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Crise requin...

Des ailerons dans les urnes

23 juillet 2013
Geoffroy Géraud Legros
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Largement partagé sur les réseaux sociaux, un document opportunément « retrouvé » tente d’impliquer la mairie de Saint-Paul dans la mauvaise gestion du risque requin. La polémique politicienne s’ajoute donc à un problème auquel on n’a jamais opposé le bon sens...


La force centrifuge de la polémique « requin » aura eu raison de notre parti-pris initial. Lequel consistait à ne pas prendre position dans ce débat tout entier faussé par les porte-paroles omniprésents de deux extrémismes adverses mais complémentaires et, pourrait-on même dire, complices. Comme bon nombre de Réunionnais, nous étions — sans avoir plus que cela approfondi la question — partisans d’un retour à la régulation qui existait avant que l’on parle de « risque requin » : les pêcheurs traditionnels faisaient leur boulot, ni plus ni moins, et les squales qui s’aventuraient trop près des bordmèr mijotaient dans le ventre des marmites au lieu que les usagers du littoral finissent dans le leur.

Vérité du peuple saine

Les archives renseignent sur l’ancienneté de ces pratiques ; elles démentent par ailleurs le mythe d’un peuple créole entièrement tourné vers la terre et sans action envers les milieux marins. Ainsi, au Barachois ou à Sainte-Marie, les pêcheurs réglaient de temps en temps leur compte aux requins qui réduisaient par trop le nombre des prises…

Bref, du côté de « 7 Lames la Mer », on pense que le Réunionnais peut trouver dans son mode de vie la solution, sans pour autant totocher et les réserves marines, et les mises en valeur de notre part d’océan, dispositifs qu’il convient sans doute, en revanche, de réformer. Bref, à l’instar, sans doute, du plus grand nombre, on se dit que l’excès nuit en tout, et on lui préfère ce que Pascal nommait « vérité du peuple saine  ». Surtout, on pense — et on continuera de penser — qu’il y a, tout de même d’autres problèmes.

La turbidité des cerveaux

Mais la crise requin, c’est un peu comme Lagardère : si tu ne viens pas à elle, c’est elle qui vient à toi. Il y a trois jours, un ami surfeur nous prévient d’un torrent de propos haineux et de menaces formulés à l’encontre du rédacteur de ce billet sur une page très fréquentée, consacrée aux affaires de requins et de plage. Comme on en a un peu marre qu’une poignée de « têtes zobok’ » tienne le haut du pavé en vomissant sur autrui, on fait les saisies d’écrans et les relevés qu’il faut, et on s’apprête à porter plainte. Et en attendant, on pond — une fois n’est pas coutume — un article à visée humoristique transposant la crise de Trappes, sa narration, aux heures sombres subies par « cet effroyable ghetto qu’est Saint-Gilles-les-Bains ». Lequel article nous vaut, cette-fois-ci, des menaces physiques agrémentées d’une photo morbide, dont le choix révèle que la turbidité est plus forte encore dans les têtes que dans les eaux. Pas dit, cependant, que cette immondice vienne de surfeurs : l’anonymat quasi-garanti par le Net permet tous les tripotages.

Complexe de Tchernobyl

Tripotage : c’est justement ce qui vient à l’esprit — ou devrait venir à l’esprit — après la publication sur les réseaux sociaux d’un document intitulé « le complot de la crise requin ». Sous ce titre édifiant et malheureusement bien dans l’air d’un temps qui voit des complots partout (sauf là où ils sont), un document interne à la Mairie de Saint-Paul daté de 2008, qui renseigne les MNS (maîtres nageurs sauveteurs) des orientations arrêtées par la sous-préfecture. Lesquelles peuvent se résumer à : « pas de vagues ». Par un réflexe purement bureaucratique, un peu dans la veine du nuage de Tchernobyl réputé s’être arrêté à la frontière française, l’administration juge préférable de taire les risques plutôt que d’en informer la population, dont on redoute les réactions de panique. Cette attitude, typique de l’ère "Maccioni" — du nom de l’archaïque Préfet de l’époque —, évoque les ratés et contretemps accumulés par l’Administration dans la crise du chikungunya, quelques années auparavant.

L’émotion est légitime, l’instrumentation ne l’est pas

Faut-il pour autant voir dans cette attitude une conspiration ? Probablement pas. Tout d’abord, c’est à la demande des MNS, alertés par la nage en eau trouble, relayée par la mairie de Saint-Paul, que la Préfecture rend son avis. Lorsque cette consultation intervient, la « crise requin » n’est pas engagée, et n’est imaginée par personne ; la municipalité de l’Ouest n’a à ce moment-là guère de raisons objectives pour s’opposer aux recommandations de l’Etat. Une attaque avait eu lieu en 2007. Aucune n’endeuillera les années 2008 et 2009, et c’est en 2011 que se manifestera la macabre omniprésence du squale. Pas certain, donc, que le document vieux de 5 ans sorti du chapeau aujourd’hui soit la « bombe » que l’on prétend... Aurait-on pu anticiper ? Oui, estime un connaisseur du dossier, au vu de ce que l’on sait des cycles de reproduction des requins. Encore faut-il, précise notre interlocuteur, « qu’une démarche écologique accompagne ou précède la démarche politique », démarche qui requiert nécessairement l’appui de la communauté scientifique. Or, celle-ci semble toujours arc-boutée sur une série de dogmes , dont celui, formulé ex cathedra selon lequel les requins-bouledogues n’attaquent pas en eau peu profonde — thèse pourtant démentie par le récent précédent brésilien (illustré par la vidéo de "National Geographic TV" postée ci-après, aux alentours la 21ème minute) et, tragiquement, par la mort d’une adolescente il y a quelques jours, happée alors qu’elle se baignait à quelques mètres du bord.
Quoi qu’il en soit, l’émotion est légitime ; son instrumentation ne l’est pas, et l’on voit bien les ailerons pointer dans les urnes. Or, le dévoilement du document considéré cherche donc avant tout à créer de l’émotion malsaine, quelques jours après la mort de la jeune Sarah et le jour-anniversaire du décès d’Alexandre Rassigua. Il n’est certes pas bien sorcier de comprendre à qui profite la manipulation....Mais le bon sens, lui, a encore perdu du terrain aujourd’hui.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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