Categories

7 au hasard 9 août 2014 : Le génie réunionnais : gout a nou ! (1) - 27 février 2013 : Outremer : en finir avec les produits trop sucrés - 20 juin 2015 : Vivian, la femme qui faillit ne jamais exister - 13 mai 2014 : Incinérateur : « une machine à détruire » - 7 novembre 2012 : L’œil, l’étoile et la mémoire - 17 janvier 2014 : "Le suspect serait un homme noir" - 18 juin 2014 : Une bibliothèque est un acte de foi - 13 juillet 2014 : Eternel Sudel, koman la kolère pran nou - 11 juin 2015 : Moins de logements neufs à cause de la NRL ? - 14 février 2014 : « Nous n’avons pas besoin des capitalistes destructeurs » -

Accueil > La Réunion > Politique réunionnaise > Dimanche dernier, une petite révolution sur le Barachois...

Autour de Samuel Mouen

Dimanche dernier, une petite révolution sur le Barachois...

4 août 2013
Geoffroy Géraud Legros
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

Ils ont eu beau battre le rappel des troupes, les politiques ont enregistré un bide monumental dimanche dernier sur le Barachois. Une petite révolution dans un paysage politique réunionnais, dominé par le clientélisme…

Photo : IPR.

Un homme seul est toujours en mauvaise compagnie, écrivait le poète. Samuel Mouen ne contredira pas cette formule, car, même au centre des sollicitudes opportunistes, c’est seul — avec, ne l’oublions pas, Philippe Régnier, gréviste lui aussi — qu’il aura mené son mouvement de grève de la faim... et qu’il y aura mis fin. On se souvient que c’est dans l’indifférence, voire sous les moqueries, que l’homme aux multiples indignations et casquettes a entamé son mouvement, destiné à protester contre la suppression du RSTA.

Papillons la lampe

L’engouement politico-médiatique est apparu soudainement après les visites d’élus de droite et du centre, escortés de militants convoyés en bus depuis les quatre coins de l’île, rejoints par quelques associatifs — les sincères, les sous-marins et les « papillons la lampe ». À moins d’un an des municipales, l’opposition n’allait pas laisser échapper si belle occasion de mettre le gouvernement en difficulté. Pendant quelques jours, le Barachois devint ainsi un théâtre ouvert de quasi-pèlerinage, où l’on venait se faire voir — et surtout photographier — aux côtés de M. Mouen. Pour les centristes et leurs alliés — plus ou moins motivés — de l’UMP, le point culminant devait être atteint dimanche dernier : plusieurs milliers de manifestants devaient converger face à la Préfecture, exigeant le retour du RSTA.

De la difficulté d’être Gandhi

L’omniprésent maire de Saint-Leu mobilisait dans sa commune ; Nassimah Dindar, cheffe des centristes et influente présidente du Conseil général, rameutait elle aussi ses troupes ; Michel Fontaine, qui avait déjà rempli des bus au cours de la semaine, allait mettre les bouchées doubles. Tiède, Didier Robert s’est en revanche contenté d’appeler mollement à manifester, avant d’annoncer son absence pour cause de…vacances.

Le bide, on le sait, fut abyssal. Et ce n’est qu’en additionnant tous ceux qui sont passés par le Barachois au cours de cette journée que l’on atteint péniblement le chiffre de 1000 participants. Selon les estimations raisonnables, ils étaient environ 800… Bien loin du chiffre de 5 à 10.000 manifestants que, non sans sagesse, Samuel Mouen estimait susceptible d’interpeller le Gouvernement. La tâche était d’autant plus ardue que Victorin Lurel avait, la veille, simultanément confirmé la disparition du RSTA et annoncé un plan contre la grande pauvreté…

Par effraction dans le cœur des gens...

La pilule fut amère pour Samuel Mouen, qui multiplie les initiatives depuis plusieurs années sans parvenir à rassembler autour de sa personne… et l’on sent bien poindre dans les propos de l’ex-gréviste de la faim, des reproches adressés aux Réunionnais. « La Réunion n’est pas là », constate-t-il, lucide. Alors ? Le créole serait-il inconscient ? Aliéné ? Abruti ?

Ou ne serait-ce pas plutôt le porteur du message qui n’est pas reconnu par la population ? Peut-être M. Mouen, qui invoque l’exemple de Gandhi, devrait-il considérer de plus près le parcours de son inspirateur. Car Gandhi n’est pas devenu Gandhi par des grèves de la faim ; c’est en tant que figure emblématique, adulée et populaire, qu’il a forgé un mode d’action, retournant contre lui-même la violence d’un système. Mais cette stratégie repose sur le prestige de celui qui la met en oeuvre. Or, l’ingrédient essentiel de la popularité fait défaut à M. Mouen. Qui sait ? Peut-être ce dernier aura-t-il enfin compris que l’on n’entre pas par effraction dans le cœur des gens.

Le clientélisme roule au mélange

Mais ce qui (ne) s’est (pas) passé au Barachois va au-delà de la personne de Samuel Mouen ; c’est la routine politique instaurée depuis un peu plus de dix ans qui en est troublée. Depuis le début de ce siècle, le jeu politique réunionnais a été marqué simultanément par le déclin des mouvements populaires et du militantisme classique. Conséquence : manifestations et rassemblements impulsés par le politique ont bien souvent un caractère virtuel puisqu’ils ne rassemblent guère que quelques convaincus, beaucoup d’intéressés et de contraints... recrutés le plus souvent dans les effectifs municipaux précaires.

C’est le règne du clientélisme. En l’absence de mots d’ordre sincères et crédibles, le pays ne connaît plus de véritables mobilisations idéologiques ; fort peu de politiques sont aujourd’hui capables de rassembler pour des idées. Seuls échappent à cette règle les mouvements syndicaux, et les révoltes spontanées qui secouent un nombre croissant de quartiers populaires.

Petite révolution

Voici donc plusieurs années que maires, élus et porte-paroles auto-proclamés amènent leur monde devant la Préfecture, pour des meetings de soutien et des rassemblements « spontanés » convoyés à grands renforts de bus, après rappels des troupes voire intimidations et menaces. Il suffit d’ailleurs de regarder les photographies de ces grands ou petits « zangoune » pour lire sur les visages de nombreux participants que ceux-ci voudraient bien être ailleurs, voire s’emmerdent ferme. En général, le mélange habituel d’adhésion molle, de cupidité, de crainte et d’habitude suffit à faire tourner les machines militantes. Mais dimanche dernier, cela n’a pas marché. Les ténors du centre et certains de leurs homologues de droite ont eu beau mobiliser : les bus sont restés quasi-vides. Pire, ou plutôt, mieux : plusieurs « manifestants » n’ont pas hésité à déclarer à la presse qu’ils s’étaient rendus sur le Barachois par crainte pour leur emploi ou pour celui de leurs proches…

Les archives coloniales rapportent que, pour se venger d’un maître qui l’avait forcé à porter un Gouverneur sur ses épaules pour traverser une rivière, un esclave avait fait semblant de trébucher au milieu d’un gué, flanquant à la flotte l’envoyé du Roy et, avec lui, la réputation du maître abusif dans les salons de la colonie. Autres temps, autres moeurs, ce sont les nouveaux maîtres des quartiers que les citoyens ont « foutu dans le fond » dimanche dernier. Histoire de leur faire comprendre que l’esclavage est bien terminé.

Sans en avoir l’air, ce désaveu cuisant est une petite révolution dans les – mauvaises — pratiques qui se sont réinstaurées dans notre île à la faveur du chômage de masse et de la montée de la misère.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter