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GBH achète Vindémia

Le terroir réunionnais aura-t-il une place dans nos caddies ?

11 août 2019
Graziella Leveneur
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Nous Réunionnais, sommes-nous conscients de ce qui se joue à travers le rachat de Vindémia par le Groupe Bernard Hayot ? Avec 40,2% du marché en chiffre d’affaire, c’est une position de domination qui fait peur. La responsabilité de la grande distribution sur l’identité mais aussi sur la santé des Réunionnais est par ailleurs posée. Une contribution de Graziella Leveneur, secrétaire générale de l’UFR, de 1995 à 2015.

Variation autour du Cri d’Edvard Munch.

Une détonation dans le ciel de la grande distribution


Aux yeux de l’Union des Femmes Réunionnaises, l’annonce du rachat de Vindémia par le Groupe Bernard Hayot [GBH] constitue une détonation dans le ciel de la grande distribution, de l’économie réunionnaise certes mais surtout dans le ciel des ménages réunionnais qui achètent principalement dans la grande distribution et dont le deuxième poste de dépense est consacré à l’alimentation. 


Ce qui se passe dans la grande distribution touche donc les Réunionnais-es au plus haut point car ils achètent principalement dans les grandes surfaces dont les acteurs sont en position largement dominante avec 85% de part de marché et 105 magasins de grande ou moyenne surface.

En effet, l’acte d’achat des Réunionnais en commerce de proximité alimentaire généraliste reste marginal : le commerce de proximité alimentaire généraliste ne représentant que 4% de part de marché avec environ 900 points de vente.

Jeff Bridges dans "The big Lebowski", film d’Ethan Coen et Joel Coen, 1998.

Une situation quasi monopolistique au profit de GBH


Je résume l’évènement : GBH — franchisé Carrefour en Outre-Mer qui représente 17% de part de marché actuellement [selon le rapport de l’Observatoire des prix et des marges à La Réunion (OPMR) de juin 2019] — a annoncé le 22 juillet dernier le rachat de Vindémia qui, avec 29% de part de marché et 620M€ de chiffre d’affaire, est une filiale de Casino sur l’île de La Réunion depuis 2006 — et cela pour 219 millions d’euros.

Cette acquisition correspond à 22 supermarchés et 7 hypermarchés ; 4 hypermarchés seront rétrocédés à la société Make Distribution, nouvel acteur de la grande distribution, à capitaux réunionnais [dont la Société Adrien Bellier S.A. — SAB.].

Le groupe de Bernard Hayot se retrouve donc, avec ce rachat de Vindémia, avec 40,2% du marché en chiffre d’affaire, soit une hausse de 136%.

Une telle opération fait craindre une situation quasi monopolistique au profit de GBH, avec des conséquences fortement dommageables pour le pouvoir d’achat des Réunionnais, la filière et l’économie de l’île.

Principales revendications du mouvements des gilets jaunes : pouvoir d’achat des Réunionnais / contre les situations de monopoles.

« Le riz lé tro chèr »


Cet évènement est anxiogène à plusieurs titres :

Tout d’abord parce qu’il intervient dans un contexte de crise sociale très tendu, lié au mouvement populaire des gilets jaunes dont les principales revendications portent sur le pouvoir d’achat des Réunionnais et contre les situations de monopoles. Vous savez, le prix de l’alimentation a été l’objet d’une lutte constante dans l’histoire réunionnaise : en 1946, les femmes de l’UFF à La Réunion réclamaient la baisse du prix du riz. En 1975, l’UFR a mené une campagne « le riz lé tro chèr ».

Cet évènement est anxiogène pour les employés de Vindémia [Vindémia c’est, si je ne me trompe, 4600 employés dans l’océan Indien] qui ont appris la nouvelle par la presse. Yvan Hoarau, secrétaire général de la CGTR, a déclaré qu’aucune information n’a été donnée aux salariés et que les employés de Vindémia s’interrogent sur leur avenir. Il raconte qu’un employé s’est exclamé : « konm Hayot i pran toute à la Rényon, si demin mwin lé lisansié, ou sa mi sa rotrouv travay ? » [Si un employé de la grande distribution est fichu à la porte par Hayot, où retrouvera-t-il du travail ? Puisque tout appartient à Hayot.]. C’est une perception, à son niveau, de la main mise de Hayot et « le gars lavé la peur au ventre kan li disait ça ! » poursuit Yvan Hoarau.

Et puis il y a les nombreuses femmes, les caissières, les petites mains... elles sont en première ligne... L’UFR est très inquiète pour elles.


Une position de domination qui fait peur


Cet évènement est anxiogène pour les acteurs économiques.

Nous Réunionnais, sommes-nous conscients de ce qui se joue à travers le rachat de Vindémia par le Groupe Hayot ? Avec 40,2% du marché en chiffre d’affaire, c’est une position de domination qui fait peur.

Pour bien prendre la mesure du poids économique du groupe Hayot, il suffit de lire le « Top 500 » des entreprises de l’océan Indien publié par L’Eco Austral.

Depuis 2014, le groupe d’affaires conserve son titre de première entreprise de l’océan Indien ; en deuxième et troisième position du classement, on retrouve IBL [île Maurice] et… Vindémia !

Le groupe Bernard Hayot a dépassé en 2017 la barre du milliard d’euros en chiffre d’affaires [1,016]. L’entreprise représente diverses grandes marques. Parmi elles, on retrouve des enseignes de renom comme Carrefour, Renault, Dacia, Mercedes, Audi, Volkswagen, Michelin, Mr Bricolage, Décathlon, Danone, La Brioche Dorée etc.


Le poids économique de GBH sur les ménages Réunionnais


L’Eco Austral évoque « une ascension fulgurante pour GBH : une hausse de 7% des ventes automobiles, sur un marché où elle détient 42% des parts, a profité à cette entreprise. Par ailleurs, bien que son activité principale soit la grande distribution alimentaire, GBH a ouvert un magasin Norauto. C’est un pas de plus vers l’expansion pour le groupe Hayot. Par ailleurs, l’entreprise compte développer la carte Hyundai à Madagascar. Il s’assurera ainsi une place sur les trois principales îles des Mascareignes, étant déjà présent sur le sol mauricien ». 

Pour établir une comparaison, la CILAM [1] arrive en 25ème position du top des 30 entreprises réunionnaises de l’Eco Austral avec un chiffre d’affaire [2017] de 145 M€ et un effectif de 650 employés.

Le poids économique de GBH à La Réunion se mesure non seulement en chiffre d’affaire, en effectif mais aussi et surtout à travers les postes de dépenses des ménages réunionnais.


GBH aujourd’hui très largement présent sur différents secteurs


L’économie de La Réunion s’articule autour de la consommation des ménages, des investissements publics [grands chantiers structurants] et des investissements privés.

Aujourd’hui, le portefeuille du Réunionnais est composé à près de 50% des postes suivants [INSEE 2015] :

  • Se déplacer : 16% ; 1er poste de dépenses,
  • Se nourrir : 14% ; 2ème poste de dépenses,
  • S’amuser : 8%,
  • Entretenir la maison : 7%.

Le GBH est aujourd’hui très largement présent sur l’ensemble de ces postes. Selon des estimations des acteurs du secteur et les données du groupe, le poids économique de GBH à La Réunion est en effet le suivant :

• POUR SE DEPLACER [16% du portefeuille du Réunionnais]

Le groupe GBH possède environ 50% de part de marché [PDM] sur l’automobile avec les concessions Renault, Dacia, Volkswagen, Audi, Mercedes, Hyundai, mais aussi pour les locations de voitures, et jusqu’à 80% de PDM pour les concessions de camions [Mercedes et Renault]. Le groupe GBH possède par ailleurs 50% de part de marché sur les pièces détachées, les pneus, les centres auto [Speedy, Norauto].


GBH : 45% de PDM pour la production laitière ultra frais


• POUR SE NOURRIR [14% du portefeuille du Réunionnais]

Le groupe GBH possède 16% de PDM dans la grande distribution avec Carrefour et 40,2% de parts de marché [en chiffre d’affaire] une fois la cession faite [et après la cession de 4 hyper à Make] selon le consultant Christophe Girardier, auteur d’un rapport sur le secteur pour l’OPMR en juin 2019 [Le Quotidien de la Réunion – 31 juillet 2019].

Le groupe GBH possède 45% de PDM pour la production laitière ultra frais, sous licence Danone et concurrence ainsi la CILAM, l’une des plus anciennes entreprises réunionnaises qui produit Yoplait.

Le groupe GBH a un rôle d’importateur-grossiste de produits courants de consommation alimentaire, droguerie, hygiène de grandes marques, via sa filiale Bamyrex qui commercialise en exclusivité le portefeuille de marques Reckitt et des marques fortes comme Pepsico, Twinuts Benenuts, Lays, Cheetos, Fritelle, 3D Bruges, BN, Delacre, MC Vities, Brossard, Kellogs, Senseo, Maison du Café, Lindt, Bjorg, Sucre Daddy, Chips Jacker, Epices Natural, Jacquet.

Le groupe GBH a la gestion des enseignes de restauration rapide avec Brioche dorée et la Croissanterie.


Quel avenir pour la concurrence ?


• POUR S’AMUSER ET ENTRETENIR LA MAISON [15% du portefeuille du Réunionnais]

Le Groupe GBH possède environ 50% de PDM dans le bricolage [Mr. Bricolage], le sport [Décathlon] et la culture [FNAC].

La cession de Vindémia au groupe GBH telle qu’envisagée fait donc craindre une position dominante ou une très forte influence de GBH sur près de la moitié du portefeuille des Réunionnais, et sur l’économie réunionnaise.

Quand on a le le poids économique du Goupe Bernard Hayot à La Réunion, soit plus d’un milliard d’euros, quel est l’avenir pour la concurrence ?

Or, les récents événements sociaux à La Réunion ont mis en lumière la nécessité de préserver un équilibre concurrentiel dans la vente des biens et services afin d’éviter les mainmises et les monopoles.


Selon 41% des Réunionnais, le pouvoir d’achat a baissé en 2018


Un risque de concentration du poids économique local entre les mains d’un acteur unique serait un signal désastreux donné aux Réunionnais alors même que :

  • Les prix sont déjà 7,1% plus élevés sur l’île par rapport à la métropole [INSEE 2015].
  • Ce chiffre grimpe à 28% quand on ne regarde que les produits alimentaires [avis du 4 juillet 2019 de l’Autorité de la concurrence].
  • 40 % des Réunionnais vivent sous le seuil métropolitain de pauvreté et la pauvreté est beaucoup plus importante qu’en métropole [14 %, INSEE 2015].
  • La Réunion subit un chômage de masse à 24% en 2018 [INSEE 2018].
  • Le moral et la confiance des ménages sont en berne : 79% des Réunionnais pensent que la crise des gilets jaunes aura un impact important sur l’économie ; 60% estiment que leur situation personnelle s’est dégradée [en hausse] et 41% que leur pouvoir d’achat a baissé en 2018 [Source Observatoire de la consommation].
David Hornsby, alias Boomer. "Goog girls", série télévisée américaine créée par Jenna Bans.

Nos yaourts Yoplait sont-ils menacés ?


Quand on a ce poids économique là, dans notre société insulaire [au cadre européen] éloignée des marchés, on a des devoirs, le devoir de ne pas trop peser sur les autres entreprises.

J’aime utiliser cet exemple : ainsi le groupe Hayot est propriétaire du groupe Danone, pensez-vous que le groupe Hayot mettra dans ses magasins nos yaourts Yoplait entièrement fabriqués ici plutôt ceux de la marque Danone ? Une baisse de part de marché de 65 à 50% de la Cilam pourrait avoir lieu suite à l’opération d’achat de Vindémia par Hayot !

Etant donné le poids économique que représente le groupe Hayot mais également toute la grande distribution à La Réunion, nous sommes en droit d’attendre d’eux — et d’exiger — une certaine éthique car après tout c’est avec notre argent, l’argent des Réunionnais-es, qu’ils vivent et font des profits.

"Jackie Brown", interprétée par Pam Grier, arrivant au centre commercial. Quentin Tarantino, 1997.

Nous réclamons un acte en faveur du pouvoir d’achat !


Nous réclamons :

  • un engagement social, territorial, environnemental et de santé publique,
  • la protection des employés, de tous les employés, qu’aucun d’eux ne fasse l’objet d’un dégraissement des effectifs,
  • un acte en faveur du pouvoir d’achat, d’une part par la revalorisation des salaires des employés, d’autre part par l’adaptation des prix à la situation de pauvreté à la Réunion ; que les prix soient adaptés à la situation de pauvreté à La Réunion,
  • une volonté stratégique, économique et financière de décider localement, de garder leur valeur ajoutée et leurs résultats à La Réunion, d’investir localement, d’embaucher localement,
  • une présence plus importante des producteurs locaux dans les rayons,
  • leur participation à un fonds d’aide aux ti boutiks dans un partenariat public/privé,
  • la vente de produits à faible empreinte carbone, bio, frais, traçables,
  • une prise de responsabilité de leur part dans la gestion des déchets car ce qui se retrouve dans les poubelles des Réunionnais-es vient principalement de la grande distribution [films bouteilles plastiques, canettes, verre…],
  • une prise de responsabilité de leur part en matière de santé publique et de lutte contre l’obésité et le diabète à La Réunion : les barres chocolatées, les chips, les sodas en « produit d’appel » ça suffit !


Quelle place pour le terroir réunionnais ?


Cet évènement est anxiogène pour les producteurs locaux.

Quelle collaboration avec les producteurs réunionnais, avec l’agriculture raisonnée et bio ? Quelle participation au développement des filières animales et maraîchères ?

Actuellement la démarche de partenaires de confiance entre les producteurs et l’enseigne représente 60% des ventes de produits frais. Qu’en sera-t-il à l’avenir ?

Quel soutien aux modes de production respectueux de l’environnement ? Quel soutien aux filières locales afin de proposer des produits frais ? Quel soutien aux filières de « poissons pays » issus de la pêche côtière et aux « fruits d’origine Réunion » ?

Quelle place pour le terroir réunionnais et son authenticité ? Et le savoir-faire de la terre réunionnaise ?


Un modèle mortifère qui tire tout le monde vers le bas


Je cite le consultant pour l’OPMR, M. Girardier : « Vu le pouvoir de marché que la grande distribution a atteint, Il ne faudrait pas laisser aux seuls acteurs distributeurs le pouvoir de décider sans cadre ni limite, de l’exposition des marques locales dans les rayons des hypermarchés.

Nous sommes en présence d’un modèle désormais mortifère et inflationniste, qui tire tout le monde vers le bas, notamment pour les produits d’appel et en particulier ceux issus de la production locale.

La plupart des acteurs le reconnaissent, mais aucun d’entre eux ne veut en sortir le premier, de peur d’être la principale victime.

Dans un tel contexte, il me semble qu’il appartient aux pouvoirs d’agir pour réguler le système et en corriger les effets pervers ».


Le modèle importé des hyper est inadapté à La Réunion


Cet évènement est anxiogène pour le commerce de proximité et ses défenseurs qui s’inquiètent de l’absence d’alternative d’approvisionnement pour les petits commerçants. Le marché de référence des hyper pèse à La Réunion 3,8 milliards d’euros. Sept enseignes se le partagent.

M. Girardier, rapporteur de l’étude relative à l’intérêt de la création de structures coopératives dans le contexte particulier de La Réunion, déclare qu’« au niveau global de l’île, la situation semble concurrentielle, mais la réalité est tout autre quand on examine la situation au niveau local des zones de chalandises, ou des zones d’attraction des pôles urbains et quand on prend en compte l’attractivité dominante du format de l’hypermarché face à d’autres magasins de taille plus petite et notamment les supermarchés qui n’exercent pas le même niveau de concurrence ».

« Il n’y a guère que le bassin de Saint-Pierre/Le Tampon/Entre-Deux qui est concurrentiel puisqu’on trouve trois acteurs différents. Enfin, la zone de Saint-Joseph où il n’y a que des supermarchés peut être considérée aujourd’hui en situation de concurrence, mais un hyper Leclerc va s’installer prochainement et l’environnement ne pourra plus être considéré comme concurrentiel, sans parler de l’impact évident sur la disparition de beaucoup de commerces de proximité de la zone. Le modèle des hyper importé de la métropole est clairement inadapté à La Réunion et devient préjudiciable au pluralisme concurrentiel et donc aux intérêts des consommateurs. C’est pourquoi je préconise dans mon rapport un moratoire pour toute nouvelle ouverture d’hypermarchés et la réduction à 2000 m2 maximum pour les autorisations d’ouverture ».

Voilà une perspective à laquelle nous adhérons !

Commerce de proximité, dans "Le cinquième élément", Luc Besson, 1997.

Objectif : Bout-IKS !


Cette étude pour l’OPMR de La Réunion propose également le regroupement des petits distributeurs en coopératives d’achat. Un premier projet de coopérative de commerçants indépendants de proximité — baptisé Bout-IKS [2] — est en cours d’expérimentation.

Il s’agit de « leur permettre de se fournir directement auprès des producteurs locaux eux-mêmes. Précisons que chez les deux grossistes, ils achètent leur produits à un prix jusqu’à 40 % plus cher qu’un prix de vente en promotion dans un hyper. Par ce modèle de coopérative, sans intermédiaire et donc en circuit court, ces petits commerçants vont pouvoir proposer des produits locaux à un prix proche, voire équivalent, à ceux pratiqués par les grandes surfaces.(…) Ce nouveau modèle de structuration en coopératives des commerçants indépendants de proximité qui restent au nombre de près de 1000 à La Réunion, là ou ils ont disparus en métropole, permettrait de faire émerger de nouveaux acteurs qui ensemble pourraient peser à moyen terme de 25 à 30% de part de marché, selon les estimations réalistes que j’ai pu faire, soit l’équivalent de celle de Leclerc, contre seulement 4% aujourd’hui ».


Pour un nouveau modèle de distribution : moderne et créole


Il appartient aux pouvoirs publics de créer les conditions d’un nouveau modèle de distribution.

« A mon sens le moment est venu pour les pouvoirs publics de favoriser un nouveau modèle de distribution en aidant les acteurs indépendants de la distribution à se structurer en coopératives. A La Réunion, la filière d’un nouveau commerce de proximité à inventer, devrait être considérée comme le sont les start-up dans le secteur des nouvelles technologies innovantes, car cette approche représenterait une vraie innovation. De telles start-up du commerce de proximité devraient pouvoir bénéficier d’aides financières pour se structurer et se développer au travers des dispositifs de existants ou même des fonds européens. On verrait alors émerger un nouveau modèle alternatif de distribution à la fois moderne et encré au cœur de la culture créole ».

Cet évènement est anxiogène culturellement pour le consommateur réunionnais : le groupe Hayot exerce déjà un poids sur le consommateur réunionnais car il est sur un spectre large : voitures, bricolage, alimentation, jardins, ciment… Il influence déjà énormément l’acte d’achat des Réunionnais.

Le Prisunic de la rue Maréchal-Leclerc, le premier supermarché de La Réunion.

Impérialisme économique sur l’océan Indien ?


Par ailleurs, il y a de quoi s’interroger sur l’impérialisme économique qui s’étend sur la zone océan Indien car en rachetant Vindémia le groupe Hayot pénètre à Maurice, Madagascar et Mayotte où Vindémia est installé dans et certaines femmes à l’UFR n’hésitent pas à évoquer « le retour de la Compagnie des Indes », créée par Colbert en 1664, qui était un instrument de domination avec usage du monopole, faisant des bénéfices atteignant jusqu’à presque 300% et des théories mercantilistes colonialistes.

Quelle valeur culturelle aura l’acte d’achat de chacun de nous ?

Ainsi je pense que le Groupe Hayot orientera et dictera la consommation réunionnaise, voire celle des îles de l’océan Indien, et donc notre identité, notre culture, par le choix des produits proposés. Et la question se pose aussi des produits de dégagement de basse qualité, des produits avec une empreinte carbone lourde.

Et quelle alternative dans l’acte d’achat des Réunionnais ? Quelle valeur culturelle aura l’acte d’achat de chacun de nous ?

La traditionnelle "boutique chinois" ou le commerce de proximité.

Santé publique : la responsabilité de la grande distribution


Laurence pourchez [3] a fait une étude qui s’intitule « Comportements alimentaires, petite enfance et grande distribution : incorporation de nouvelles normes à l’île de La Réunion ».

Elle examine la manière dont se sont, tout au long de l’histoire de La Réunion, constitués les usages alimentaires. Elle a travaillé sur les phénomènes engendrés par l’installation dans l’île de la grande distribution. Pour rappel : il y a 47 ans, en 1972, le premier supermarché à l’enseigne SCORE ouvrait ses portes rue Jean Chatel, au cœur de la capitale dionysienne, suivi d’autres magasins au rythme d’environ un par an.

« À La Réunion et dans le domaine de l’enfance, l’évolution des conduites alimentaires est particulièrement rapide et se solde par une progression constante du nombre d’enfants obèses [un enfant sur cinq environ en 2005]. Du point de vue de la santé, l’analyse de la transformation des comportements et normes alimentaires revêt donc une importance particulière ».

Variation créole sur une œuvre d’Andy Warhol.

Des barres chocolatées positionnées juste devant la caisse


Quels bouleversements ont été opérés dans les modes de consommation en 47 ans ? Comment l’arrivée de nouveaux produits issus de la grande distribution modifie-t-elle les conduites préexistantes ?

Laurence Pourchez a étudié plus particulièrement le changement des normes et pratiques alimentaires dans l’enfance.

Elle dit que le caddie de la ménagère réunionnaise peut être divisé en deux types de produits. D’une part, ceux qui révèlent des choix alimentaires centrés sur la tradition réunionnaise, tradition qui s’est construite tout au long de l’histoire par les apports successifs de tous ceux qui sont venus peupler l’île [les produits concernés sont le riz, les grains, le piment, les citrons verts, les tomates, le curcuma] ; d’autre part, le caddie est composé de divers produits caractéristiques de la grande distribution : friandises, biscuits, jus de fruit, lait chocolaté, limonade, céréales de petit-déjeuner.

Et elle note que l’enfant réunionnais, plus influençable que la mère, participe, même si les comportements sont induits par le positionnement des barres chocolatées juste devant la caisse, aux choix maternels.


Modèle occidental véhiculé par la grande distribution


Laurence Pourchez montre la manière dont les conduites alimentaires réunionnaises, constituées à travers les apports fournis tout au long de l’histoire, sont bouleversées par l’apparition, dans le paysage alimentaire réunionnais, du modèle occidental de consommation véhiculé par la grande distribution.

A la suite des travaux conduits par Daniel Baggioni et Carpanin Marimoutou sur le lien entre cuisine et identité réunionnaise [1988], des recherches de Jean Benoist sur le corps et l’anthropologie médicale en société créole [1993] et de l’étude de Patrice Cohen sur l’anthropologie de l’alimentation à La Réunion [1996, 2000], elle analyse la manière dont les pratiques alimentaires préexistantes dans l’île ont été remises en cause par l’arrivée des nouveaux produits de consommation et se pose la question de l’impact de ces transformations dans le domaine de la santé publique : ces modifications sont-elles à l’origine de l’augmentation du nombre d’enfants obèses dans l’île ?

La responsabilité de la grande distribution sur non seulement l’identité mais aussi sur la santé des Réunionnais est ainsi posée.

Graziella Leveneur

Notes

[1Compagnie laitière des Mascareignes qui compte parmi les dernières entreprises réunionnaises de l’agro-alimentaire à survivre.

[2Bout-IKS : coopérative regroupant des commerces alimentaires de proximité.

[3Laurence Pourchez est anthropologue chargée de mission académique pour le rectorat de La Réunion, associée au CNRS [UMR 8098, Muséum national d’histoire naturelle et UMR 306, Centre d’ethnologie française] et au CIRCI [Centre interdisciplinaire de recherches sur la construction identitaire] à l’Université de La Réunion.

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