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Édito

Foulard islamique : leur loi, qu’ils se la gardent…

10 août 2013
Geoffroy Géraud Legros
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Faut-il interdire le port du foulard à l’Université ? Opportunément saisies par Manuel Valls, les bribes d’un rapport fantôme installent à nouveau une question "sociétale" au coeur du débat.

Il y a trente ans se déroulait la Marche pour l’Egalité et contre le Racisme, passée à la postérité sous le nom de « Marche des Beurs ». Partis quelques-uns de Marseille, les marcheurs furent 60.000 à défiler dans Paris, et leurs représentants purent rencontrer François Mitterrand, alors Président de la République. L’année suivante, le collectif « Convergences 84 » traversait l’Hexagone, cette fois-ci à mobylette. L’itinéraire fut marqué par des tensions entre associations anti-racistes proches du PS adeptes du « droit à la différence » et certains porte-parole qui privilégiaient le « droit à la ressemblance », l’« Égalité », à un antiracisme suspecté d’instrumentation politique. Les premiers l’emportèrent : « SOS Racisme » était né, porté par Harlem Désir et intimement lié à l’appareil du Parti socialiste.

La récupération du prestige des deux marches par la puissante association anti-raciste inaugure un procédé régulièrement mis en œuvre depuis lors : la transmutation des revendications sociales en questions dites « sociétales », et l’installation au cœur de l’espace public de problématiques majoritairement centrées sur les questions du mode de vie, aux dépens des débats économiques et sociaux. Les marcheurs voulaient l’Egalité sociale ; ils eurent des concerts et des badges « touche pas à mon pote ». Ils voulaient la fin des discriminations, ils eurent l’infinie querelle sur la « compatibilité de l’Islam et de la République ». Un tumulte qui fit partiellement écran à la grande conversion au libéralisme économique d’un pouvoir pourtant élu en 1981 sur un programme social…

Depuis, les grandes mutations imposées aux droits économiques et sociaux conquis dans l’après-guerre ont immanquablement été précédées, accompagnées et brouillées par des « choix de sociétés » qui mettent en jeu le foulard islamique, la dépénalisation des drogues, la sexualité. Le tournant social-libéral de Lionel Jospin eut le PACS ; l’introduction de l’ANI, qui instaure un Contrat à durée « intermittent », eut le Mariage pour tous. Plus qu’une diversion, il y a un renversement dans cette omniprésence plus ou moins organisée du sociétal. A la vision du monde construite avec l’Etat social, axée sur la condition économique et habitée par la question de l’Egalité réelle, se substitue le tableau d’une société divisée entre groupes d’individus « affinitaires ». Exit les classes sociales, place aux « communautés » religieuses, sexuelles, ethniques, voire — dit un certain jargon sociologique — aux « tribus ». Exit l’aspiration à un destin collectif, place aux stratégies des lobbies et groupes de pression, dont l’Etat est simultanément le destinataire et le grand ordonnateur. Exit l’aspiration à l’Égalité sociale, place au « respect » et à la virtuelle égalité en droit.

L’approfondissement contemporain de l’austérité et son cortège de coupes dans le droit du travail a pour inévitable corollaire l’intensification des querelles sociétales. A peine est évacué le différend du Mariage pour tous — transformé en épopée politico-médiatique alors que son adoption par le Parlement ne faisait aucun doute — que ressort le marronnier du foulard islamique, par le biais d’un forçage journalistique qui confine au ridicule. Qu’on en juge : faisant état de fuites, un quotidien français cite un rapport non publié, issu d’un organisme qui n’existe plus – le HCI – qui préconiserait l’interdiction du foulard à… l’Université, étendant ainsi les règles applicables aux établissements du secondaire.

C’est avec une rapidité suspecte que Manuel Valls a salué le contenu pourtant putatif du document au nom de la laïcité qui, a-t-il déclaré dans d’autres circonstances, protègerait les femmes contre l’exclusion. Un discours qui manque son but en l’espèce, puisqu’il s’adresse à des femmes qui, précisément, ont échappé par les études aux pesanteurs que l’on prétend incarnées dans chaque manifestation de la foi musulmane.

En réalité, si le voile intégral est objectivement oppressif — puisqu’il ôte à celle qui le porte la possibilité du travail non-domestique – le port du foulard correspond le plus souvent à une démarche personnelle, dont on ne voit pas bien en quoi elle est plus oppressive que l’étalage vulgaire et omniprésent des marques de prêt-à-porter, et plus dégradante que les ficelles au creux des fesses et la dictature du slim taille 38.

Nous autres, Réunionnais, n’appliquons d’ores et déjà pas (ou pas vraiment) les lois stupides relatives aux signes distinctifs. Par ce tacite consensus dont elle a le secret, la société réunionnaise a doucement et silencieusement écarté les dispositions qui, si elles étaient étendues, devraient mener les agents publics à mesurer la portée politique et sociétale des foulards, la longueur des poils de barbe, le volume des crucifix, la circonférence des bindi, et, on suppose, à arracher les « jesuslaporte.com » des voitures d’étudiants membres des ADD. Et quel sort serait donc réservé à la mosquée Chi’ite, dont le minaret s’élève au-dessus du campus du Moufia, dont elle est la voisine la plus proche...

Il ferait beau voir que l’on nous oppose l’argument de l’égalité devant la loi républicaine qui, chaque jour, est piétinée par les monopoles et les oligarchies maîtres de nos économies de comptoir sans que l’Etat ne s’en émeuve. La crise s’éternise à La Réunion, où l’on compte près de 40% de chômeurs et 50% de pauvres ; le nombre de jeunes sans emploi explose, les entreprises sont chaque mois plus nombreuses à mettre la clef sous la porte. Les conflits ethno-religieux sont l’un des rares problèmes que nous n’avons pas. Alors leurs lois, qu’ils se les gardent…

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste, Co-fondateur - 7 Lames la Mer.

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