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Edito

De Margerie au-delà de Filoche

26 octobre 2014
Geoffroy Géraud Legros
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La mort d’un capitaine d’industrie ayant pris ses distances avec le pétrodollar et basculé du côté des promoteurs d’un monde multipolaire : l’évènement méritait mieux que l’enfumage polémique d’un Filoche dont les médias, au fond, ont été ravis de se contenter. Aux Réunionnais et aux habitants de l’Océan indien, cette disparition rappelle le rendez-vous, manqué parce que saboté, entre la volonté d’indépendance de la France et l’aspiration des anciens colonisés à la liberté, à la justice et au développement.

Deviant art, by Talros

En France, tout ne finit plus par des chansons et c’est tant mieux, est-on tenté de dire tant notre espace radio est saturé par les couinements standardisés de minettes et minets qui, départementalisation oblige, occupent nos ondes hertziennes sous couvert de promotion de la musique « française ».

Qu’il s’agisse d’un tas de plastoque pointé comme joujou culier par des folles de printemps (« folles à la messe » aurait dit Rabelais) ou d’un ministre-financier d’accord pour endosser le trois-pièces rayé mais pas le titre de banquier qui va avec, tout en France semble voué au tintamarre et au charivari.

Le dernier concert de couacs en date a été enclenché par le « tweet » de Gérard Filoche commentant la mort de Christophe de Margerie, victime d’un « accident » — les guillemets demeurent pour l’heure de mise — sur le tarmac d’un aéroport moscovite.

« Le successeur nous volera-t-il (sic) moins », s’est interrogé le membre du Bureau national du PS : un propos devenu, comme on dit, viral, provoquant l’émoi de ce qu’il est convenu d’appeler — depuis qu’il est « in » de manier le parler d’extrême-droite — la « classe politique ».

Christophe de Margerie. Source : MEDEF

Tweet piteux à plusieurs égards : outre qu’il blesse la famille du défunt, il révèle le — très faible — niveau de ce qui, à ce jour, tient lieu d’analyse à la gauche de la gauche du PS. Car c’est en tant que « conscience » de cette gauche socialiste des faubourgs et des campagnes, cette social-démocratie profonde — si profonde qu’on ne la voit d’ailleurs jamais — plus proche des bataillons d’ouvriers de la SFIO d’antan que des escadrons de blairistes encravatés qui quadrillent la rue Solférino, que Gérard Filoche, ex-dirigeant de la Ligue communiste révolutionnaire et Inspecteur du Travail dans le civil, a son rond de serviette au Bureau national du PS.

Une « caution de gauche » de pure forme octroyée à une formation acquise depuis longtemps au libéralisme, affirment certains commentateurs : quelques mots de Filoche sur le net auront suffi à leur donner raison.

Car que nous dit le « tweet » de l’intéressé ? Que les enjeux liés à « Total », engagée dans des forages et extractions au quatre coins du monde et à quelques encablures de La Réunion, à des conditions qui, pour le dire poliment, ne sont pas forcément favorables aux populations des États qui l’accueillent ; que les liens de cette entreprise avec l’État français et les contribuables qui l’ont financée et (quoi que l’on en dise) la financent toujours ; que les questions de l’indépendance et de la transition énergétique, les problématiques environnementales, le poids du pétrole dans la détermination de la politique étrangère de la France, l’incapacité de cette dernière, à passer du pompage néocolonial à une stratégie commune d’indépendance de l’ex-Empire et de sa Métropole vis-à-vis des USA — rêvée par de Gaulle et sabotée du vivant même de ce dernier — bref, que toutes ces questions brûlantes, géopolitiques et politiques tout court, cristallisées par la stratégie de ce géant des hydrocarbures et sa gouvernance, tout cela, donc, se réduit pour M. Filoche à la personnalité du patron.

Ancien dirigeant de la Ligue communiste révolutionnaire, Gérard Filoche a son rond de serviette au ureau national du PS. Crédit : Hégor

Margerie, aux yeux de Filoche, n’était pas l’acteur paradoxal d’un capitalisme écartelé entre maximisation des profits due à la raréfaction des énergies fossiles et à la nécessité, pour survivre, de se passer de ces dernières.

Margerie, c’était un « voleur », et il ne reste qu’à souhaiter — la formule pourrait à elle seule résumer la morale de la social-démocratie française — que son successeur « volera » un peu moins.

Pareille « critique » effraie sans doute autant les féodalités industrielles qu’un Marx qui se serait contenté d’écrire « hé @Thyssen t’es un peu #radin qd même » ou qu’un Jaurès qui aurait sommé Schneider de « lâcher un peu de #biff’ ».

Pénétrante, dit-on, lorsqu’il s’agit de décrire le sabotage programmé du droit du travail, la « pensée Gérard-Filoche » se révèle, la forme mise à part, du même tonneau que celle qui anime les officines où l’on considère, par exemple, qu’un Proglio est « de droite » et une Lauvergeon « de gauche ».

La disparition de Christophe de Margerie, dirigeant de la seconde compagnie pétrolière européenne, soulève, on l’a dit, des questions décisives, tant par les circonstances que par le contexte dans lequel elle intervient. Arrêt et marche arrière incompréhensibles d’un chasse-neige sur une piste hyper-sécurisée, d’où s’envolent habituellement les personnages-clefs de l’Administration et du business russe ; alcoolisme d’un technicien au sol qui, selon d’autres sources, n’aurait fait qu’« arroser » son café de quelques gouttes de cognac ; responsabilité de Svetlana Krivsun, une contrôleuse aérienne stagiaire qui aurait donné l’autorisation de décollage, assignée à résidence dans le cadre de l’enquête...

Si les zones d’ombres demeurent sur les conditions du « crash », il ne fait aucun doute que ce dernier aura d’importantes conséquences sur le plan international.

Vladimir Poutine et Wen Jiabao (2013) Les sanctions contre l’Ukraine ont accéléré le processus de "dé-dollarisation" dont la Russie et la Chine sont désormais à l’avant-garde. Photo : Office du premier ministre de Russie

Christophe de Margerie, en effet, s’était régulièrement illustré par des propos favorables à un « décrochage » du marché du pétrole vis-à-vis du dollar. Moins radicales que l’image qu’en ont donnée certains médias américains, qui peignaient le french businessman en « flingueur » du pétrodollar, ces positions étaient loin d’être sans incidences, en cette période marquée par une prise de distance accrue de la part des BRICS, Russie et Chine en tête, vis-à-vis de la monnaie américaine.

Cette tendance à la « desdolarización » (NB : « dé-dollarisation ») — le terme espagnol fut forgé dès les années 1960 dans une Amérique Latine confrontée à l’hégémonie militaro-monétaire des USA — connaît une accélération sous l’effet des sanctions imposées à la Russie par l’Amérique et ses alliés, laissait entendre avant-hier Vladimir Poutine devant le « Club Valdai », dont les travaux, à l’initiative de Dominique de Villepin, se sont achevés par un hommage à… Christophe de Margerie.

Il faut dire que le défunt n’avait guère ménagé son soutien au Kremlin, notamment depuis le déclenchement de l’affaire ukrainienne : « les Russes sont nos partenaires. » (…) « Les sanctions sont une impasse. » (…)Et même : « notre but est de ne pas être trop dépendant d’un pays, sauf de la Russie, qui nous a sauvés à plusieurs reprises ».

Une posture qui, dans le contexte d’antagonisme russo-américain, évoque celle du mythique pétrolier italien Enrico Mattei, dirigeant du géant ENI, promoteur, en pleine guerre froide, d’une politique d’ouverture vers l’URSS, la Chine Populaire et les pays récemment décolonisés, qui trouva la mort en 1962… dans un accident d’avion dont les circonstances n’ont, à ce jour, pas réellement été élucidées.

Acteur, en pleine Guerre froide, d’un rapprochement entre le géant pétrolier italien ENI, le monde socialiste et les pays récemment décolonisés, Enrico Mattei a trouvé la mort en 1962 dans un accident d’avion

L’histoire, c’est bien connu, ne se répète pas plus qu’elle ne repasse les plats ; pour autant, la mort d’un grand capitaine d’industrie basculé — par intérêt, cela va sans dire — du côté des promoteurs d’un monde multipolaire en plein regain d’affrontement Est-Ouest, mériterait des interrogations un tantinet plus approfondies que les « filocheries » auxquelles les médias français ont, au fond, été bien aise de limiter leurs analyses.

La condition post-coloniale étant ce qu’elle est, ces questions n’ont pas plus été posées dans notre aire géographique. Elles mériteraient pourtant de l’être : il n’est pas exagéré de dire que La Réunion appartient, pour bonne part au moins, à « Total » qui, de l’importation des carburants depuis Singapour à la vente d’essence en passant par la maîtrise de l’unique complexe de cuves située au Port, maîtrise, via la Société réunionnaise des produits pétroliers (SRPP), l’ensemble de la filière gaz-hydrocarbures du pays.

On se souvient qu’Yves Jégo, ministre de l’Outremer, avait pris de front ce monopole et ce celui de la SARA antillaise, qui lui ressemble comme un frère. On se souvient des émeutes déclenchées par les hausses de prix à la pompe, et de l’opération-séduction lancée par la Préfecture sous forme de « grand débat » dans les ultimes jours de la présidence Sarkozy, destinée à convaincre l’opinion des bonnes pratiques de la SRPP (c’est-à-dire, de « Total ») qui — quelqu’un a osé le dire ! — acheminerait presque à perte des hydrocarbures dans notre île.

Cuves de la Société réunionnaise des produits pétroliers, contrôlée par "Total". Dans les DOM-TOM comme dans le reste de l’ancien Empire colonial, la grande industrie française n’a jamais su substituer à la prédation la pratique coopérative qui était au coeur du projet gaulliste. Photo : 7 Lames la Mer

« Il faudrait être illettré et aveugle » pour soupçonner une quelconque opacité dans la formation des prix, avait alors déclaré un haut fonctionnaire.

Quelques semaines plus tard, le nouveau ministre Victorin Lurel rendait publique une étude révélant l’étendue des profits réalisés par « Total ».

Quelques mois plus tard, c’est Ibrahim Aboubacar, député PS de Mayotte de dévoiler le pot-aux-roses, lors d’une passe d’armes mémorable l’opposant à Christophe de Margerie lui-même.

Non, « Total », trop cher, n’était pas l’opérateur choisi par le Conseil général de Mayotte ; c’est le Préfet qui avait, d’autorité, établi l’opérateur dans l’Île aux Parfums, pour « motif d’intérêt national ».

Pis : pour prix de son installation non désirée, « Total » avait exigé la construction d’un port dédié et l’octroi des meilleurs terrains. « Pourquoi tant de haine », avait répliqué M. de Margerie, affirmant, comme l’avaient fait ses subordonnés à La Réunion quelques mois plus tôt, être là « pour rendre service ».

Or, il se pourrait que la substance du « service » que « Total » envisage de (se) rendre en l’espèce réside dans « les espoirs de gisements… non loin des côtes comoriennes que nous pouvons exploiter », dixit François Hollande le 23 Août dernier, lors du IVème Sommet de la Commission de l’Océan Indien (COI).

Quelques-uns des gisements d’hydrocarbures détectés dans la zone. Selon Christophe de Margerie, c’est "pour rendre service" que Total s’est installé à Mayotte.

Des gisements signalés depuis par la presse australienne et seychelloise…

Étrangement, pourtant, « Total », sollicité par M. Sambi, Président des Comores, quelques temps avant le discours de son homologue français, avait conclu, contre toute attente, à la quasi-absence d’hydrocarbures dans les eaux comoriennes… S’agissait-il, comme l’affirment certains, de discréditer le Chef d’État comorien, fort peu en Cour auprès de certains grands intérêts français ?

De tout cela se dégage l’habituelle impression de pas net, de douteux, de barbouzard, en un mot, de magouille françafricaine, qui n’a jamais cessé de coller à la peau du géant pétrolier français.

Parfois capables, à l’instar d’un Margerie en Russie, d’affronter le Léviathan des intérêts américains, les dirigeants capitalistes français n’ont jamais compris ni la nécessité, ni même les bénéfices qu’ils pourraient retirer, dans leur relation avec les anciennes possessions françaises, d’un passage de l’ère coloniale à celle d’un partenariat, alors même que les élites et les populations des pays plus ou moins décolonisés (DOM et TOM compris) ne demanderaient au fond pas mieux qu’une alternative au chemin de croix imposé par les États-Unis.

Lors d’une passe d’arme mémorable avec Christophe de Margerie, le député de Mayotte Ibrahim Aboubacar avait révélé les multiples passe-droits et privilèges du groupe "Total", installé dans le jeune département grâce aux pressions de l’État français. Source : Parti Socialiste

Mais il semble que, du Mali aux Comores en passant par la Caraïbe, l’Afrique de l’Ouest et les Mascareignes, les capitaines d’industrie français ne peuvent renoncer aux abus, aux marges outrancières, aux enrichissement sans cause, aux ententes illicites, voire au pillage pur et simple, quand bien même leur intérêt à long terme, sur le pur plan capitalistique, passerait par la construction de rapports marqués au sceau de l’équité, du respect mutuel et de la simple observance de la règle « pacta sunt servanda ».

Et force est de constater qu’un de Margerie ne faisait pas exception à la règle. Tout se passe, finalement, comme si la France se condamnait à manquer sa vocation, faute d’hommes capables de l’incarner.

Geoffroy Géraud Legros


Ibrahim Aboubacar en colère contre le PDG de Total par divad-telehcnop


Christophe de Margerie / Pourquoi tant de haine ? par divad-telehcnop

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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