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19 mars 1946

Départementalisation, un mot inventé par Aimé Césaire

24 mars 2018
Mario Serviable
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La départementalisation fut une utopie, voulue par des hommes de gauche, menés par le poète Aimé Césaire pour construire un pays imaginé, faisant fi de la géographie, éclaté sur la Terre, riverain de toutes les mers et rassemblant des populations disparates, longtemps séparées dans des séquences antagonistes : la France.

Thomas More, par Hans Holbein, 1527.

Un espace inexistant dans un temps incertain...


Qu’est-ce-que l’utopie ? Du grec u-topos, non-lieu, c’est un espace inexistant dans un temps incertain pour produire de l’espérance. L’invention de ce procédé littéraire remonte à Thomas More en 1516.

La départementalisation fut une utopie, voulue par des hommes de gauche, menés par le poète Aimé Césaire pour construire un pays imaginé, faisant fi de la géographie, éclaté sur la Terre, riverain de toutes les mers et rassemblant des populations disparates, longtemps séparées dans des séquences antagonistes : la France.

En 1945, au sortir de la guerre, un nouveau monde voit le jour, avec l’affaiblissement militaire et moral de l’Europe, en tant que puissance coloniale et en tant que modèle révéré de civilisation. Il faut reconstruire la France, l’Europe et le monde ! C’est l’œuvre de l’homme. C’est ce à quoi s’attèlent les députés de l’Outre-mer dans une plateforme revendicative.


Départementalisation, un mot inventé par Césaire


L’objectif est l’intégration « dans la patrie française » afin de « résoudre les nombreux problèmes de ces territoires ». A la différence de l’Algérie, qui dispose de trois départements français mais d’une administration ségrégative, faisant la distinction entre population indigène musulmane et « Français d’Algérie », les députés revendiquent « l’assimilation » totale à la France.

En France, l’idée n’est pas pour déplaire à ceux qui voient disparaître l’Empire au profit d’une construction territoriale ingénieuse : l’Union française.

A l’indépendance, la IVème République préfère un scénario à la carte de la décolonisation : des solutions constitutionnelles différenciées en Asie et en Afrique et la « départementalisation », ce mot inventé par Césaire, comme audace originale.

Gaston Monerville en 1932, député de Guyane, [1897/1991]. Photo : Agence de presse Mondial Photo-Presse.

« Une vieille misère pourrissant sous le soleil »


De Gaulle est parti en ce début de 1946, et la Gauche socialo-communiste est aux affaires. Marius Moutet (SFIO) est ministre de la France d’Outre-mer.

Les députés de l’Outre-mer, au premier rang desquels on trouve Gaston Monnerville de la Guyane, futur président du Conseil de la République qui se substitue au Sénat sous la IVe République, Raymond Vergès et Léon de Lépervanche de La Réunion, Léopold Bissol et Aimé Césaire de La Martinique, déposent le 17 janvier 1946 une première proposition de loi (n°295), amendée le 12 février 1946 [n°412] « tendant au classement comme département français » des quatre « vieilles colonies » : La Réunion, La Guadeloupe, La Martinique, et La Guyane française.

Le rapporteur est Aimé Césaire, homme de la parole et de la verve de l’utopie. Il invente le mot départementalisation, mot de poète politique et en précise le sens : la transformation sociale des colonies, enfoncées dans les retards et les détresses de tous ordres ; « une vieille misère pourrissant sous le soleil, silencieusement : un vieux silence crevant de pustules tièdes l’affreuse inanité de notre raison d’être » [Cahier d’un retour au pays natal, 1939].

Léon de Lépervanche [1907/1961] et Raymond Vergès [1882/1957], députés de La Réunion.

Un nouveau terme géographique apparaît : la métropole !


Présentée en commission de l’Assemblée le 26 février 1946, enrichie par les débats, elle est adoptée le 8 mars. La proposition de loi est votée par l’Assemblée nationale constituante le 14 mars 1946 et inscrite au JO le 19 mars 1946.

La loi comprend trois articles succincts. Le premier « érige » les quatre colonies en départements français ; le second ouvre un chantier juridique gigantesque à l’ampleur mal mesurée : « les lois et décrets actuellement en vigueur dans la France métropolitaine et qui ne sont pas encore appliquées à ces colonies feront avant le 1er janvier 1947 l’objet de décrets d’application à ces nouveaux départements » ; le troisième introduit le vice caché de la différenciation au nom de la spécificité : « Dès la promulgation de la présente loi, les lois nouvelles applicables à la métropole le seront dans ces départements sur mention expresse insérée aux textes ». Grâce à cet article 3, un nouveau terme géographique apparaît : la métropole !

Léopold Bissol, député de La Martinique, [1889/1982]

Réaliser demain tout ce qui n’a pu l’être hier


Dans l’attente des difficultés différées, le moment est à la joie. Pour Paul Picaud, président du Conseil général de La Réunion [Comité Républicain d’Action Démocratique et Social / CRADS], c’est un « honneur » dont il faut se montrer digne.

Dans un discours le 16 mars 1946, devant l’Hôtel de ville de Saint-Denis, également tenu par le CRADS de Raymond Vergès, Picaud fait écho à l’analyse de Césaire...

« Pour un petit territoire habité aujourd’hui par une population aux trois quarts misérable, [ce sont] des possibilités d’expansion dans le domaine économique et dans le domaine social. La Réunion département français, c’est la possibilité pour demain de réaliser tout ce qui n’a pu l’être hier ».

Hôtel de ville de Saint-Denis.

Mais tout commence mal...


Jean Beyriès, gouverneur par intérim, signe l’arrêté n°548C.A, promulguant la loi à La Réunion. Après les privations et les humiliations de la guerre, un immense espoir étreint la population : pour la première fois de son histoire, l’île n’est plus un périmètre colonial. Les habitants, longtemps considérés comme des sujets, entendent enfin passer d’une citoyenneté formelle, acquise depuis 1848, à une citoyenneté réelle.

La loi du 19 mars 1946, institue le principe de l’assimilation. Les nouveaux départements attendent l’égalité par l’extension de la législation métropolitaine. Celle-ci se met en place laborieusement et de façon incomplète. Mais tout commence mal.

L’indignité initiale faite au futur département français fut l’obligation de troquer son franc français contre le franc des Colonies Françaises d’Afrique (CFA) par le décret n0 45-0136 du 25 décembre 1945, alors que l’idée de la départementalisation était dans les tuyaux. A La Réunion, ce renvoi à l’Afrique colonisée fut considéré comme une faute symbolique pour un pays qui se rêve France australe.


« Un certificat médical pour avoir une boîte de lait condensé »


Par ailleurs, si la fabrication de la loi de départementalisation prend moins de 2 mois, il faut 16 mois interminables pour que le premier Préfet, Paul Demange, arrive dans l’île le 15 août 1947.

La nouvelle administration préfectorale se met en place dans une société où la famine est différée, mois après mois, par manque de riz, et où il faut « un certificat médical pour qu’un bébé de 5 mois puisse avoir droit à une boîte de lait condensé » en décembre 1948 selon le journal « Le Cri du Peuple ».

La situation deviendra tellement préoccupante que le 9 avril 1951, un appel est lancé conjointement par le nouveau préfet Roland Béchoff, l’évêque Mgr Cléret de Langavant et Roger Payet, le Président du Conseil général : Trouvons par nous-mêmes du travail aux Créoles en attendant les grands chantiers d’Etat ! « Mais il faut faire vite, car la misère n’attend pas. Elle est déjà installée dans de nombreux foyers » conclut le communiqué.

"Il faut faire vite, car la misère n’attend pas. Elle est déjà installée dans de nombreux foyers..."
Oeuvre de Florent Espana.

« L’égalité ne souffre pas de rester abstraite »


Le Dr Adrien Baret, conseiller communiste réunionnais de la République de 1946 à 1948, ne cesse d’alerter sur la situation sociale périlleuse de l’île.
Au début de la décennie 1950, les instituteurs, dont la frange la plus éclairée a combattu pour « La Réunion département français », s’estiment floués.

Les mesures prises par les autorités tournent le dos à l’assimilation recherchée ; pire, elles introduisent des discriminations nouvelles entre fonctionnaires métropolitains en poste dans les Dom et les fonctionnaires locaux. Les réactions qui vont, phénomène inédit, s’organiser dans les quatre nouveaux départements, sont d’une ampleur exceptionnelle : le mouvement de 1953, va mobiliser durant plus de 60 jours.

Pour Césaire, « l’égalité ne souffre pas de rester abstraite » et d’ajouter : « l’édifice départemental, vieux seulement de dix ans, est déjà vermoulu ». Une analyse partagée en 1957, par les députés communistes de La Réunion, Paul Vergès et Raymond Mondon qui, consignant leur amertume à Guy Mollet, chef du Gouvernement du 1er février 1956 au 13 juin 1957, notent que « les Réunionnais constatent que pour l’essentiel, leur pays a gardé le statut de colonie qui a été le sien pendant plus de 300 ans, la départementalisation n’ayant profité qu’à une infime partie de la population ».

Paul Vergès et Raymond Mondon.

« Aucune doctrine ne vaut que repensée par Nous »


L’utopie d’une nation française, rayonnant sur le monde par l’exemple de la liberté, l’égalité et la fraternité durera 10 ans !

Elle fera oublier les crimes de la France racialisée de Pétain : là-bas, l’extermination des Juifs, ici l’expulsion d’Antoine Narassiguin, de Simon Lucas et d’Aline Wuathion de la fonction publique enseignante.

Suite aux évènements de Hongrie en 1956, Aimé Césaire rompt avec le Parti Communiste Français (PCF). Il dénonce la faillite du mouvement communiste et fait le procès de sa direction stalinienne.

Dans sa Lettre à Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, parue en 1958 aux Editions Présence Africaine, Césaire rappelle : « Qu’aucune doctrine ne vaut que repensée par Nous, que repensée pour Nous, que convertie à Nous… ». Cette saillie aura une portée universelle.


Un nouveau combat commence


L’onde de choc de la scission va pousser le PCF à transformer outre-mer ses fédérations en partis communistes indépendants ; en septembre 1957 pour la Martinique, qui n’entend pas laisser le champ libre à Césaire et à son Parti progressiste martiniquais (PPM), en mars 1958, c’est au tour de la Guadeloupe.

La fédération réunionnaise, la dernière à suivre le mouvement, se transforme en Parti communiste réunionnais (PCR) les 17 et 18 mai 1959. Les communistes réunionnais réclament désormais « le droit à gérer eux-mêmes et démocratiquement leurs propres affaires », et lancent, comme le PPM et les communistes de Martinique et de Guadeloupe, le mot d’ordre d’autonomie.

Un nouveau combat commence contre la départementalisation, désormais définie comme persistance néocolonialiste.

Abolition de l’esclavage dans les colonies françaises [27 Avril 1848], peinture de François Briard.

S’engager sur la voie de la liberté


C’est la fin d’une utopie commencée en 1793 par la 1ère République, se proclamant une et indivisible et proclamant au genre humain et aux colonies lointaines que ses valeurs étaient la liberté, l’égalité et la fraternité.

Et c’est conformément à ces valeurs que la République va abolir l’esclavage des Noirs dans ses colonies tropicales le 4 février 1794, une première fois, puis une seconde fois, le 27 avril 1848.

En 1959, les forces progressistes de l’Outre-mer français répudient la République, la France et la nation française, pour s’engager sur la voie de la liberté.

Léon de Lépervanche et Raymond Vergès.

Que retenir de cette histoire ?


La suite est connue : la récupération de la départementalisation-assimilation par les droites locales gaullistes, la peur du « largage » par les populations tropicales, l’autonomie, la départementalisation-transformation des années Debré, et l’avènement de la décentralisation en 1981 avec le retour de la gauche, qui semble régler le problème du statut départemental des outre-mer.

Que retenir de cette histoire ? La réticence socialiste sur le coût de la départementalisation, exprimée par le député guadeloupéen Paul Valentino et le ministre Marius Moutet en 1946 ?

Le malentendu communiste sur le contenu de la départementalisation, exprimé par leur opposition en 1959, puis leur ralliement à la bidépartementalisation suggérée à Jospin en 2001 ?

Maria Casarès et Albert Camus, au théâtre Marigny, 1948.

« Aller au-delà mais dans la continuité »


Les observateurs lettrés signaleront avec gourmandise qu’en 1946, il y avait à l’affiche du Théâtre Mathurin à Paris une pièce de Camus intitulée « Le Malentendu » avec Maria Casarès ; elle traitait des thèmes de l’abandon et de la solitude dans la relation avec la mère tutélaire.

On y décelait, de façon prémonitoire, le malaise à venir entre la Mère-Patrie et ses périphéries enfantées par l’Histoire. Nous retiendrons surtout l’aveu de Paul Vergès à Aimé Césaire, le 7 mars 2006, date de la dernière grande intervention de Césaire, qu’il fallait, en fin de compte, « aller au-delà, mais dans la continuité » de la départementalisation.

Car Paul Vergès reconnaissait la justesse de l’analyse des pères fondateurs, Raymond Vergès et Césaire notamment : « Quand je regarde les conséquences matérielles, sociales de la loi du 19 mars, je me dis que cette loi a transformé la vie quotidienne infiniment plus que l’abolition de l’esclavage n’a transformé la situation des esclaves affranchis ».

Mario Serviable


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