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À propos des "affaires"...

De la justice « makro » au « tous pourris » : un nouveau pouvoir politique ?

15 décembre 2013
Geoffroy Géraud Legros
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À l’heure du « tous pourris », la justice est peut-être la seule institution épargnée par le vent d’antipolitique qui souffle sur notre île. Pas certain que justiciables et citoyens y trouvent leur compte.


Il est convenu — et vendeur — dès lors qu’un politique est mis en cause par l’institution judiciaire, de rivaliser de superlatifs et d’imprécations. « Pourri, ordure, voleur », etc, lit-on sur les réseaux sociaux et dans les médias réunionnais, dès l’annonce ; des sentiments attisés par les médias qui, sans en avoir l’air, distribuent par quelques formules verdicts et circonstances aggravantes.

Invectives, injures, anonymes ont ainsi accompagné l’annonce de plusieurs mises en examen, toutes liées au Conseil général : ce fut d’abord Abdullah Panchbaya, accusé d’un détournement de fonds de plusieurs centaines de milliers d’euros. Ce furent, ensuite, les mises en cause des conseillers généraux Jean-Jacques Vlody, Yvon Bello, Bachil Vally et de l’administratif Raymond Soucramanien. Ces derniers sont accusés d’embauches politiques. Deux affaires bien différentes : s’ils s’avéraient, les faits imputés à M. Panchbaya, seraient d’ordre purement crapuleux — un vol de subventions publiques aux dépens d’associations. Les seconds visent un objet beaucoup plus incertain : le clientélisme électoral, dont la qualification et la répression laissent une marge décisive aux magistrats.

Il faut, bien sûr, louer la diligence de la Justice. On peut aussi constater les télescopages fréquents des agendas judiciaire et politique — et se demander si cette proximité résulte bien du hasard. Que penser, ainsi, de la présence de journalistes sur les lieux, lors de la perquisition du bureau de M. Panchbaya ? Que penser des « fuites » vers un blogueur politique, connu pour nourrir une haine quasi-irrationnelle à l’égard de la Président du Conseil général, dont M. Panchbaya était un conseiller ? Que penser en lisant dans le JIR la phrase suivante : « il s’agit d’une fraude subtile (…) observe une source judiciaire », là où ladite institution judiciaire devrait protéger la présomption d’innocence de l’individu mis en cause ?


Panchbaya, on l’oublie, est pour l’heure présumé innocent. Mais il y a bien longtemps que cette notion est battue en brèche dans notre pays : la seule mention conjointe d’un nom et d’une procédure judiciaire équivaut à un verdict — sans appel — de culpabilité dans l’opinion… À l’origine des fuites, il y a malheureusement certains magistrats, qui ont bien compris que la popularité de leur fonction croît au fur et à mesure que recule la présomption d’innocence et que s’impose le tribunal médiatique, qui, lui, ne connaît que la loi de Lynch. Significativement, la Justice est la rescapée — et bientôt le grand gagnant ? — du grand désenchantement qui frappe les institutions dites « républicaines ».

Des manifestations de rue qui éclatent aux quatre coins du monde, aux kilomètres de prose analphabète pondue par les justiciers des blogs et de Facebook, la dénonciation de la corruption, et le vieux « tous pourris » résument l’idéologie contestataire de ce siècle naissant. Un mot d’ordre qui ne met en danger ni le système, et encore moins les « pourris » — c’est-à-dire, la légion des bénéficiaires, petits et grand, de la confusion croissante entre intérêts publics et privés.

C’est ainsi avec une joie mauvaise que nombre d’entre nous accueillent les mises en examen et décrètent, en esprit et sur la toile, immédiatement « coupable » une classe politique que l’on rêve de voir foudroyée par une justice expéditive. Erreur : à chaque glissement vers l’arbitraire « en haut » correspond des coups de bulldozers judiciaires « en bas », dont le justiciable dit lambda subit bien plus encore les conséquences que le gros bonhomme qui, bien souvent, pourra toujours rebondir.

Les révolutionnaires de 1789 craignaient à juste titre le « Gouvernement des juges ». À La Réunion, une mentalité héritée du marronnage, de l’esprit frondeur créole et des pirates a longtemps tenu en suspicion la « zistis makro ». Une tendance lourde, pourtant aujourd’hui renversée par le vent d’antipolitique qui souffle sur le pays. Bien sûr, l’institution judiciaire conserve un rôle politique considérable dans notre île : pour des faits véniels, les élus de gauche prennent toujours — à une ou deux notoires exceptions près — plus cher que leurs homologues « de droite », qui n’arrivent devant les tribunaux que pour du « lourd ». Mais la solidarité face à l’institution a disparu d’une opinion qui, aujourd’hui, demande des têtes. Émancipation populaire, vis-à-vis de politiques corrompus qui parvenaient à faire adhérer un peuple aliéné à leurs turpitudes ? Ou soumission à un pouvoir judiciaire qui remplit les vides de légitimité, à la faveur de délits contemporains à la formulation très large ?

Immortalisée par Daumier, la défiance de l’opinion populaire envers la Justice a fait place à une idéologie diffuse, qui glorifie le juge face aux "pourris". Citoyens et justiciables y gagnent-ils vraiment ?

Les deux, mon Général ! Si la volonté de vérité de certains juges — il faudrait d’ailleurs dire « certaines » — n’est pas discutable, on ne peut que s’alarmer de l’allure discrétionnaire que prend l’intervention judiciaire dans la vie politique et économique. On est ainsi frappés par la géométrie variable qui semble gouverner les poursuites pour « prise illégale d’intérêt » et « discrimination à l’embauche ». Ainsi celle-ci a-t-elle pu être invoquée contre un maire qui avait, comme tous les maires de la République, engagé un directeur de cabinet membre du même parti que lui. Pas lieu d’intervenir, en revanche, lorsqu’un autre maire nomme son fils, membre du même parti que lui, au même poste…

Jean-Jacques Vlody pourrait faire basculer Le Tampon à gauche. Il vient d’être mis en examen pour "discrimination à l’embauche", suite à la non-reconduction de contrats qui n’ouvraient pourtant pas droit au renouvellement...(Photo : IPR)

Revenons aux plaintes contre MM Bello, Vally et Vlody, enclenchées par d’anciens contractuels du foyer de Terre-Rouge, qui contestent leur non-renouvellement. On le sait, l’embauche de contractuels dans la fonction publique est strictement subordonnée à l’absence de fonctionnaires titulaires disponibles sur le même poste. De sorte que les bénéficiaires d’un contrat n’ont, sur le plan juridique, aucun droit au renouvellement… On répondra que le Procureur a, après tout, l’opportunité des poursuites. Mais tout de même, ces procédures interviennent bien souvent avant des consultations électorales décisives, alors que pour des affaires infiniment plus graves, mais non politiques, les emplois du temps semblent bien moins contraignants. Ainsi, le procès d’une arnaque à la défiscalisation de plusieurs dizaines de millions d’euros a été décalé de près d’une année, le principal accusé n’ayant pas reçu sa convocation à temps. On pourrait multiplier les exemples de ce « deux poids deux mesures ».

Le pouvoir expéditif des juges et des médias, grand gagnant du "tous pourris" ?

Alors, doit-on dire que la Justice « lé makro minm ? » C’est sans doute plus compliqué que cela. Bien sûr, certains magistrats, outre qu’ils ont « leurs têtes » font de la politique. Ce n’est évidemment pas le cas de la plupart d’entre eux. Mais la nature politique a horreur du vide… et c’est dans la béance du politique, organisée par les politiques eux-mêmes, que se glisse ce qui, à terme, pourrait devenir un pouvoir combiné, expéditif et passionnel, des juges et de l’opinion… une domination guère plus démocratique que ce que nous connaissons qui, de surcroît, laisserait intacts abus et privilèges.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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