdues, donneraient du lait à des chatons (voir la photo du Huffington Post reproduite ci-après) et « Bashar-qui-massacre-son-peuple »... Slogan qui, adopté tel quel par l’ensemble du champ médiatique fleure par ailleurs bon l’officine ou l’agence de com’… Résurgence d’une vieille tradition française d’adhésion de la presse aux buts de guerre énoncés par le pouvoir ? Ou — et cela serait bien pire — oeillères des médias, qui ne verraient désormais plus le monde qu’à la lumière de leurs propres mythes ?

Geoffroy Géraud Legros & Nathalie Valentine Legros

Cette photo du Huffington Post montre un « combattant-de-la-liberté » qui, à ses heures perdues, nourrit un chaton... Comment ne pas le soutenir ?

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

Notes

[1Forces Françaises Libres

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