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Des requins et des hommes

20 août 2012
Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
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Pour appâter la presse internationale, La Réunion doit donner dans le « grand spectacle » : cyclones, volcan, sectes, épidémies, émeutes… Aujourd’hui, la mode est au « risque requin ». Un bruit de fond qui couvre le mal-vivre d’une île où l’on enregistre un suicide tous les trois jours, et d’un Océan Indien où l’on se noie pour un visa.

Ile de La Réunion, Saint-Leu. Une installation de galets qui évoque un aileron de requin. Photo : 7 Lames la Mer.

L’insularité n’a pas porté le Créole à aimer la mer. Réputés « le dos tourné à l’océan », les Réunionnais, ne traversent pas la mer : ils la dé-sautent ! Et les pêcheurs traditionnels qui ne savent pas nager ne sont pas rares. Faut-il rappeler le sort de ce baigneur dévoré en 1913 au Barachois, ou les distributions populaires de viande des requins pêchés en bord de Rivière Saint-Denis ? La mémoire collective dessine la carte mentale des bordmèr dangereux et dicte la retenue, face aux mystères de l’océan. Le ségatier des trottoirs, Madoré, ironisait sur son destin à finir en appât pour un « requin-chagrin »( [1], appelé aussi « Diab la mer » [2]. De même, les photos d’archives dévoilent de fiers gaillards posant à côté de requins voués à finir dans de multiples marmites.

Kabri i manz salad…

Scandale en 2005 : à La Réunion, on pêcherait le requin avec des chiens-appâts ! Le sort des chiens cristallise l’émotion jusqu’en France. Pas la présence des requins… En 2010, un squale présumé, le requin-guitare, devient star de la toile.
Bref : requins et Réunionnais cohabitent de longue date. Alors, que se passe-t-il depuis quelques mois ? Selon un spécialiste [3], ce ne sont pas les squales qui ont changé de comportement, mais l’homme. Facile à dire… Explosion des loisirs nautiques, réchauffement climatique, réserve marine transformée en garde-manger, réglementation de la pêche… Les théories s’affrontent pour expliquer la recrudescence des attaques. En attendant, kabri I manz salad. Alors, La Réunion est-elle condamnée au paradoxe de la terre-entourée-d’eau-où-l’on-ne-se-baigne-pas ?

Le bras où guette la mort

Question sans réponse. Les démagogues, les mauvaises querelles et un racisme bien partagé animent un dispositif qui, comme ces cubes vides immergés dans l’océan pour attirer le poisson, capte l’opinion. Et empêche de voir au-delà des nombrils, bronzés ou non. Pour les kilomètres de lignes polémiques consacrées aux requins, quelques bribes d’informations seulement surnagent sur ce bras court d’Océan Indien où guette la mort : les 70 kilomètres qui séparent l’île d’Anjouan (Comores) de Mayotte (française). Là, depuis près de 20 ans, des milliers de femmes et d’hommes se sont noyés, dans des naufrages de « kwassa-kwassa », ces embarcations qui relient illégalement les deux terres. Là, la France réalise la moitié de ses expulsions. Là, le nouveau ministre de l’intérieur, Manuel Valls, a restreint le champ de la mesure qui, désormais, interdit la rétention de mineurs. Funeste exception : le 16 août dernier, un nouveau-né meurt dans le camp de rétention de Pamandzi…

Un océan silencieux recouvre les milliers de victimes d’une politique postcoloniale aux allures de crime de masse.

Victimes d’une politique postcoloniale

A l’origine des drames : une décision d’Edouard Balladur qui, après lobbying des élites mahoraises, impose en 1995 un visa aux Anjouanais. La France, dont la présence est illégale à Mayotte au regard du droit international, a transformé en délits les échanges traditionnels entre les deux îles. La tragédie reste sans écho : le « diab la mer » fait parler La Réunion, jusqu’à la cacophonie. A Mayotte — en République française, paraît-il — un océan silencieux recouvre les milliers de victimes d’une politique postcoloniale aux allures de crime de masse. A 1.100 kilomètres à peine de nos côtes, ces morts sont-ils trop éloignés ? « Trop noirs » comme dit le Créole ? Ou tout cela est-il trop grave, trop sérieux, pas assez « fun » pour les narcissiques adeptes du futile que nous sommes devenus ?

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros
20 août 2012

Ils ont déjà réagi... Et vous ?

  • Ravish Natra : Lu quelque part sur le net : si on comparait le nombre d’hommes mangés par des requins au nombre d’hommes poussés au suicide par leur banque, on verrait tout de suite que le prédateur est celui qui porte une cravate et un costard. A méditer...
  • OZE : gayar gayar !!!
  • Corinne E. : Je suis choquée que la mort d’un bébé dans un centre de rétention laisse l’opinion dans l’indifférence. Si le bébé avait été blanc, cela aurait peut-être été différent ! Kréol, tir malol dans zyeux.
  • Darm : Est-ce que les hommes ont plus de droit que les poissons en mer ?
  • Mario S-Vally : Bel article ! Il y a environ 60 ans de cela il y avait un abattoir sur la côté de Saint-Denis, au niveau de l’actuelle caserne. Et pendant des années cet abattoir rejetait ses déchets de jus et débris dans la mer. Les requins festoyaient à longueur de crépuscule au grand désespoir de pêcheurs qui perdaient beaucoup des leurs… L’abattoir a fini par fermer mais pendant les années qui suivirent les requins revenaient à cet endroit dictés par leur ancestrale mémoire, plus tard ils sont devenus plus rares à cet endroit et diverses raisons font qu’ils fréquentent aujourd’hui beaucoup plus la côte ouest, je serais d’avis qiue c’est beaucoup à cause de la pollution comme l’a prétendu un spécialiste, mais d’autres phénomènes encore plus complexes. Merci d’avoir évoqué l’extrêmement dramatique sort des victimes de Kwassa-Kwassa. Toutes les époques ont connu ces boat-people (les plus connus : Vietnam, Haïti, etc.). A chaque fois, des politiques ont trouvé des bifurcations pour la non-assistance envers ces réfugiés. Faudrait-il qu’on érige une loi de non-assistance à réfugiés en danger ? D’autre part, les diverses et lâches raisons d’Etat ne sont le fait d’aucun gouvernement particulier. Tous, droite ou gauche, "républicains ou démocrates" etc. ont les mains souillées du sang de réfugiés... depuis la nuit des temps, quels que soient les "petits arrangements entre amis" vers les partis politiques au pouvoir dans les pays de ces réfugiés. Beaucoup de ces nations auraient des choses à se reprocher si on voit l’histoire de drames dans les colonies. Et dire que des politiciens s’offusquent que des présidents regrettent officiellement la rafle du Vel’ d’Hiv. Tout ça pour dire qu’il y aura toujours parmi ceux qui décident, le pouvoir de se donner bonne conscience. La mort d’un bébé ? Voyons mon brave ! Une perte collatérale !

Nathalie Valentine Legros & Geoffroy Géraud Legros

Chroniques réunionnaises à quatre mains, avec Geoffroy Géraud Legros et Nathalie Valentine Legros.

Notes

[1« Si mi mort dann sous-marin
Yo ma serve zappât pou requin chagrin »
(Zenfant bâtard, Henri Madoré)

[2Variété de requin ; un des plus méchants, des plus nuisibles. Les pêcheurs l’appellent aussi « Diab’ la mer ». (P’tit glossaire, Jean Albany, 1983)

[3Bernard Seret, spécialiste des requins à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) Paris.

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