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17 octobre 2015

Daniel Sandié, les pépites d’un enfant jeté

18 octobre 2018
Nathalie Valentine Legros
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Gloire éphémère, c’est toute l’histoire de Daniel Sandié. Tombé dans l’oubli, son talent a été remis au goût du jour en 2017 grâce à « Oté Maloya », compilation sortie sous le label londonien « Strut Records » et concoctée par « La Basse Tropicale » : « The birth of electric maloya on Reunion Island, 1975-1986 ». Ainsi l’« enfant jeté » connut-il par delà la mort un nouveau quart d’heure de gloire.


La pépite “Défoule 3ème âge” et ses incroyables breakbeats


« Défoule 3ème âge », lent maloya syncopé, porté par la voix puissante et décalée de Daniel Sandié, est le 4ème morceau de la compilation « Oté Maloya », réalisée en 2017 par les deux DJ de « La Basse Tropicale » : DJ KonsöLe [Antoine Tichon] et DJ Natty Hô [Dinh Nguyen].

Sur cette compilation qui contient une vingtaine de morceaux d’une quinzaine d’artistes parmi les plus talentueux de La Réunion, le « Défoule 3ème âge » de Daniel Sandié n’est pas passé inaperçu et a suscité des commentaires élogieux dans la presse spécialisée : « la pépite “Défoule 3ème âge” de Daniel Sandié » [djamlarevue] ; « les incroyables breakbeats de Daniel Sandié » [Les Inrockuptibles] ; « l’extraordinaire “Défoule 3e Age” » [dustedmagazine], etc.

Mais Daniel Sandié n’a pas goûté à cette reconnaissance. Il est mort deux ans auparavant, le 17 octobre 2015, diminué, se déplaçant en fauteuil roulant, dans un sanatorium du sud de l’île. Il avait 60 ans. Ainsi prenait fin une vie cabossée au talent méconnu...


Prendre sa part, si petite soit-elle, de la vie


Le maloya « Défoule 3ème âge » est une peinture sociale aux couleurs crues qui dévoile l’univers parfois trouble d’un troisième âge tentant de résister face au temps qui passe [Moin na encore le temps / J’ai encore du temps devant moi].

À l’automne d’une vie loin des trépidations espérées, le bilan fut cruel pour Daniel Sandié. Et même s’il s’interdisait de pleurer sur son sort, il n’en était pas moins étreint par les regrets et travaillé par des espoirs lancinants.

Les arrangements de Rolland Raelison soulignent ce propos d’une ligne « bass-maloya » aux accents jazzy. « Défoule 3ème âge » s’ouvre et se referme sur les interjections typiques du maloya : « chauffé / sur le côté / comme ça même / à terre / bougé / allez ! ». Injonctions faites aux corps d’abolir le poids des ans, de se libérer pour renouer avec une certaine légèreté. Prendre sa part, si petite soit-elle, de la vie.


Zanfan la DASS, Zanfan abandoné, « Z’enfant jeté »


La ligne de vie de Daniel Sandié est heurtée de la naissance à la mort. Originaire de Saint-Denis, il arrive au monde par la porte dérobée de l’enfance abandonnée : « placé à la DDASS » [Direction Départementale des Affaires Sanitaires et Sociales]. Zanfan la DASS, Zanfan abandoné, « Z’enfant jeté » chantera-t-il pour dénoncer cette société qui le rejette, sorte de séga autobiographique.

Il grandit à l’école de la rue, de la débrouille, de la misère. Mais il tient beau. Il a des rêves et des passions : le sport [la boxe], la musique [chant, clavier, guitare, etc.]. Il a du talent. Et surtout un grand cœur...


Lueur d’espoir dans son naufrage


« Pour rompre son isolement et comme il avait « bon coeur », il recevait à son domicile beaucoup d’amis que la vie avait blessés mais aussi de mauvaises fréquentations qui le conduisirent à l’alcoolisme puis à la délinquance et à un passage par la case prison », raconte André Maurice. « En retrouvant la liberté, Daniel Sandié avait décidé de redonner un sens à sa vie en se faisant chanteur d’orchestres de bal et en s’inscrivant dans de nombreux radios crochets ».

Pour tenter d’enrayer cette descente aux enfers, Daniel Sandié compose derrière les barreaux plusieurs chansons empreintes de son mal-être. Lueur d’espoir dans son naufrage : le label Jackman produit son 45 tours — « Z’enfant jeté » sur la face A, « Défoule 3ème âge » sur la face B — qui se hisse à la première place du Hit-Parade créole. 3000 exemplaire vendus.


Errances, solitude et spleen


Mais Daniel Sandié reste un marginal malgré le succès populaire qu’il rencontre en 1980 à l’occasion du concours « Que le meilleur gagne », organisé et diffusé tous les dimanches par la radio publique, FR3. « Les auditeurs votaient pour leur artiste préféré, dimanche après dimanche, raconte Rolland Raelison, arrangeur du label Jackman et animateur de l’émission avec Francis Dussaugey. Et c’est Daniel Sandié qui a remporté ce concours ». Avec son « Z’enfant jeté ».

Gloire éphémère… Daniel Sandié est repris par ses vieux démons et ses éternelles errances. Retour à la rue. Il se clochardise, côtoie la solitude, trimbale son spleen dans les bas-fonds. Des bénévoles le placent dans une pension de famille pour l’arracher à ses dérives autodestructrices et le couper des excès de l’univers lumpen qu’il fréquente. Mais bientôt Daniel Sandié est happé par la maladie. De la clinique au sanatorium. Du sanatorium au cimetière. Daniel Sandié meurt le 17 octobre 2015 à 60 ans.

« Oté Maloya » le ramène, deux ans après, de l’ombre de l’oubli à la lumière de l’au-delà.

Nathalie Valentine Legros
Merci à Antoine Konsöle

Pour commander « Oté Maloya » :

Le site de « Strut Records »
La page facebook de « La Basse Tropicale »
La page facebook de « 7 Lames la Mer »


Antoine Konsöle, alias DJ KonsöLe, est un passionné de musiques créoles et tropicales, de rythmes de l’Océan Indien, de l’Afrique, des Caraïbes, de l’Amérique du Sud. Collectionneur, connaisseur, il explore les arcanes des musiques indocéaniques et se distingue comme l’un des spécialistes de premier plan du séga et de ses déclinaisons insulaires. Il est président de l’association Kreolart qu’il fonde avec Arno Bazin et qui oeuvre pour la sauvegarde du patrimoine musical réunionnais.

Nathalie Valentine Legros

Journaliste, Écrivain.
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