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Premier roman

« Gourmande » : balance ton corps

17 octobre 2017
Nathalie Valentine Legros
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« S’il courait plus vite il pourrait décoller... » Les personnages du premier roman d’Isabelle Kichenin, « Gourmande », courent, décollent, balancent leurs corps. Contredanses et décadence, coups de cogne et tendresse, envols et chutes. Haletant.


« Elle avait toujours aimé ça, les fêlures apparentes »


La couverture du premier roman d’Isabelle Kichenin — le titre « Gourmande » et la photo — semble tout droit sortie d’un magazine féminin. Fausse route. Ici, il n’est pas question de gourmandes en quête d’une nouvelle ligne, même si le personnage principal, Mathilde, ne veut plus voir sa propre chair et « l’emballe dans des couches de gras rassurant, des jeans, des pulls ».


« L’odeur des sardines Robert et des Solpaks »


Derrière le miroir tendu de la couverture de « Gourmande », le voile se déchire. « S’il courait plus vite il pourrait décoller... » : une course folle, en accéléré, sans halte. Jusqu’à l’envol. « Seule sa bouche la trahissait parfois ». Cette bouche de la couverture, maquillée et prête à exhaler la fumée comme pour exorciser le « corps emballé ».

A l’intérieur, les chapitres, courts, reconstituent les vies ébréchées de Mathilde, Damien, Marie, Sergio, leurs « fêlures apparentes ». Dans un style vif.

Isabelle Kichenin.

« Partager en riant la poignée de “pastilles” »


À la vitesse d’une longue nouvelle, Isabelle Kichenin déroule une écriture directe, sensitive, souvent sombre, toujours le ton juste, tricotant les souvenirs et les désirs de personnages ancrés dans un présent douloureux et lumineux, à travers une vaine quête de bonheur.

Une maille à l’envers du décor, une maille à l’endroit où ça fait mal.


« Le petit boudoir de la Marie Brizard »


Ses personnages — Damien et Marie particulièrement — nous sont si familiers, archétypes d’une jeunesse réunionnaise qui arpente en somnambule le mince fil-macadam de la vie, entre la déshérence, les excès et un modèle imposé de réussite sociale. On a tous croisé une Marie ou un Damien ; leurs visages se dessinent sous les mots d’Isabelle Kichenin par touches subtiles.


« Promis, après, elle jouerait du piano comme un ange »


Et Mathilde ? Le fil conducteur de « Gourmande »... A fleur de peau. A rebrousse-poil. « Ebréchée », le « corps en jachère ». Assaillie par l’enfance... En refermant « Gourmande », on est envahi par l’étrange sensation que ce roman a été écrit à la première personne. « Je, nous ». Mathilde/Isabelle. Mais vérification faite : non. « Elle, il, eux ».

Mathilde n’est pas Isabelle. Elle est née d’Isabelle et lui emprunte ses discours, ses contradictions, cette ligne de vie que l’on voudrait traçant droit vers la lumière et qui n’arrête pas de faire des nœuds.

Une maille à l’enfer, une maille allant droit.

Oeuvre de Charles Blackman.

« J’ai brisé (...) le cercle infernal de la violence et du malheur »


Mathilde n’est pas Isabelle et quand elle ouvre la bouche, « cette bouche qui la trahissait parfois », c’est justement pour dire ce que l’autre ne dit pas, égratignant par exemple dans un grand éclat de rire les pratiquants de « C’est où l’after ».

Mathilde n’est pas Isabelle. Elle lui emprunte ses souvenirs et les distille au hasard des pages : « Elle avait le son des soirs de meetings à Cambuston, affiches de Mitterrand placardées sur le toit de la case, marmailles jouant dans la terre, aussi excités que les adultes ».

"La chute des anges", Marc Chagall, 1924.

« La chute était bien trop douloureuse »


Mathilde n’est pas Isabelle mais, dans un glissement progressif, elle finit par la dominer, la vampiriser et... l’exorciser. Mathilde est-elle cette amie secrète que l’on s’invente, enfant, et qui absorbe tous les tourments pour soulager l’âme, tous les coups de cogne pour protéger l’autre, tout le trop-plein d’un corps malmené/malaimé ? Celle qui ose là où l’on renonce ?


« J’ai du gris partout et ça tache »


L’écriture est mystérieuse, solitaire comme un cri lancé au monde. Ce n’est pas un processus rectiligne. Dans les méandres de son roman, Isabelle Kichenin « crache au ciel » un cri pour mettre en lumière les blessures de l’enfance dérobée, celles qui se cachent dans « ce corps qui n’existait plus ».

Dans les méandres, elle ne perd jamais de vue son objectif. Toutes les paroles, tous les actes de ses personnages, tous les rebondissements sont conçus pour tirer le lecteur vers cet objectif.

Isabelle Kichenin, entière hier et aujourd’hui.

« Encore un effort et il pourrait décoller »


Isabelle n’est pas Mathilde. Juste la main qui guide le ressort du personnage de cette Mathilde qui, à la différence de celle de Jacques Brel, « ne reviendra[it] plus ».

Je la revoie il y a 30 ans exactement. Adolescente aux cheveux mi-longs, déterminée. Capable de mettre toute son énergie dans une cause. Une terrible soif de vivre et de dé-sauter les frontières. Une véritable générosité. Entière hier et aujourd’hui. Une maille allant droit, une maille allant vers...

Le roman d’Isabelle Kichenin se lit sans halte. C’est une œuvre sincère. A l’heure où les réseaux sociaux débordent de #balancetonporc, Isabelle raconte l’envol et la chute d’un corps. Et c’est bouleversant.

Nathalie Valentine Legros


« Gourmande », Isabelle Kichenin, Editions Orphie.

Retrouvez Isabelle Kichenin ici : « Marcelle, La Réunion qui montre ses bras ».


Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
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