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Politique

Front national : La Réunion, terre d’élection(s) ?

20 janvier 2014
Geoffroy Géraud Legros
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Le FN, greffe imprenable à La Réunion ? Non-va. Le terreau est bon, et en 2012, toute une droite orpheline y a retrouvé ses tuteurs.

Photo IPR.

Février 2012...
Olivier : — « 200 euros, té ? 200 euros ?! Ah, mi sar vote pou fanm la moin ! »
Il tape du plat de la main sur la table — la bouteille vide de jus d’aloe vera vacille et tombe doucement sur la nappe.
André, (reculant sa chaise qui émet un roucoulement fatigué ) : — « Aou pès kouyon, ou kalkil madame i sar done larzan in boug noir konm ou ? »
Olivier : — « Mé la di dann radio ».
Jimmy : — « Aou ou kroi toute ou ».
Il lève sa tasse à hauteur des yeux, fixe son dalon, assèche d’un trait le reste de son café. Convaincu et un peu honteux, Olivier sourit, les yeux légèrement baissés. Marmonne tout de même :
— « 200 euros té kan minm ».
Il salue le vieil homme et s’en va prendre son service — il est contractuel dans l’administration.

André, s’installe au bar, commande un café de mieux.
— « Ah Marine i sar fé in taba si Sinlui », lui lance le tenancier, Gladstone éteinte au bec, une main sur la machine à expresso, l’autre à la recherche d’un briquet dans le ventre creux du bar bois et formica. « Elle a promis deux-cent-eu-ros ! »
— « Tchk ». André émet un cliquet sec — hochement de tête vers le haut, moustache en avant.
— « Kel taba don. Domoune la droite va vote Sarko, domoune la gauche va vote Hollande ».
— « Zordi lé pi parèy… Domoune i konpran pi ryin… i rode ryink larzan… », répond le barman en mâchonnant sa clope éteinte.

Quelques jours plus tard et quelques rues plus bas, Claude Hoarau, maire communiste de Saint-Louis, « accueille » la candidate du Front national, en visite dans un temple hindou du quartier populaire de l’Étang.
— « Èl i sorte manzh bèf », dit, en colère, l’un des manifestants contenus derrière une rangée de CRS. Comment le sait-il ? Son cousin escorte « Marine » et les skinheads qui l’accompagnent depuis l’aéroport —. Au téléphone, le cousin a dit : la madame s’est enfilé un steak king-size. Et que fait-il dans cette affaire, ce cousin d’une phratrie communiste ? Réponse et haussement d’épaules :
— « L’argent  ».

Après une « Internationale » à pleine gorge, le maire de Saint-Louis exhorte ses troupes à la retenue :
— « Nous n’empêchons pas Mme Le Pen de se déplacer. Mais personne ne peut nous empêcher, non plus, de dire qu’elle n’est pas la bienvenue ».
La centaine de militants ne forcera donc pas le barrage de flics. « Marine » sort de l’enceinte sacrée — sous un lancer de tracts et une nouvelle « Internationale ». À l’arrière d’une berline prêtée par un gros bonnet du coin, elle digère, derrière les vitres teintées, décalage horaire, entrecôte, frites et huées.

Photo IPR.

Mars 2012. André avait tort. La Réunion, allergique à Sarkozy, a bien voté Hollande, mais l’électorat de droite, lui, n’a pas boudé Marine Le Pen. Dans trois communes, la candidate FN réalise des scores inférieurs de quelques points seulement à ses performances nationales : La Plaine des Palmistes, Saint-André et… Saint-Louis. Vote anti-immigrés — c’est à dire, à La Réunion, anti-mahorais ?

Direction le Gol — à quelques minutes en voiture du bar où Olivier et André ont leurs habitudes. Bureau 11 : suffrage record pour Marine Le Pen — on approche les 15%. Terrain : un quartier autrefois semi-rural, des cases patiemment améliorées par leurs propriétaires, souvent des employés de l’usine. Une grande transformation en un peu plus d’une décennie. Hier, la grande Avenue Pasteur marquait la limite : de l’autre côté, c’était, passé le stade, les friches clairsemées de quelques ruines en pierres noires — vestiges de cases sous les lianes pok-pok, gardées par de jalouses mouches-charbon ; sols dont le temps avait rosi la teinte indialaque ; farfar abandonnés. Plus bas, c’était la « fouche » luxuriante à l’approche de l’usine sucrière, dont le ruminement d’après-coupe, maillé au chuintement réservé de l’océan et à l’odeur de « sirop la cuite » berçait le quartier, silencieux silencieux après huit heures le soir.

Les hautes herbes, royaume des cabris et bœufs moka ont disparu, remplacés par une cité. Murs blancs. Rues maîtresses : « Pretoria » et « Soweto ». Plus loin, un collège — le pire de La réunion, dit-on. Les jeunes ne doivent plus parcourir des kilomètres pour se rendre à Roche-Maigres. Cité « mahoraise » dit-on. Un jeune mec raconte : quelques jours plus tôt, alors qu’il rentre chez lui, il voit une vieille bagnole devant son barreau, les quatre pneus crevés. Le conducteur est à l’intérieur, en larmes — « un mahorais », précise-t-il. Assis sur un muret, quatre voyous se foutent de la gueule du « komor », un couteau à la main. Il leur dit de dégager. Les mecs remontent sur leur scooter en rigolant. « Pas des marmailles du quartier », précise-t-il. L’ambiance est mauvaise comme une vieille lame rouillée . Des riverains se plaignent : les nouveaux venus sont sales. Ils jettent leurs saletés partout. Les riverains se rappellent-ils les années 1980 — les ordures déposées contre le mur en contrebas du parking de la boutique chinoise, devenue un Leclerc ; le caniveau à « ponso » obstrué par les mok, cannettes et chopines ? Non, ils ne s’en souviennent pas.

— « Allez les gars, vous avez voté Marine ?
— « Je vote à droite », nous répond l’un d’entre eux — et c’est bien là la tradition du quartier. Quelques semaines avant les élections, alors que les émeutes secouaient La Réunion et le quartier de Palissade, en ville, les gamins ont attaqué la grande surface pour la piller. « Des Mahorais » nous disent discrètement deux dames — seulement des Mahorais ? « Sans-doute-Monsieur-peut-être Monsieur ».

Retour au centre ville. Un ami nous entraîne dans un petit bar – catless, samoussas derrière la vitrine. Versets du Coran au mur. Discussion tempétueuse entre commerçants, juste avant le déjeuner.
— « Oui », lance l’un d’eux, pas peu fier de son coup, il a voté « Marine » — il en a marre des « Mahorais » qui « foutent la merde dans l’éducation coranique ».
— « Oulé byin kontan fé travay azot », répond un de ses collègues.
— « Cette grande gueule, il cause, mais il n’a pas voté Marine une merde, il n’a pas voté du tout », nous dit un jeune, hilare.

Photo IPR.

Retour et détour par le 21 novembre 1984 : ce jour-là, Jean Fontaine, député de la IIe circonscription, qui s’étend alors du bastion rouge du Port jusqu’à la Rivière Saint-Étienne, rejoint le Front national. Il sera le premier, et, pendant près de deux ans, l’unique parlementaire du parti fondé par Jean-Marie Le Pen. Qu’est-ce qui fait que « Fontaine monte au Front », comme l’écrit, pas bégueule, le JIR de l’époque ? La nostalgie, camarade : le « camp national » se délite ; la fraude ne résout plus tous les scrutins en sa faveur, les communistes lui arrachent de gros morceaux — dont Saint-Louis, conquise en 1978 par Jean Fontaine et perdue en 1983. Pour Fontaine, le Gouvernement (PS) « isole sentimentalement La Réunion » de la France. Comprendre : prépare l’indépendance. Jean Fontaine croit-il à cet argument, alors que le PCR a lui-même depuis deux ans escamoté le mot d’ordre d’Autonomie ? Sans doute : il a, après tout, quitté la Fédération communiste de La Réunion lorsqu’en 1959, elle devint le Parti communiste réunionnais, indépendant de Paris et autonomiste. Surtout, la clientèle électorale y croit. Et continue d’y croire.

— «  Qu’est-ce que lu croit, ce Monsieur Voiro avec son tam-tam, qu’ici c’est l’Afrique ?  », dit, en articulant chaque mot avec soin, près de 30 ans plus tard, une dame venue acclamer — au vrai sens du terme cette fois — la candidate FN. Robe blanche et éventail, elle s’évente, chassant les sons du roulèr de Danyèl Waro. En arrivé !re-plan flottent les drapeaux des écologistes et les bannières du Front de gauche.

Que des « vié droite », les électeurs du Front national à La Réunion ? Non-va. Ou plutôt, si, mais des « vié-droite » qui se sont reproduits, et dont la progéniture, de chair ou d’idée, rumine d’autant plus fort le « La Réunion c’est la France » de leurs parents que, la crise aidant, la trouille du largage leur vrille plus que jamais les tripes. Aura-t-on des frontistes pays dans les mairies en mars prochain ? Sans doute pas, et d’abord parce que les créatures lepénistes sont ici des bouffons avérés, à l’image de leur chef, un certain Otto-Bruc à la tête farcie de soraleries, qui, s’il s’appliquait à lui-même les règles qu’il veut imposer aux autres, aurait depuis belle lurette été mis dans un charter pour le Kossovo. Mais on aurait tort de croire imprenable la greffe FN au pays du soi-disant vivre-ensemble. Le terreau y est bon, et l’était bien avant les invasions imaginaires de Malgaches et de Mahorais. Toute une droite orpheline a trouvé son tuteur ; ne manquent, pour l’instant, que les rejetons.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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