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Interview de Régis de Castelnau

« François Fillon puni par là où il a péché ? »

11 février 2017
Geoffroy Géraud Legros
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Alors que François Fillon est en visite dans notre île, « 7 Lames la Mer » donne la parole à Régis de Castelnau, avocat au barreau de Paris, observateur de la politique française et auteur de l’influent blog « Vu du Droit ».

Régis de Castelnau : "Par expérience, je sais que les affaires politico-médiatico-financières ont toujours un commanditaire".

La célérité du parquet financier interroge


Geoffroy Géraud Legros : Vous avez consacré plusieurs articles à la récente disgrâce de François Fillon, consécutive à l’« affaire Pénélope ». Vous évoquez notamment une « offensive sophistiquée ». Le « Penelope Gate » est-il selon vous un coup politique ? D’où vient-il ?

Régis de Castelnau : Par expérience, je sais que les affaires politico-médiatico-financières ont toujours un commanditaire. Lorsqu’un lynchage se déclenche, il faut se poser la question de savoir d’où vient le coup et quel est l’objectif recherché. Deux organes de presse concurrents, « Le Canard enchaîné » et « Mediapart », sont en général utilisés pour diffuser les informations décisives. De là, le lynchage s’auto alimente dans une sorte de surenchère entre les différents organes nationaux et les réseaux.

Mais au départ, il saute aux yeux que tout ceci avait été minutieusement préparé. La célérité du parquet financier interroge. Chacun connaît les liens de cette institution avec l’Élysée et le ministère de la Justice. L’enquête préliminaire a été ouverte dans la matinée de la publication du journal qui révélait « l’affaire » ! On a connu le parquet financier beaucoup plus prudent et beaucoup plus circonspect, notamment lorsqu’il s’agit d’affaires pouvant mettre en cause le parti socialiste. Par ailleurs, la quantité d’informations fournies jour après jour démontre que le dossier était en préparation, au moins peut-on penser, depuis la désignation de François Fillon par la primaire de la droite et du centre.


Une opération organisée…


L’objectif est manifestement de démolir le candidat de la droite républicaine pour ouvrir un boulevard au candidat Emmanuel Macron. Du moins, c’est la première réponse qui vient en tête lorsque l’on se demande « à qui profite le crime ».

Et on ne peut que froncer les sourcils lorsque l’on voit qu’Emmanuel Macron a décidément beaucoup d’amis à différents niveaux, en particulier à l’Élysée. Je pense à Jean-Pierre Jouyet, l’actuel secrétaire général de la Présidence de la République, qui est aussi le parrain de M. Macron à l’inspection des finances ; à Gaspard Gantzer, son camarade de promotion de l’ENA ; à Pierre Heilbronn — passé par le cabinet de… François Fillon — et à sa compagne, Ariane Amson, que « Libération » qualifiait de « profil atypique » parce qu’elle n’est pas énarque, mais qui arrive en ligne directe du… parquet financier. Pour plus d’éléments, je renvoie à la lecture des cinq épisodes de ce « journal d’une curée de campagne » [1].

On peut sérieusement penser que l’on se trouve en présence d’une opération organisée…

Régis de Castelnau : "Se pose la question des rapports malsains que le candidat entretient avec le grand capital, et, au cas où il viendrait à être élu, des futures relations entre les intérêts privés et le pouvoir".

Un politicien classique qui n’a rien d’un chef


Geoffroy Géraud Legros : Chaque jour apporte son lot de révélations sur ce qui ressemble à une affaire familiale destinée à cumuler rémunérations et emplois publics. Est-on face à des faits potentiellement répréhensibles, ou face à une réaction morale de l’opinion ?

Régis de Castelnau : C’est tout le problème de la droite républicaine qui s’est choisi un mauvais candidat à la primaire de novembre dernier. Ceux que l’on qualifie de lodens/barbours — c’est-à-dire cette bourgeoisie réactionnaire souvent issue de la province, aisée et âgée, qui rêve de Restauration — ont choisi un candidat qui leur ressemble sans trop s’interroger sur la personnalité réelle d’un politicien classique qui n’a rien d’un chef. Ils voulaient se débarrasser d’Alain Juppé, manifestement incapable de l’emporter, et de Nicolas Sarkozy qu’ils détestent. Malheureusement pour eux, les faits reprochés aujourd’hui à leur champion posent de sacrés problèmes. Tout d’abord, l’utilisation sans vergogne des budgets prévus pour les collaborateurs parlementaires à des fins familiales sans grand rapport avec les mandats de François Fillon.


François Fillon a toujours été politiquement un homme très seul


Même si le parquet financier fait n’importe quoi, notamment en violant gaiement la séparation des pouvoirs, cela ne retire pas à ces faits, s’ils viennent à être établis, un caractère pénal. Beaucoup plus ennuyeux encore : les emplois semble-t-il de complaisance de Pénélope Fillon à la « Revue des Deux Mondes » et de son époux chez René Ricol. Là encore, au-delà du caractère pénal, se pose la question des rapports malsains que le candidat entretient avec le grand capital, et, au cas où il viendrait à être élu, des futures relations entre les intérêts privés et le pouvoir.

Mais au fond, c’est sur le plan politique que l’affaire suscite les plus graves questions. François Fillon avait placé son discours sous l’égide de la probité et de l’irréprochabilité : il a enfourché ces grands destriers pour pourfendre Nicolas Sarkozy, alors favori de la primaire. Aux Français, il proposait un programme d’austérité et promettait des sacrifices. Rien de plus funeste, dès lors, que d’apparaître comme l’homme que l’on a pris le bras plongé dans le pot de confiture. Désormais la base du parti des LR refuse de s’engager et de militer dans cette campagne, ou y va en renâclant. Comme François Fillon a toujours été politiquement un homme très seul, les autres dirigeants du parti gardent une distance prudente. Alors pour répondre à votre question, oui il y a probablement du grain à moudre, et oui aussi, une réaction morale de l’opinion. La double peine…

Régis de Castelnau : "je pense que la candidature de François Fillon est définitivement plombée".

L’affaire rouvre des plaies à peine refermées


Geoffroy Géraud Legros : On peut comprendre que l’opinion exige du porteur d’un programme d’austérité qu’il fasse montre d’une certaine réserve, voire d’un certain ascétisme, dans l’emploi des deniers publics…

Régis de Castelnau : Évidemment, c’est une contradiction intenable. Et de ce point de vue, je pense que la candidature de François Fillon est définitivement plombée. Le temps judiciaire ne permettra pas normalement de le mettre en examen avant le 22 mars, date limite de dépôt des candidatures. Mais il apparaît quand même que sur le terrain, ce qui remonte des fédérations est très mauvais ; de plus, l’affaire rouvre des plaies à peine refermées : il ne faut pas oublier que c’est Nicolas Sarkozy qui avait remis le parti sur les rails et l’avait redressé après le calamiteux épisode Copé contre… Fillon.

On ne peut guère demander à la base, qui a déjà avalé pas mal de couleuvres, d’aller en chantant se faire cracher à la figure sur les marchés. Il ne peut plus guère y avoir d’élan autour de cette candidature et François Fillon risque d’emmener la droite républicaine à la troisième — voire à la quatrième — place à l’issue du premier tour. C’est-à-dire, non seulement à l’élimination, mais à l’abattoir.


Le choix entre la peste, le choléra et le typhus


Geoffroy Géraud Legros : Juriste, vous êtes aussi un observateur de la politique française. En tant que tel, pensez-vous que la droite puisse se permettre un « Plan B » ?

Régis de Castelnau : Hélas pour elle, elle n’a le choix qu’entre la peste et le choléra, avec la quasi-certitude d’attraper le typhus. Aujourd’hui, la seule solution tactique pour elle consisterait en une campagne très offensive contre cette espèce de coup de force qui, d’où qu’il vienne, vise à débarrasser l’élection présidentielle d’un candidat de droite républicaine crédible. Cette campagne très offensive passerait par la dénonciation dure de l’opération et la mise en cause de ceux qui sont à la manœuvre, en faisant oublier la nature des faits qui, on l’a dit auparavant, ne sont au premier abord pas très brillants.

Mais comment voulez-vous demander aux militants LR de se battre sur cette ligne, alors même que François Fillon lui-même n’a pas hésité à dénoncer Nicolas Sarkozy auprès de Jean-Pierre Jouyet et à réclamer des poursuites pénales contre le Président qu’il a servi cinq années en tant que Premier ministre ? Fillon fait peut-être l’objet d’une cabale, mais il est certainement puni par là où il a péché. De plus, le retrait de François Fillon est impraticable : qui, à ce stade de la campagne, pourrait le remplacer ? Alain Juppé ? Tout le monde a compris qu’il était complètement carbonisé. Nicolas Sarkozy, à qui le costume de chef de guerre pourrait aller ? Humilié à la primaire, il ne veut pas, je pense qu’il ne faut quand même pas trop en demander. Et il n’y a personne d’autre.

Donc, « Les Républicains » devront vraisemblablement boire le calice jusqu’à la lie, porter leur croix, au risque de faire le lit d’un second tour Marine Le Pen – Macron… et quel que soit le résultat, encourir une défaite cuisante là où la victoire semblait prête à leur tomber tout cuit dans le bec.


Dans les gros bataillons de la droite populaire, la tentation va être très forte


Geoffroy Géraud Legros : François Fillon évoquait la possibilité d’un basculement de son électorat vers la candidate du Front national s’il venait à être évincé de la course à la présidentielle. La bourgeoisie provinciale des « barbour-loden », que vous identifiez comme le noyau dur de l’électorat filloniste, est-elle selon vous prête à franchir le Rubicon ?

Régis de Castelnau : La primaire, qui permet toutes les magouilles politiciennes, a vu une couche très particulière de la population faire un choix de classe. Les votants pour Fillon ont été un peu plus de 3 millions, c’est-à-dire pas grand-chose par rapport à la totalité du corps électoral. Pour devenir président de la République, il faut obtenir environ 18 millions de voix. C’est dans les gros bataillons de la droite populaire que la tentation va être très forte. Ceux que Nicolas Sarkozy aurait retenus n’auront, je le crains, aucun état d’âme.

Geoffroy Géraud Legros : Les voix de droite peuvent-elles selon vous basculer à l’extrême-droite même si François Fillon reste en lice ?

Régis de Castelnau : Je vois mal François Fillon arriver à être second derrière Marine Le Pen. Parce qu’il faut quand même rappeler qu’elle est à peu près assurée d’être première, et qu’il n’y a donc qu’une place à prendre. C’est la question des reports au deuxième tour qui est en jeu. Et je vois assez l’électorat de droite refuser de voter pour Macron voyant à l’évidence qu’il n’est que la continuation de François Hollande.


J’ai suivi de loin la récente affaire de « Terre-Rouge »...


Geoffroy Géraud Legros : À de nombreuses reprises, vous avez condamné l’instrumentation politique des tribunaux. Quelles conséquences a aujourd’hui cette pratique sur l’institution judiciaire et le jeu politique ?

Régis de Castelnau : Cela pose une question démocratique très préoccupante. Comme d’habitude, on nous rebat les oreilles de la notion d’indépendance alors que ce qui est décisif, c’est avant tout l’impartialité. L’utilisation du pôle financier contre Nicolas Sarkozy a pris des formes paroxystiques, dont son récent renvoi devant le tribunal correctionnel par un seul des deux juges pourtant co-saisis — le juge Van Ruymbeke n’a pas signé l’ordonnance — n’est qu’un avatar. Durant ce quinquennat, les choses se sont sensiblement dégradées ; à cet égard, la responsabilité de François Hollande est lourdement engagée.

De ce point de vue, même s’il y a des particularités locales, La Réunion n’est pas différente de la France hexagonale. Depuis 25 ans, j’ai eu à connaître directement ou indirectement de beaucoup d’affaires politico-financières de l’île, je n’en ai pas vu qui échappaient à ce schéma. J’ai suivi de loin la récente affaire de « Terre-Rouge » : je n’en connais pas le détail mais j’ai été surpris de la discordance entre les incriminations et l’importance des sanctions réclamées.

Ainsi, ici comme là-bas, dans une sorte de décimation, la foudre tombe de temps en temps sur des élus choisis pour des raisons qui n’ont pas grand-chose à voir à l’origine avec des motifs strictement juridiques. Bien entendu, le fond des dossiers fait le plus souvent apparaître ensuite des infractions plus ou moins graves, mais ce n’est pas cela qui est en cause : on ne saurait reprocher à la Justice d’être répressive, mais on doit s’interroger lorsqu’elle est sélective, au-delà du sentiment immédiat qui nous porte à nous réjouir d’en voir « au moins un de pris ».

Propos recueillis par Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

Notes

[1Voir le site de Régis de Castelnau : « Vu du droit »

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