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Opinion

Esclavage, champagne, business... et Code Noir !

23 février 2015
Geoffroy Géraud Legros
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Après l’affaire de la cuvée « Code Noir » et de ses luxueuses bouteilles ornées de caricatures d’esclaves, le fabriquant Henri Giraud adresse-t-il un nouveau clin d’œil à une part de sa clientèle, nostalgique du temps de la plantation ?

« Il est romantique, brillant et nuancé, toujours prêt à séduire ». Est-ce au Rhett Buttler d’« Autant en emporte le vent », sémillant aristocrate du coton, esclavagiste et klansman, où à l’un des innombrables gentlemen sudistes pour séries télévisées que s’adresse cette enfilade de formules à l’eau de rose ? Non. « Il », c’est une autre star de la plantation : le champagne « Code Noir », créé à la fin des années 2000 par le prestigieux fabricant Henri Giraud et décrit par la notice œnologique en ces termes de roman à l’eau de rose.

Un lancement demeuré inaperçu : aucun contexte ne permettait alors de lier le nom de ce vin au « Code Noir » publié sous Louis XIV, destiné à régir la vie matérielle, les conditions d’exploitation et les châtiment des esclaves, considérés comme « biens meubles » (article 44).

Aux fugitifs, le Code promettait pour sanction « les oreilles coupées » et le marquage à l’épaule, le jarret tranché et un second marquage à la deuxième tentative et la mort à la troisième.

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Le texte laisse aux maîtres toute latitude pour « faire enchaîner et faire battre de verges ou de cordes » les esclaves (article 42).

Le texte, qui vise à transférer à la puissance publique la violence privée des maîtres défend à ces derniers de procéder à « la torture » et aux « mutilations » des esclaves, leur laisse latitude pour « les faire enchaîner et les faire battre de verges ou de cordes » (article 42).

Tortures et exécutions, désormais du ressort des juges, sont susceptibles d’être prononcées pour des faits d’attroupement (article 16), des voies de faits contre les maîtres et leurs familles, les vols de chevaux ou de bétail (articles 33 à 35).

Acte de classement qui préfigure la théorisation raciste, le Code est par ailleurs inauguré par une disposition antisémite par laquelle le Roy étend « à nos îles les prescriptions de l’Édit de 1615 », et enjoint « à tous nos officiers de chasser de nos dites îles tous les Juifs qui y ont établi leur résidence, auxquels, comme aux ennemis déclarés du nom chrétien, nous commandons d’en sortir dans trois mois à compter du jour de la publication des présentes, à peine de confiscation de corps et de biens » (Article 1).

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Ci-dessus, le visuel qui ornait les bouteilles de champagne "Code noir".
Ci-dessous, quelques exemples d’iconographies coloniales et racistes... Les similitudes sont frappantes.

Le rapport entre ce sinistre document et le breuvage « dense, chaud, vineux » a été établi par la communication organisée en 2009 lors d’une campagne de promotion censée allier humour, modernité et exaltation des savoir-faire traditionnels aux sources du lucratif artisanat champennois.

Vendue en coffret, la bouteille de « Code Noir » était ornée d’une caricature d’un esclave la chaîne autour du cou, d’un dessin de galion, et adjointe d’un CD intitulé « la cave se rebiff’ (sic) ».

Des « œuvres » respectivement produites par les dénommés « Grems » et « Starlion » : le premier, un rappeur-grapheur franco-belge, a illustré plusieurs campagnes de publicité institutionnelles (Imagine’R). Le second, issu de la scène rémoise, se décrit lui-même comme un « rappeur champagne ».

Hommage aux épopées croisées des maîtres du champagne et des maîtres du sucre, la promotion reproduisait de surcroît un vitrail de la Cathédrale de Reims, qui représente côte à côte un leveur de liège et un coupeur de cannes à sucre.

Commandé par la Corporation des vins de Champagne en 1954, soit un peu plus d’un siècle après l’Abolition, l’ornement n’en était pas moins revendiqué à l’appui de la commercialisation du coffret « Code Noir »…

Portée dans l’opinion par le site antillais « Bondamanjak », bien connu des Réunionnais pour son implication récente dans la revendication « Libèr Nout Furcy », l’affaire prit un tour plus politique en 2012 avec la campagne organisée par le Dr Serge Romana, généticien et Président du Comité de Marche 98 (CM98), contre les Champagnes Henri Giraud.

À droite, des sites tels que « fdesouche.com » et « Égalité & Réconciliation », qui figurent au nombre des plus consultés de France, prirent le parti du fabriquant et des « artistes » auteurs du « packaging » de la cuvée « Starlion ».

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Vendue en coffret, la bouteille de « Code Noir » était ornée d’une caricature d’un esclave la chaîne autour du cou, d’un dessin de galion, et adjointe d’un CD intitulé « la cave se rebiffe ».

Si le caractère antisémite du Code Noir n’était pas invoqué, les blogueurs proches du Front national dénonçaient en revanche le mimétisme « victimaire » — comprendre : imité des Juifs — de la démarche de M. Romana.

Dans la vieille tradition de l’extrême-droite, les commentateurs — qui font sans doute plus le succès de ce type de supports que les articles qui y sont publiés — invoquaient quant à eux le caractère réputé « maçonnique » de l’engagement de Serge Romana, opposant à ce dernier les textes d’un « Starlion » dirigés contre le complot des « Illuminati » — une antienne de la « réacosphère » qui s’est imposée sur l’Internet.

Dans la réacosphère, l’alliance d’artistes de street-art afro-descendants et d’un fabriquant de champagne illustrait la « réconciliation nationale » chère à l’extrême-droite 2.0. Une thèse qui fantasme un rapprochement entre les intellectuels mineurs, les populations d’origines immigrées et les grandes féodalités économiques françaises, à l’encontre d’un establishment judaïsé et maçonnique porteur d’une culture de repentance.

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Rhett Butler (Clark Gable) et son cigare... "Romantique, brillant et nuancé, toujours prêt à séduire" dans "Autant en emporte le vent".

Une manifestation devant le siège de l’entreprise, une médiation de Claudy Siar et un dépôt de plainte du CM 98 soutenu par le député Serge Larcher semblèrent venir à bout de la résistance de Claude Giraud, PDG de la société de champagnes, qui promit de retirer des ventes la cuvée « Starlion », son navire négrier et ses caricatures d’esclaves, et de réfléchir à une nouvelle appellation, moins polémique.

Selon M. Giraud, et contrairement, donc, à ce que laissait penser la décoration des bouteilles vendues en coffret « collector », le choix du terme « Code Noir » n’aurait eu en réalité aucun rapport avec la problématique esclavagiste. « Code », explique le fabriquant, faisait référence au décryptage de l’ADN du Pinot Noir », réalisé quelques mois avant le lancement de la litigieuse cuvée.

Une explication qui n’explique toutefois pas comment on est passé de la génétique aux caricatures d’esclave enchaîné et à la silhouette de navire négrier...

Ce choix communicationnel est sans doute d’ordre plus prosaïque : comme ne manquent pas de le rappeler les ricaneurs à chaque mouvement social dans la Caraïbe, la Guadeloupe et la Martinique figurent au premier rang des importateurs de champagne.

Une habitude de consommation qui dépasse les frontières des classes aisées répète-t-on à l’envi — manière de dire que, finalement, ces éternels grévistes des îles ensoleillées ne sont pas tant à plaindre que cela.

Mais il y a champagne et champagne : si le « jus de chaussette » — l’appellation est en usage chez nos cousins des Antipodes — à moins de 10 euros la bouteille en terre champenoise et vendu 25 euros dans les Antilles (35 à La Réunion), est omniprésent en grande surface, les produits d’un Giraud sont d’un tout autre standing.

Octroi de Mer compris, un flacon de « Code Noir » blanc à la Martinique dépasse le plafond des 100 euros, ce qui, pour dire les choses courtoisement, le réserve à une strate de consommateurs socialement plus portés à rire à des blagues sur l’Esclavage.

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En haute à droite : champagne... cigares et… un chapeau « bakoua » emblématique du travail sur la plantation qui ne peut être, ici, celui du travailleur...

La polémique semblait éteinte après la disparition des bouteilles bardées de symboles esclavagistes. Restent en vente un blanc et un rosé sobrement nommés « Code Noir », dont la réclame fait cette fois-ci expressément référence au décryptage du code génétique des fameux raisins noirs et invite à en percer le mystère.

C’est au coin de la page du catalogue en ligne que se trouve sans doute la clef de l’énigme, nous suggère l’un de nos lecteurs antillais. Là, sont représentés une bouteille de champagne, des cigares, et… un chapeau « bakoua » emblématique du labeur sur la plantation — un couvre-chef qui, ici, ne peut être celui du travailleur.

« Champagne, havane, chapeau de paille, tout l’attirail du maître », nous dit un autre correspondant martiniquais. Faut-il voir dans ce montage un clin d’œil idéologique, d’un catalogue qui s’emploie, en termes allusifs — « l’histoire du champagne s’est perdue dans les méandres de la légende et du marketing » — à dépasser la polémique ?

Probablement pas : les champagnes Giraud n’ont pas rechigné, en 1998, à se fendre de quelques bouteilles pour célébrer les 150 ans de l’Abolition.

Mais il faut bien plaire à une clientèle pour laquelle les périodes esclavagiste et coloniale évoquent sans doute plus une coupe de rosé frais sous la varangue et la subtilité d’un cigare que des coups de fouet en travers des épaules et un marquage au fer rouge.

Business is business…

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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