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Gauche réunionnaise : le baiser ou la mort

2 avril 2014
Geoffroy Géraud Legros
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Municipales : le PS est ébranlé et les deux principaux protagonistes de l’affrontement au sein de la gauche non socialiste sortent exsangues de la bataille. Grande vainqueure de ce quasi-anéantissement, une droite nouvelle pointe à l’Ouest, nourrie à l’obscurantisme et au populisme, et part à la conquête du pays. L’alternative est-elle possible ?

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Longtemps, le PCR a fait tenir ensemble les aspirations syndicales, égalitaires et autonomistes. Photo : Le Quotidien (archives)

Invité avant-hier sur le plateau radio de Sophie Person [1], c’est avec intérêt que j’ai écouté David Chassagne [2] émettre le pronostic d’une future réconciliation au sein du PS réunionnais, écartelé entre la Fédération, « tenue » par Gilbert Annette, largement réélu ce dimanche maire de Saint-Denis, et le courant dissident du « Progrès », incarné par les parlementaires dits — non sans quelque abus de langage— « ruraux », dirigé par les élus PS du Sud et de l’Est du pays. Une force qui, analyse mon confrère, sortirait de ce scrutin municipal affaiblie face au canal historique et se verrait ainsi contrainte à l’ouverture à ces derniers.

La première partie de ce propos mérite d’être nuancée : si MM Vergoz et Vlody ont respectivement échoué à reconquérir et à conquérir les communes de Sainte-Rose et du Tampon, M. Lebreton, homme fort du Progrès, est le seul socialiste du pays à avoir rempilé dès le premier tour. Jean-Claude Fruteau, qui apporte aux « socialistes des champs » un indéniable crédit historique et un supplément d’âme idéologique, est facilement réélu au second round dans son fief. Côté « fédé », Gilbert Annette peut s’enorgueillir de conserver la mainmise sur la capitale. En revanche, il échoue à « placer » son frère, lequel, malgré près de quatre années de travail de terrain acharné et quotidien, reçoit une raclée mémorable dans la commune voisine de Sainte-Marie. Enfin, le courant Annette enregistre la défaite de Jean-Luc Saint-Lambert à la Plaine des Palmistes, et se retrouve donc plus confiné que jamais dans l’isolat dionysien.

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Gilbert Annette (à gauche) garde la mainmise sur la mairie de Saint-Denis, alors que Patrick Lebreton (au centre) est le seul socialiste du pays réélu dès le premier tour. En situation de "pat" après les municipales, le dirigeant fédéral et l’homme fort du "Progrès" ont entamé un rapprochement. Photo : IPR

À la différence de David Chassagne, il me semble que l’on peut conclure, dans le langage des échecs, à une situation de «  pat  » entre les deux factions, dans un contexte où la social-démocratie, dont l’essor local est somme toute assez récent, s’en sort bien mieux que dans l’Hexagone.

Je partage en revanche avec mon interlocuteur l’idée selon laquelle cette perte de vitesse, même relative, ne peut que hâter un rapprochement, ne serait-il que temporaire, entre les deux tendances adversaires au sein du PS.

La question interpelle bien plus gravement la « première » gauche qui est, à La Réunion, issue du syndicalisme, des mouvements de planteurs, des aspirations souvent contradictoires à l’égalité, à la reconnaissance culturelle et au self-government, tous courants d’opinions longtemps ramifiés par le Parti communiste réunionnais (PCR).

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Huguette Bello a lancé le PLR, à l’issue d’un long différend l’opposant à la direction du Parti communiste réunionnais. Photo : IPR

Divisé, d’abord de manière assez peu décelable par les non-initiés dès la fin des années 1990, le PCR, première force du pays jusqu’en 2009, a éclaté entre 2011 et 2012, se scindant lui aussi entre un « canal historique », lui-même en proie à de fortes contradictions internes, et le parti « Pour La Réunion », dirigé par Huguette Bello, emblématique Présidente de l’Union des femmes réunionnaise (UFR). Victorieux aux cantonales de 2011, PLR battit nettement le PCR aux législatives de 2012, emportant la seconde circonscription dès le premier tour.

Rassemblant une part conséquente de l’électorat féminin, dont on ne dira jamais assez l’importance dans la genèse du mouvement social réunionnais, proche des syndicats, le nouveau Parti semblait en outre emporter la part du lion, et être en mesure, à terme, de réorienter vers lui l’héritage du courant communiste, présentant à cette fin bon nombre de candidats contre le « canal historique » dans de nombreuses communes. Le PCR, de son côté, donnant la priorité à la « lutte entre deux lignes », identifiait PLR comme son ennemi principal.

Ces stratégies en miroir ont reçu une sanction partagée : l’échec, et un invraisemblable jeu de chaises musicales côté PLR, qui voit Mme Bello évincée de la commune dont elle était depuis 2009 la dirigeante emblématique, et la prise par son parti du Port, bastion du PCR « historique ». Ce dernier, qui prend un bien mauvais coup, ne conserve que la commune de Sainte-Suzanne, perd La Possession et échoue, à Saint-Louis — victime d’une vendetta couvée depuis près de vingt ans — à contrer le retour en force de Cyrille Hamilcaro. Les candidatures de PLR ne sont guère plus fructueuses...

La division tue. Et c’est sur une partie nulle, dont les deux protagonistes sortent exsangues, que s’achève cette nouvelle manche du duel fratricide PLR/PCR. Grands vainqueurs de ce quasi-anéantissement : la droite et le « centre » — et le centre, à La Réunion, c’est la droite, comme l’a régulièrement rappelé Cyrille Hamilcaro, baron du centrisme s’il en est. On aurait tort de lire les conséquences de ce basculement aux seuls prismes des batailles d’égos ou de la variation des rapports de forces locaux. Si elles divergent par le style et la stratégie, les volontés de puissance qui s’engouffrent dans le vide créé par l’affrontement PCR/PLR se retrouvent en revanche sur deux terrains communs : l’obscurantisme, et le populisme de marché.

Obscurantisme : l’annonce, par Joseph Sinimalé, de la réaffectation de la médiathèque de Saint-Paul, promise paraît-il à devenir un « business center » en donne la mesure. Du côté de la chambre de commerce, certaines indiscrétions font état de négociations entre le nouveau maire et un entrepreneur, en vue de transformer le futur Pôle sanitaire ouest en…casino. Un ladi-lafé si énorme qu’on a du mal à le croire mais qui, même s’il n’était pas pas avéré, en dit déjà long sur l’humeur idéologique qui entoure le retour au pouvoir de « Loulou » Sinimalé.

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Fransformer les bibliothèques en business centers et les hôpitaux en casinos : Joseph Sinimalé incarne une droite décomplexée, nourrie d’obscurantisme et de populisme. Photo : IPR

Populisme de marché : la droite qui reprend pied à Saint-Paul n’est pas celle des Pierre Lagourgue, des Éric Boyer, des chantiers, des universités, des aéroports et d’une certaine idée de la créolité.

C’est une droite de République bananière, qui vit de subventions, niches fiscales et de commande publique, et non pas d’activités manufacturières. Qui ne voit dans la savane et les bordmèr que des terrains pour villas piscinées, bars « lounge » et restos uniformes interchangeables à tartare-et-magret. Une droite pour laquelle la culture, c’est machines à sous et roulettes, dodo au soleil, plumes dans le cul et, de temps à autres, une petite subvention au groupe de dance-hall de la cité d’à côté. Une droite qui, sous des labels mouvants, part à la conquête du pays armée de démagogie, de fric, et met à profit sans complexe ses collectivités pour faire voter.

L’impératif de l’unité frappe donc à la porte de la gauche non-socialiste, plus impérieusement encore qu’à celle du PS.

Reste à savoir si la poursuite d’un différend devenu incompréhensible au plus grand nombre primera sur la raison au sein d’un courant qui, si l’on additionne les scores réalisés par ses branches rivales, demeure virtuellement la ou l’une des forces principales de la vie politique réunionnaise.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

Notes

[1Réunion Première, Club de la presse, « Devant La Réunion »

[2Journal de l’île de La Réunion

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