Categories

7 au hasard 22 mars 2014 : Lamoukate... Totoche... Kouniche... Languette ! - 16 novembre 2013 : La ville, entre solitude et multitude - 20 décembre 2012 : Russie-USA : vers la fin du marché de l’adoption ? - 28 avril 2014 : Na poin « sentinelle » isi Larénion ? - 11 janvier 2014 : Thierry Gauliris, dans sa tête un royaume... - 31 mai : Cinéma : Amiens s’ouvre sur l’océan Indien - 16 octobre 2016 : Médiathèque Cimendef : victime du fénoir - 10 septembre 2016 : Attention, ce film est un chef d’œuvre - 25 janvier 2014 : La Réunion : et si l’on créait 3 départements... - 19 mars : Jean-Pierre Marchau : « Non, le surf n’est pas mort à La Réunion ! » -

Accueil > La Réunion > Economie et société > Crise requin : n’ayons pas un anticolonialisme de retard…

Édito

Crise requin : n’ayons pas un anticolonialisme de retard…

27 avril 2015
Geoffroy Géraud Legros
fontsizedown
fontsizeup
Enregistrer au format PDF
Version imprimable de cet article Version imprimable

Nous sommes nombreux à en avoir l’intuition : la « crise requin » fait saillir des enjeux qui excèdent la problématique du tourisme et des sports nautiques. C’est à bon droit que l’on connecte aux questions brûlantes de l’environnement, de l’identité et de l’accès aux biens naturels ce sujet polémique et finalement éminemment politique, devenu omniprésent dans l’opinion réunionnaise. Résistons, en revanche, à la tentation de l’appréhender au travers d’une grille d’interprétation familière... mais partielle et réductrice.

«  Une île où l’existence paisible et harmonieuse de vertueux autochtones qui, comme par contrepied à l’homme libre (et blanc) baudelairien, ont toujours craint la mer, est troublée par une troupe d’envahisseurs blonds. Ceux-là, après avoir bravé les flots et les lois ancestrales, font payer à d’innocents animaux le prix de leurs loisirs impies, attirant à chaque sacrilège un châtiment renouvelé » : si elle n’était parsemée de morts et tissue de graves malentendus ethniques, sociaux et environnementaux, l’intrigue de la « crise requin » s’inscrirait au registre de ces mélodrames rousseauisants passés du théâtre de second ordre au tout-venant télévisuel, qui, vaguement verdis pour coller à l’époque, alimentent la bonne conscience qui tient lieu d’humanisme à nos contemporains.

Ce récit diffus, aussi mièvre qu’indigénisant, n’appellerait guère de commentaires si, puissamment relayé, il n’avait vocation à oblitérer toute une part de l’histoire de notre île — l’histoire des Réunionnais et de la mer.

Pirates à La Réunion. Source illustration : contrabandist.pirat-seawolf.com

Histoire, crapuleuse et aristocratique, des pirates, qui ont laissé l’ombre de vaisseaux noirs dans de nombreuses armoiries de l’île, leur or dans les secrets de la terre et leur sang dans les veines de la plupart des Créoles.

Histoire, populaire, des pêcheurs, qui le plus souvent ne savaient pas nager, mais allaient à l’océan tempétueux sur des barques instables, seulement armés de leurs prières à la Vierge, d’un kou d’sek et d’une gaulette terminée d’une pointe de métal effilée, avec laquelle l’homme se défendait contre la charge du requin ou la morsure du congre qui, assommé et jeté dans le fond de la barque avec les autres prises, pouvait se réveiller pour lui trancher la jambe ou la main.

Histoire, sociale, de la démocratisation et de la dé-racialisation des loisirs : celle de ces trente dernières années, qui ont vu la population « tout’koulèr » du pays s’approprier les « paradis blancs » d’autrefois — les plages de Boucan et des Roches-Noires —, où la jeunesse populaire réunionnaise va désormais elle aussi se dorer la pilule, draguer et « mèt lo kor déor », quand elle n’y déferle pas dans des « flashmobs » bon enfant qui, finalement, ne dérangent qu’une poignée de vieux « makro » désespérément engoncés dans les préjugés du siècle dernier.

Histoire, sportive, des disciplines nautiques, faite — nous l’avons déjà écrit — par des Cadet, des Payet, des Rivière.

Carte postale. "Du pont (au Barachois) pendait souvent une ligne. Une charogne, généralement un chien crevé, était solidement fixée au "zin" de bonne taille. Le squale pris par sa voracité faisait la joie des pêcheurs qui le hissaient à terre avec force cris. (...) Les ailerons seront vendus aux Chinois, et la chair, sous le nom de "thon blanc", finira sur l’étal du poissonnier". Source : "Saint-Denis longtemps", de Jean-Paul Marodon.

Mais il est conforme à l’esprit du temps que la fable prime sur le réel. Et peu importe aux commentateurs contemporains que les premiers surfeurs réunionnais aient été de farouches identitaires, qui voulaient enraciner dans leur île le sport des rois de Hawaï. Peu leur importe que les velléités d’imposer un surf ethniquement « clivé » aient tourné court au milieu des années 80, sous les effets conjugués de la baisse du coût des équipements, de la popularisation de la mer et de quelques bonnes bagarres entre « sudistes » qui faisaient déguerpir de l’eau tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un Zorèy et quelques poignée de blondins racistes qui ont depuis longtemps disparu dans la nature.

Peu importe aux commentateurs contemporains qu’à Saint-Gilles même, le surfeur emblématique ait été, dès le début des années 90, un Kaf nommé Gérald ; que la langue créole se soit de longue date imposée comme parler de la glisse réunionnaise ; que l’un des surfeurs aujourd’hui les plus actifs dans l’Ouest soit un Malbar, ardent défenseur de la Réserve marine, qui œuvre à des projets de micro-développement avec ses homologues du Tamil Nadu, État indien dont les rivages ont d’ailleurs vu naître le surf.

Scène à Madras, en 1856, par Charles Hunt. A droite : les surfeurs.

Peu importe, donc, cette histoire réunionnaise : le nouvel ordre social, politique et territorial qui s’établit dans notre île a besoin de fantasmes, et non de faits pour commander au réel. Il lui faut un homme réunionnais persuadé qu’il fut de tous temps dans sa nature craintive de tourner superstitieusement le dos à la mer, comme il lui faut la figure imposée d’un Créole irrémédiablement « makote », voué, si l’on ne l’en empêche pas, à dégrader et à détruire le milieu naturel qui l’accueille.

Contemporain de la construction de cités-ghettos où s’impose une sous-culture apatride sans gravité ni profondeur, de l’explosion du chômage, du RMI/ RSA et du nombre d’assujettis à l’ISF,contemporain de l’accession des communes réunionnaises au rang de territoires les plus inégalitaires de la République française, ce discours sacralisateur accompagne dans les faits une nouvelle logique territoriale qui « libère » la mer et la montagne… au profit, non point d’une nature restituée, mais d’investissements lucratifs dans le domaine touristique et l’habitat de haut standing.

Parce qu’il correspond à la déclinaison réunionnaise d’une dynamique quasi-universelle d’hyper-concentration des biens et des richesses, et non à une stratégie consciente et concertée, ce processus — dont la nature demeure largement invisible — parvient paradoxalement à mobiliser à son profit une frange non négligeable de La Réunion « militante ».

Surfeurs, pêcheurs traditionnels, éleveurs du Volcan, ensemble sous l’égide de Firmin Viry et du Collectif pour le maintien des activités au coeur de La Réunion. Photo "7 Lames la Mer".

Égarés de bonne foi par les échos d’un différend Zorèy / Kréol qui ne correspond pas en l’espèce à la réalité du rapport de force — voir les manifestations qui rassemblent surfeurs, pêcheurs traditionnels, éleveurs du Volcan sous l’égide de Firmin Viry — bon nombre d’esprits sont aujourd’hui en retard d’un anticolonialisme sur la question « requins » et ses développements.

Faute d’une grille de lecture adaptée, la contestation risque fort de manquer son but… pour le plus grand profit d’une nouvelle classe dominante réunionnaise qui, si elle emploie pour ainsi dire naturellement les modes de domination hérités de l’histoire longue, n’a plus d’autre identité que celle, universelle, que confère l’argent.

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

A lire aussi :

Partager

Réagissez à cet article

comments powered by Disqus

Abonnez-vous à la Newsletter

Image Newsletter