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Développement en otage

Grands projets : danger, élections !

12 mars 2014
Geoffroy Géraud Legros
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La prise en otage des grands projets et des innovations institutionnelles est l’un des pires traits de la vie politique réunionnaise. Les municipales de 2014 ne font pas exception à cette déplorable règle.

Viaduc de la Ravine Fontaine (Route des Tamarins). Photo : Mossot

Tout un symbole : c’est sur l’emplacement du défunt « Pôle Océan » que René-Paul Victoria a dévoilé la liste à la tête de laquelle il entend, dans moins de deux semaines, se rasseoir sur le fauteuil municipal dont il avait été délogé en 2008. « Pôle Océan », projet urbanistique emblématique de l’ère victorienne, devait, on le sait, « ouvrir la ville sur l’Océan ». Le slogan vaut ce qu’il vaut — du verbiage humanisto-technocratique dont tout le monde est définitivement « ragoulé ».

Mais enfin, il s’agissait bien de « faire » quelque chose.

Et chacun, à La Réunion, constate à quel point il est difficile de « faire », entre les études, les recours, les appels, les cassations, les enquêtes publiques, les comités de pilotage et les mille autres obstacles disposés dans les pas des « bâtisseurs » plus ou moins bien inspirés. En plus de ces embuches bureaucratiques — qui remplissent la gamelle de trâlées d’experts, bureaux d’études, consultants, chargés de mission et spécialistes dont le recrutement, pour dire les choses poliment, échappe le plus souvent au critère de préférence régionale — la marche des grands projets est dans notre île appesantie par des trillions de mécontents et de quasi-professionnels de la polémique.

Le capitaliste qui n’a pas obtenu le marché critique le capitaliste qui a été retenu — et finance même, le cas échéant, une campagne d’opinion contre ce dernier.

L’anti-capitaliste, qui, sur le plan idéologique, est au progressiste et au socialiste ce que le silex est à la navette spatiale — incapable de comprendre que si le capitalisme, c’est mal, le statu quo féodal et le sous-développement colonial, c’est pire — entre en sarabande aux seuls mots d’« entreprise » et de « multinationale ».

Ajoutons à cette faune, les associatifs et autres militants d’une « authenticité » qui ne se décline qu’au négatif, les légions d’écolos jusqu’au-boutistes, et convenons que, décidément, dans un pays où tout le monde parle « développement » et « progrès », il est bien difficile de faire sortir quelque chose de terre ou de produire une innovation administrative.

Victime des élections régionales, le Tram-Train n’a pas vu le jour.

Mais les grands projets sont plus encore victimes des élus que de la myriade de groupes de pression attachés à les faire capoter. Ainsi, Gilbert Annette a-t-il « battu à terre » le fameux pôle océan, qui devait laisser place à une réalisation architecturale plus comme ci et plus comme ça, moins coûteuse, etc… et dénommée, prodige d’imagination, « espace Océan ».

Pour l’heure, on a, encore et toujours, une verrue dans le centre de la plus grande ville d’outremer, — sorte de cratère bien visible depuis le boulevard Lancastel et qui s’offre aux touristes à peine débarqués de l’avion. Un Saint-Denis déjà enlaidi et dénaturé par des décennies d’assimilationnisme architectural (comprendre : du béton et de la ferraille pour avoir l’air « comme en France ») et quelques maquettes, qui laissent présager un « Espace » plus moche encore que le « Pôle » qui n’était déjà pas trop-trop « gayar ».

Gardons-nous d’ailleurs de trop présager, puisque la présentation de M. Victoria signifie sans doute que son éventuel retour en mairie lancerait un nouveau round d’études et autres épopées procédurales, toutes choses susceptibles d’être elles-mêmes « chavirées » au prochain changement de majorité. Les juristes, urbanistes, consultants, et autre experts en tout genre ont encore de beaux jours devant eux, à l’instar des dealers et proxénètes usagers du terrain vague de l’ex-futur Pôle-Espace.

Chantier du Pôle Océan en 2007, qui demeure une "verrue" sur le Front de mer de la capitale. Photo : Thierry Caro

La crise économique a amplifié un trait de notre mentalité fétichiste qui identifie les élus en général, et les maires en particulier, à des potentats sur « leurs » territoires, où ils sont les grands dispensateurs de l’emploi et des subsides.

« Des (micro)-monarques républicains », aurait dit un père fondateur de la Ve République — qui ne fut d’ailleurs pas le dernier à jouer les Grands Bâtisseurs Blancs sous nos cieux — dont les égos ont bien souvent raison des initiatives qui, estiment-ils feraient passer leurs adversaires à la postérité. La Rocade du Tampon, qui aurait évité l’enfer quotidien des embouteillages à des milliers d’automobilistes, a été supprimée d’un trait par M. Didier Robert, parce qu’elle était estampillée André Tien-Ah-Koon — officiellement, parce qu’elle « divisait l’espace en deux » (sic). Le Zénith fut lui aussi victime de l’alternance dionysienne de 2008, précédant le tram-train et la Maison des civilisations coupables de « porter » Vergès.

Mette ankor la pa asé ? La Nouvelle route du littoral (NLR) imaginée en remplacement du tram-train par Didier Robert, « tombeur » en 2010 de Paul Vergès et de ses projets, est aujourd’hui sous le feu croisé des critiques.

D’un côté, il y a les voix sérieuses qui alimentent un débat sérieux : l’ouvrage scellerait, selon elles, le destin du pays, ainsi arrimé au tout-automobile et aux énergies fossiles.

NLR : qui prendra la responsabilité d’abandonner un demi-viaduc au milieu de l’Océan ? Le Président de la région fait le forcing pour obtenir un commencement visible des travaux. L’ouvrage sera sans doute l’enjeu central de l’élection régionale de 2015. Photo : Région Réunion

D’autre part, d’autant plus bruyant sur le sujet qu’il y est tard venu, M. Thierry Robert s’est de son côté découvert une fibre anti-NLR depuis qu’il s’est mis en tête de déloger son presqu’homonyme de la Pyramide inversée. Le député-maire de Saint-Leu ne met pas pour autant tous ses oeufs dans le même panier et, tout vent debout qu’il est contre la « route Robert », il n’en positionne pas moins son frère sur les allotissements du futur chantier…

Gageons que Didier Robert, qui fait le forcing pour obtenir un commencement visible de travaux et n’a pas hésité à inaugurer le chantier le 20 décembre dernier, placera l’ouvrage au centre de la campagne de 2015. Ce qui donnera en substance : « Votez pour moi ou prenez la responsabilité d’abandonner un demi-viaduc interrompu en plein océan ! » On imagine d’ici l’embarras des « anti », contraints d’endosser l’étiquette de « casseur » qu’ils attribuent au Président de Région… Quant à l’État, sous la pression d’une opinion qui aura « vu » le commencement de l’ouvrage, pourra-t-il faire autrement que de rallonger les crédits qui, on le sait déjà, manqueront à la finalisation de la gigantesque NRL ?

Cette plausible combinazione — qui pourrait bien s’avérer efficace — illustre à souhait la prise en otage quasi-systématique dont sont victimes les grands travaux à l’approche des échéances électorales.

Le pli est pris avec d’autant plus de facilité par les politiques, militants et contestataires de tout poil, que ces derniers n’appartiennent pas aux catégories de la population qui peinent à la recherche d’une formation de chaudronnier, de soudeur, ou simplement d’un mur à monter pour pouvoir vivre, ne serait-ce que quelques mois, un peu au-delà des misérables standards de la CAF et du RSA.

De même, ce ne sont pas les petits entrepreneurs, affairés à rentabiliser une machine-outil ou un camion acheté à crédit, qui envoient valdinguer des chantiers de plusieurs dizaines de millions…

Hermann Élise, l’un des petits entrepreneurs qui a payé cher l’arrêt des grands chantiers. Photo : IPR

Comme les ouvrages de béton et d’acier, les innovations institutionnelles sont elles aussi bien souvent victimes du populisme électoral. Ainsi en est-il allé de la bi-départementalisation, réforme ô combien rationnelle mais combattue à coups de « zistoire gran diab » par ceux qui n’en auraient pas retiré le prestige. Aujourd’hui, c’est la 25ème commune de La Rivière qui est à son tour menacée : ouvert et fermé par intermittences, déjà victime de basses stratégies politiciennes, le chantier administratif avait pourtant été initié dès la fin du XIXe siècle. Tournant décisif, l’État s’est, en 2013, après une série de consultations et une montagne d’expertises, engagé, pour la première fois, à créer le nouveau territoire.

Un changement décisif est donc à portée de main pour les Riviérois, qui pour l’heure, paient cher leur éloignement des centres de décision — comme nombre de Réunionnais habitants les « Hauts » des grandes communes — et pâtissent toujours d’une inégalité flagrante devant les services publics du fait du poids centralisateur des « Bas » hérité de l’histoire du pays. Une injustice d’autant plus flagrante que le canton, développé et aménagé, a toutes les capacités d’accueillir demain les infrastructures manquantes… et surtout, contribue pour la plus grande part aux revenus fiscaux de la commune de Saint-Louis !

Mairie annexe de La Rivière

Or, ce découpage imminent est remis en cause par l’ensemble des candidats — y compris ceux qui portaient le projet il y a quelques mois encore — à l’exception du communiste Fabrice Hoarau. Et l’on sait fort bien ce qu’il y a derrière cette soudaine phobie de la partition : chacun des candidats (qui, dans la tradition réunionnaise, s’imagine élu dès le premier tour) se voit dans deux semaines bien plus volontiers maire d’une commune de 50.000 habitants que d’un territoire d’un peu plus de 30.000 âmes... Plutôt baron que petit marquis, se dit la trâlée de prétendants qui briguent le poste vacant du sortant Claude Hoarau.

Et puis, il est plus simple de continuer à « baiser » l’argent du contribuable riviérois en lui retournant quelques miettes, que d’imaginer des solutions pour les Bas industrialisés, mais partiellement privés de ces ressources par la calamiteuse intercommunalité.

Enfin, et c’est là que nos politiques révèlent leur trait le mieux partagé et le moins aimable, chacun sait que la naissance d’une nouvelle commune resterait, dans l’idée collective attachée au nom de son principal promoteur, Claude Hoarau. Inacceptable, aux yeux des égos de nos contemporains, lesquels, qu’il s’agisse de routes, d’avancées technologiques ou de réformes, préfèrent le croupissement à un changement qu’ils n’auraient pas marqué de leur griffe.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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