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Edito

Cryptomerias ou agriculture de subsistance ?

24 janvier 2014
Geoffroy Géraud Legros
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Selon un ancien ingénieur forestier, c’est sur des terres cultivées et cultivables qu’ont été plantés les cryptomerias, importés du Japon à partir des années 1950. Une politique logique dans le contexte d’alors, qui pose de nouvelles questions en 2014, alors que l’autonomie alimentaire fait, paraît-il, consensus.

La querelle du Parc national bat son plein, et, comme tout différend mettant en jeu les problématiques identitaires, permet à chacun de devenir ce qu’il est. Un fonctionnaire à la retraite, blanchi sous le harnois et peu coutumier des outrances malgré une longue vie de plume employée à « squatter » les rubriques « courrier des lecteurs », a ainsi fini par nous dire que, tout de même, les Réunionnais sont des sauvages et des porcs. Et qu’il faut, au plus vite, les éloigner de leurs lieux de pique-nique traditionnels. Un argument qui revient par ailleurs souvent dans le discours des (rares) « fans » de l’ONF et du Parc national, qui y vont de leurs commentaires sur « 7 Lames la Mer ».

Effet bien plus fécond de cette polémique : la remontée d’informations jusque-là enfouies ou oubliées. Un courrier signé Raymond Clain fournit ainsi de précieux renseignement historiques relatifs à la plantation des forêts de cryptomerias — improprement nommés « sapins créoles » par l’ONF, puisqu’importés du Japon. Alors que la plupart d’entre nous s’imaginaient que ces terrains étaient boisés, ou les imaginait recouverts de forêts primaires, le billet de cet ancien technicien de l’ONF nous apprend que le fameux « sapin » (japonais) a recouvert des hectares de terres arables, précédemment mis en culture par « le créole », « pour sa foutue (sic) culture du géranium et pour subsister par des cultures vivrières ».

Les friches que Jacques Lougnon, cité par l’auteur, se désespérait de ne pas voir consacrées aux plantations vivrières, ont subi le même sort. C’est donc largement aux dépens de l’agriculture de subsistance que s’est développée la sylviculture de ces pins nippons, qui recouvrent 2400 hectares. La surface agricole utilisée à La Réunion s’élève à 44.000 hectares environ, dont la plus grande partie est occupée par la canne à sucre. Au-delà des saillies qui semblent propres à l’idéologie corporative forestière (ici, la détestation du géranium) et dont nous ignorons tout, ce billet suscite quelques remarques et quelques interrogations.

L’extension du domaine de l’arbre japonais, chassant bien souvent « petits colons » qui cultivaient la terre, en remplacement des légumes, arbres fruitiers, maniocs, bananiers et autres géraniums (qui semble, on ne sait pourquoi, chargé de mille pêchés) n’est pas surprenante dans le contexte de l’époque.

Photo IPR.

Ce contexte, c’était celui de la départementalisation, qui, sur le plan économique, a sonné le glas de maintes productions locales, au profit des importations. À son niveau, M. Clain ne faisait donc que décliner une mutation économique de grande ampleur, en créant les conditions propices à une substitution des sources d’approvisionnement. Sans, bien entendu, le savoir… Lui, avec conviction, plantait des pieds de bois : les hommes, c’est bien connu, font l’histoire, mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils font.

La question se pose peut-être autrement aujourd’hui, alors que l’autonomie alimentaire fait, paraît-il, consensus. Passionnément défendue par un Lougnon, prônée par Paul Vergès dans l’agenda politique, la question de l’autosuffisance alimentaire est désormais une figure imposée de tout discours ou projet politique à l’échelle réunionnaise. Un élan partagé qui produit des résultats : plus de 70% des fruits et légumes consommés dans le pays sont désormais produits localement — une agriculture qui, comme celle de la canne, demeure néanmoins polluante. Pour autant, le pays reste terriblement dépendant des importations alimentaires.

Photo IPR.

Mais veut-on vraiment aller vers le « 100% production locale » souvent annoncé, qui implique la relance des cultures du riz, des céréales, et de multiples produits traditionnels ? L’ONF, dit-on, est en train de remplacer les cryptomerias par des essences « indigènes ». Que reproche-t-on désormais au conifère japonais, qui faisait il y a peu figure de panacée ? Son acidité, qui, explique-t-on, est à l’origine de la sensation de grand vide que l’on ressent, effectivement, à l’ombre de ces grands arbres alignés comme au garde-à-vous.

Plus sûrement encore que les larges parts de l’aire d’adhésion du Parc national dévolue à la canne à sucre, cette terre demeurera donc exclue de l’agriculture de subsistance… pour laquelle l’avaient défrichée ceux qui étaient là avant nous. La contribution de M. Clain a le grand mérite d’introduire ce débat.

GGL

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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