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Opéra Vollard

« Fridom, c’est un mètre de Nouvelle Route du Littoral »

12 juin 2014
Geoffroy Géraud Legros
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Vollard est-il victime de la censure d’un bataillon d’experts ? L’opéra « Fridom », en préparation depuis trois ans maintenant, a reçu un avis défavorable signifié par la Direction des Affaires Cuturelles Océan Indien (DAC-OI). « Nous avons été d’autant plus surpris que nous n’avions transmis ni livret ni partition de l’œuvre », s’insurgent Emmanuel Genvrin et Jean-Luc Trulès qui, pour éviter les « manœuvres en misouk », ont déposé, ce 10 juin, un exemplaire de « Fridom », « publiquement et avec selfie » au siège de la DAC-OI.

Emmanuel Genvrin et Jean-Luc Trulès, devant le siège de la DAC-OI, avec le livret de l’opéra "Fridom".

Geoffroy Géraud Legros : Avec Jean-Luc Trulès, vous avez déposé, ce 10 juin, le livret de votre futur opéra, « Fridom », à la Dac-Oi. Une démarche immortalisée par un « selfie » et accompagnée d’un commentaire qui nous a interpellés. Vous parlez de « censure » et « d’experts » qui n’auraient pas lu ledit livret… De quoi retourne-t-il exactement ?

Emmanuel Genvrin & Jean-Luc Trulès : Nous sommes à la troisième année d’écriture de notre opéra « Fridom », au moment où l’œuvre doit être confrontée aux voix. Nous l’avons fait avec les solistes à Paris en octobre dernier. Nous devons faire le même travail avec les choristes à Antananarivo en octobre prochain et nous avons reçu un courrier de la Dac OI selon lequel notre opéra avait obtenu, le 24 février dernier, un avis défavorable du « comité des experts ». Nous n’étions pas au courant et avons été d’autant plus surpris que nous n’avions transmis ni livret ni partition de l’œuvre.

Geoffroy Géraud Legros : Concrètement, qui sont ces experts ?

Emmanuel Genvrin & Jean-Luc Trulès : Ces fameux experts sont nommés par le préfet sur proposition du Dac et censés donner un avis artistique afin, l’on suppose, de garantir l’objectivité et l’indépendance des choix de l’Etat. On y trouve malheureusement quantité de directeurs d’institutions juges et partie et bon nombre d’artistes béni-oui oui de l’administration. La tonalité est nettement « anti Vollard ». La dernière fois où nous avons eu affaire avec eux a été lorsqu’ils se sont prononcés en 1994 contre la tournée de « Votez Ubu Colonial » en métropole sous prétexte que nous donnions une mauvaise image de La Réunion. Conclusion : « Votez Ubu Colonial » a été le plus grand succès de Vollard à l’extérieur. Nous avons donc écrit au préfet pour que « Fridom » soit lu avant de prendre une décision, d’autant que nous pensons que « Fridom » est notre œuvre la plus aboutie. Nous avons déposé l’ouvrage publiquement « avec selfie » comme vous dites pour éviter les manœuvres en misouk et les « censures qui ne portent pas leur nom ».

Geoffroy Géraud Legros : De l’Unité italienne à la Révolution chinoise, en passant par Wagner, la création d’opéras est le marqueur de l’émancipation des peuples. Cette nature politique de l’opéra explique-t-elle le fait que la greffe ait du mal à prendre à La Réunion ?

Emmanuel Genvrin & Jean-Luc Trulès : L’opéra un marqueur d’émancipation ? Tout à fait. C’est le signe d’une société qui devient adulte et responsable. C’est peut-être là que le bât blesse car il y a un décalage à La Réunion entre le niveau général d’instruction de la population qui possède une classe moyenne et une classe dirigeante très en retard. Quand nous parvenons à représenter nos opéras, les salles sont pleines : le public a le goût de la musique, du lyrique. Et Vollard est une image de marque. Quant à une greffe qui aurait du mal à prendre, le problème ne se pose pas puisqu’il y a du lyrique depuis le XIXe siècle à La Réunion. Bon an mal an, depuis les années 60, il y avait une création de répertoire avec la chorale Cantare. Vollard a apporté une offre nouvelle : de l’opéra réunionnais.

Geoffroy Géraud Legros : Pensez-vous réellement qu’un tel projet puisse voir le jour, en ces temps où la rigueur frappe les investissements culturels ?

Emmanuel Genvrin & Jean-Luc Trulès : Notre analyse est toute différente. Avec la découverte d’importants gisements de gaz et de pétrole au Mozambique, aux Comores, aux îles éparses (françaises…), une ère nouvelle s’ouvre. En gros, La Réunion et l’Océan Indien redeviennent franchement stratégiques pour la France. L’île a une carte à jouer, celle de son avenir, tout simplement. Dans les années qui viennent, tout va changer. La Réunion va devenir rentable. Ça a commencé, voyez l’évolution de Madagascar, la relance de la COI [1], la nomination d’un ambassadeur de zone, etc. Le séga de papa, les spectacles folkloriques, de patronage ou amateurs peuvent exister mais ne représenteront plus dignement La Réunion à l’extérieur. Investir dans l’opéra, c’est investir dans l’avenir et l’image de marque. J’ajoute que nos créations ont pris soin depuis le début de coopérer avec les Mauriciens et les Malgaches. L’opéra est un facteur d’échange et d’identité idéal : on ne va pas apprendre aux Malgaches ni aux Seychellois à danser le maloya. Quant au coût de l’opéra « Fridom », c’est un mètre de Nouvelle route du Littoral. Raccourcissons la route d’un mètre !

Geoffroy Géraud Legros : Vos précédentes incursions dans le domaine portaient sur l’histoire des Marrons, sur l’épopée politique de Paul Vergès, aujourd’hui, ce sont les émeutes de 1991 qui vous fournissent votre matière. On imagine que ce choix doit en surprendre plus d’un. Camille Sudre est-il selon vous notre Cola di Rienzo ? Plus sérieusement, pensez-vous que l’événement ait une telle profondeur historique qu’il justifie un Opéra ?

Emmanuel Genvrin & Jean-Luc Trulès : Les thèmes de l’opéra sont forcément des thèmes forts, fondamentaux. On les appelle « mythologiques ». Qu’est-ce que La Réunion a à raconter qui pourrait intéresser ses voisins et le reste du monde ? Ses origines, d’abord, qui expliquent la relative paix raciale sur l’île. Pour nous ça a été « Maraina » qui en plus a été l’occasion de renouer avec nos voisins et de vivifier une histoire commune. Ensuite le monde autour de nous s’interroge : pourquoi La Réunion n’est-elle pas indépendante ? Allons voir Vergès. Ça a été « Chin » et le tournant des années 50, plus une ouverture musicale sur l’Inde et la Chine. Pour la troisième œuvre, il nous fallait du contemporain, le choc avec la société de consommation, les médias nouveaux, le monde moderne. C’est « Fridom » qui analyse en profondeur les ressorts des évolutions récentes et ouvre musicalement sur ce qu’il y a de plus pointu. Enfin le phénomène Camille Sudre /Freedom fascine puisqu’il s’agit d’une forme de démocratie directe au travers d’un média. C’est inédit de par le monde. Encore qu’internet…

Maraina. Photo : Vollard.com (Ph Guerillot)

Geoffroy Géraud Legros : Nous parlions tout à l’heure d’incursions. Le choix de l’opéra est-il définitif, ou comptez-vous retourner au théâtre qui a construit votre indéniable popularité ?

Emmanuel Genvrin & Jean-Luc Trulès : Historiquement l’État et les collectivités locales ont fait le choix d’un autre théâtre que le nôtre. Et dedans, je mets aussi le PS, le PCR et les néo-indépendantistes. On voit où on en est aujourd’hui. Si on avait fait un référendum, la population aurait voté pour nous et nos créations. Ils ont d’ailleurs fait des enquêtes où Vollard arrivait massivement en tête. Alors les sondages ont disparu. Pourquoi ? Par jalousie, jobardise et paresse intellectuelle, fonctionnement clanique, partisan, réflexe colonial. L’État, lui, porte une responsabilité écrasante dans l’affaire. Il a été cynique : maintenir La Réunion dans une sorte d’indigence et de dépendance au modèle était ce qui était le plus facile et le moins coûteux pour lui. Les dégâts sont fous. Allez vous plaindre qu’il y ait une élection de miss tous les cents mètres, des crimes familiaux en surnombre, des foules qui adorent des coussins où s’imprime le visage du Christ ! A Vollard, on a eu un destin de Robins des bois et résisté comme on a pu. Pas trop mal finalement. Mais vient le moment où on n’a plus de salle, plus de projecteurs, plus de subventions et un ministère de la culture et des cadres culturels locaux — hélas les mêmes depuis trente ans — qui ne comprennent toujours rien au film et persistent à mettre des bâtons dans les roues. Soyons clair, la seule solution viable était que Vollard devienne le Centre dramatique de La Réunion. Impossible ! La dernière fois qu’Annette a essayé, il s’est fait envoyer sur les roses. Mais le sort nous a été clément puisque pendant 10 ans, faute de faire du théâtre, on a fait de l’opéra. Les vraies victimes auront été les actrices et acteurs de Vollard qui n’ont pas pu faire la carrière théâtrale qu’ils méritaient.

Chin.

Geoffroy Géraud Legros : À l’heure où l’on (re)parle d’Assemblée unique et de transformations institutionnelles, quelle est votre vision du devenir de la production culturelle à La Réunion, dont on sait qu’elle est surdéterminée par les politiques publiques ? L’opéra peut-il jouer un rôle dans cette évolution ?

Emmanuel Genvrin & Jean-Luc Trulès : Comme nous le disions, à cause de l’enrichissement à venir de la zone Océan Indien, tout va changer et l’évolution culturelle nous sera à moyen et long terme favorable. Soit dit en passant, la question de la bidep ou de la suppression du Conseil général réunionnais est secondaire : l’enjeu véritable est la création ou non d’une super région française avec Mayotte, les îles éparses, les Taaf. Or l’opinion publique réunionnaise n’y est pas préparée. Je signale pour les aveugles que la Drac d’autrefois s’appelle désormais Dac de l’Océan Indien et inclut déjà Mayotte, idem pour le centre dramatique « de l’Océan Indien » [2]. Il y aura la bataille, toujours la même, entre ceux qui voudront fondre sans discernement l’identité créole dans le modèle français (importations massives de spectacles et marginalisation de la création locale) et ceux qui chercheront à développer une identité indienocéanique moderne et originale, sans conflit avec la métropole si elle est bien menée, pour accompagner les défis économiques. Chacun voit que nous sommes résolument dans le deuxième camp.

Propos recueillis par Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

Notes

[1Commission de l’Océan Indien

[2Ce phénomène se vérifie dans d’autres domaines également, par exemple, l’Agence régionale de Santé (ARS) devenue depuis peu : « ARS Océan Indien »(NDLR)

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