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Politiques culturelles

Culture réunionnaise : prisonniers de l’éphémère ?

14 octobre 2014
Geoffroy Géraud Legros
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Des arts dominés par une variété stérile. Une littérature et une poésie qui seront réduites à résonance lorsque s’éteindront les voix des Gauvin, Marimoutou, Gamaleya, Sam-Long, Treuthardt. Des ambitions conceptuelles retournées à l’état de friches... Au moment même où l’édifice réunionnais menace ruine, prêt à faire la bascule au prochain tremblement social ou politique, l’émancipation de la culture peut-elle encore être la pierre de touche d’une renaissance ?

« Lansiv », « Tatou », « Vois »… Il faut avoir franchi, ou approché, la ligne temporelle qui partage le monde des « jeunes » et celui des « vieux cons » pour se souvenir du nom de ces revues qui pullulaient dans les années 1980 et 1990, jusqu’à l’orée des années 2000. Que reste-t-il aujourd’hui de ce foisonnement de littératures culturelles, théoriques, toutes orientées vers une seule question : « quelle culture pour La Réunion ? » [1] Du flot normalisateur d’aujourd’hui, émerge la revue « Kanyar » ; encore cette excellente parution, désormais unique réel débouché de la création littéraire réunionnaise, ne s’aventure-t-elle pas — pas encore ? — sur les rivages de la critique, de l’analyse et de la conceptualisation. « Vois », porté par l’infatigable Alain Gili, ressurgit de loin en loin.

Et puis ? Et puis, rien. Signe des temps, dira-t-on : l’ère du papier est, paraît-il, révolue, et c’est désormais sur la toile que se trameraient les investigations, réflexions et subversions qui font et feront les arts réunionnais de demain. Il suffit pourtant de naviguer quelques encablures sur le Net pour s’apercevoir de l’inexistence de pareil « déplacement » : le constat qui s’impose est celui d’une disparition, non pas de l’ambition culturelle, plus proclamée sans doute que jamais, mais de l’ambition théorique, sans laquelle il n’est pas de culture possible.

Ainsi, l’écrit culturel disparaît de notre horizon au moment même où l’Internet impose un nouveau régime de l’écrit qui cohabite, sans rien lui céder, avec le régime de l’image, dont la suprématie était pourtant annoncée depuis la décennie 1980. Autre paradoxe : c’est lorsque l’oralité, marque de la culture créole, perd du terrain que nous cessons, au sens large, de nous écrire et que les spectacles dits vivants, fugitifs dans leur essence même, prennent le pas sur ce qui reste.

Charles Leconte de Lisle

Or, c’est justement au nom d’une glorification de la parole, affirmée désormais non plus comme trait fort de la créolité réunionnaise mais comme sa substance même, que concerts, spectacles de danse, festivals, happenings et tutti quanti font l’objet d’une apologie quasi-obligatoire et captent une part conséquente des moyens économiques dévolus à la culture. L’écriture et les arts plastiques sont, eux, proprement « invisibilisés ».

L’idéologie contemporaine nous dicte, au nom du « populaire », de faire plus de podiums et moins peindre, moins sculpter, moins écrire que nous ne le faisions aux XIXe et XXe siècles. Si les Parny, Leconte de Lisle, Lacaussade, Dierx, Ambroise Vollard et consorts revenaient parmi nous, ils auraient droit — avec de la chance et sous réserve de connaître un journaliste tant soit peu éclairé (il y en a) — à un entrefilet dans la presse écrite, entre les encarts alignés par les mastodontes festivaliers, les trails bombardés « faits culturels », les figures désormais imposées du 20 décembre, sans compter les innombrables élections de miss organisées sous les prétextes les plus invraisemblables (Miss Bricolage !) tout au long de l’année.

Faisons la part du feu : il est de très bons festivals, dont le « Sakifo » (nous l’avons déjà écrit), le « Festival du film d’Afrique et des Îles » (FIFAI) ou encore le « Festival du Film de La Réunion » que nous trouvons, à l’inverse de notre estimé contributeur « RunDragster », fort louable. Ces trois institutions ont le grand mérite de mettre à la disposition du public réunionnais des œuvres qui, autrement, lui demeureraient étrangères. Le problème réside moins dans l’existence des festivals que dans leur reproduction en fête permanente, qui génère du routinier, de l’identique, du rabâché, et, au final, instaure cette culture du futile et cet anti-conformisme de façade si caractéristiques des sociétés déclinantes. Ce champignonnement n’est lui-même que la conséquence d’un choix de société plus vaste : la prime à la production de signifiants insignifiants, abondée via « arrosage » institutionnel par des fonds publics.

Le festival Sakifo

La création culturelle, dans l’absolu, mérite d’être soutenue dans notre île, ne serait-ce que parce qu’elle y a longtemps été regardée de travers par une élite économique matérialiste et âpre au gain, elle-même peu portée aux choses de l’esprit… La profession de sucrier « est un état honorable, lucratif, et pour lequel on n’a pas besoin de grec ni de latin », écrivait Élisabeth Sicre de Fontbrune à son petit-fils, dix ans à peine après l’Abolition.

Ainsi, c’est sous d’autres cieux qu’allèrent briller ces étoiles littéraires réunionnaises que furent Parny, Lacaussade et Leconte de Lisle. Tous trois, d’ailleurs, affirmèrent leur rupture avec le système esclavagiste, fondement de la richesse de sucriers rapaces dont l’inculture prolongeait la brutalité de la plantation. Ce dédain — forme qu’emprunte la haine lorsqu’elle est polie et policée par les usages coloniaux — demeure. Il est simplement passé du monde économique, qui a fini par engager son processus de civilisation, au monde politique réunionnais, lequel descend à grandes enjambées le chemin inverse.

Quid, rétorquera-t-on, des imposantes lignes de crédit allouées à la culture par l’État et les collectivités ? Hé bien ! C’est justement cet argent déversé an poundiak qui corrompt, non seulement les artistes, mais le goût public tout entier. Osons prendre à rebrousse-poil une démagogie misérabiliste considérée, bien à tort comme « de gauche », et disons-le : il y a, chez nous, trop d’argent public dans la culture. Trop d’argent, et mal d’argent. Faut-il « couper » ? Oui. Tout au moins, dans le gras du Léviathan dévoreur de subventions, dont le gonflement est un permanent outrage à la pauvreté du peuple.

"Nostalgique sweet vacoa", de Jack Beng-Thi. Photo (Jacques Kuyten) extraite du catalogue "Jack Beng-Thi, cartographie de la mémoire - Rétrospective 1990 - 2010"

Le peuple, lui, soutient toujours ses artistes, même en période de vaches maigres : un Madoré trouvait secours dans La Réunion d’après-guerre, qui pourtant crevait de faim et de malaria ; la « redingote pauvre », nom donné à la bohème du Paris assiégé de 1870, trouvait chez les Communards abri et nourriture ; Cuba sous embargo, les ghettos de Palestine et d’Amérique Latine chérissent leurs poètes, leurs sculpteurs et leurs peintres, parfois plus encore que leurs musiciens. Mais le peuple, lui, aime les artistes lorsqu’ils sont bons — c’est-à-dire, lorsqu’ils savent établir des coïncidences entre leur imaginaire personnel et l’imaginaire collectif.

N’allons pas dire, pour autant, en libéraux obtus, que les artistes doivent compter sur leur seul talent et sur la magie du « ansorte’ aou ». Pareille posture serait d’ailleurs contraire à la tradition artistique réunionnaise : après tout, ce sont les débats relatifs à la « pension » reçue par Leconte de Lisle, écartelé entre besoins matériels et autonomie créatrice, qui préfigurèrent la question du « statut » de l’artiste. Après tout, c’est un Réunionnais, Jean d’Esme, qui est à l’origine de la couverture sociale des écrivains.

Couper, oui, mais savoir où couper, et vers où orienter les crédits. D’ailleurs, se demandera-t-on au passage, pourquoi le financement des arts devrait-il demeurer l’apanage des collectivités ? Le remplacement des générations arrivant plus surement dans le monde économique que dans l’univers politique, ne peut-on se prendre à espérer qu’une forte démarche de mécénat voie le jour, en accompagnement des politiques publiques ?

"De moun 97.4", de Wilhiam Zitte

Si elles demeurent indispensables à la création, les subventions restent trop souvent tributaires de flux contraires, qu’elles échoient à des productions prétentieuses destinées à un univers clos et snob de deux-tiers mondains, demi-savants, et un quart artistes, ou qu’elles se dissolvent dans l’animation, activité qui, pour indispensable qu’elle soit, doit être distinguée de la création artistique. On pourrait aussi évoquer les divers saupoudrages qui, à l’orée des échéances électorales, servent à faire entonner, à des degrés d’euphémisme divers, le refrain bien connu du « (ar’)vote pou moin ».

C’est à tort que l’opinion, de loin en loin, vilipende ceux qui « touchent » : cachetonner est une contrainte structurelle qui s’impose tant aux « bons » qu’aux « mauvais » alors que, précisons-le au passage, la confidentialité forcée et le label d’artiste maudit qu’ont souvent tendance à s’octroyer ceux qui y sont contraints ne constituent pas un gage d’inspiration.

Il importe plus, en revanche, de savoir qui sont ceux qui créent mais ne touchent pas.

Si la logique clientélaire peut parfois présider à la bonne fortune des premiers, les seconds paient (au lieu d’être payés) pour le potentiel politique de leur travail. Ainsi, si Jean-Luc Trulès et Emmanuel Genvrin peinent tant à financer leur opéra, c’est parce que l’on sent bien quelle mise en danger signale ce type d’œuvre pour un statu quo culturel, qui, au fond, n’est que la déclinaison du « compromis pourri » qui délimite depuis plus de trois décennies l’espace politique réunionnais.

Or, de Wagner et Verdi jusqu’à « L’Orient est Rouge », en passant par l’œuvre de l’afro-brésilien José Mauricio Nunes Garcia, l’opéra s’est affirmé comme l’art par excellence des émancipations identitaires...

Emmanuel Genvrin et Jean-Luc Trulès, devant le siège de la DAC-OI, avec le livret de l’opéra "Fridom".

« Pourquoi pas un opéra mauricien », s’interrogeait il y a quelques années le journaliste Richard Assone, après une représentation à Port-Louis de « La Traviata ». « Cessons donc d’être des consommateurs de ce que l’Occident / l’Orient nous propose (…) créons nos propres littératures, théâtres, poésies, chorégraphies, chants et opéras ». Comment ne pas voir, dans l’enthousiasme de notre confrère, que la distance qui sépare nos deux îles, pourtant si voisines qu’on les nomme « sœurs », va bien au-delà de quelques kilomètres d’océan ?

Dans le domaine des arts plastiques, les travaux d’un Jack Beng-Thi — acclamé « déor » comme le furent Leconte de Lisle et Parny, mais toujours bien peu médiatisé dans notre île — ou encore les créations d’un Wilhiam Zitte posent les jalons d’un art qui fait pays à l’encontre de ceux qui visent à renforcer notre condition de consommateurs « prisonniers de l’éphémère », dirait le Pape François.

Des arts dominés par une variété stérile ; une littérature et une poésie qui seront réduites à résonance lorsque s’éteindront les voix des Gauvin, Marimoutou, Gamaleya, Sam-Long, Treuthardt ; des ambitions conceptuelles retournées à l’état de friches... C’est un examen en forme de quasi-autopsie du corps culturel qui s’impose, au moment même où l’édifice réunionnais menace ruine, prêt à faire la bascule au prochain tremblement social ou politique... ou à la prochaine aggravation de la France, homme malade dans un occident malade.

L’émancipation de la culture, qui, comme disait l’autre, ne pourra qu’être l’œuvre des acteurs culturels eux-mêmes, peut-elle encore être la pierre de touche d’une renaissance ?

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste, Co-fondateur - 7 Lames la Mer.

Notes

[1Au début des années 90, le slogan « Quelle culture ? » était à l’ordre du jour. Pochoirs, autocollants, graffitis... Une simple question posée à l’époque par le théâtre Vollard en proie à de sempiternelles difficultés politico-financières se traduisant par une baisse des subventions ! « Ces deux mots déchaînèrent les passions, précise Vollard sur son site. L’association Live, alors sous influence municipale, baptisa sa salle « Palaxa » (sous-entendu : pas-là-avec-ça, autrement dit « avec la politique »…). À la suite des travaux sur Jeumon, l’inscription disparut. Elle ne faisait que poser une question ! »

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