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Erreur sur la personne

Coucou, Albius : des noms de rues à côté de la plaque

7 décembre 2015
7 Lames la Mer
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Erreur sur la personne ? Faute d’inattention ? On trouve parfois des noms de rues complètement à côté de la plaque... Exemples. Si ce n’est toi, c’est donc Raymond ou Franck...

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Abdallah Moussa, dit Bakoko, né vers 1885 sur l’île d’Anjouan, aux Comores. Source : Journal Le Port sa mèm mèm 1989, n°6

Pendant de nombreuses années, des habitants du Port, plus particulièrement de la ZAC, ont vécu rue « Franck-Coucou ». Un nom de rue bien connu dans la commune portuaire puisque vivait là un centenaire de la ville, M. Abdallah Moussa dit « Bakoko ».

Tous les ans, l’anniversaire de Bakoko était un rendez-vous festif qui attirait toujours plus de monde, famille, amis, voisins, élus, journalistes, etc. Bakoko est décédé à l’age de 107 ans, le 6 août 1992. Et puisque l’on est dans des « histoires de rues », ajoutons qu’il existe désormais une « ruelle Bakoko » dans la cité maritime en hommage à cet engagé comorien qui arriva à La Réunion en 1902, vers l’âge de 17 ans, pour travailler au CPR (Chemin de fer et port de La Réunion).

En ce début de 20ème siècle, les travailleurs engagés, surexploités et sous-payés, vivaient dans des conditions terribles : un grand hangar, appelé « Camp Comore », sans sanitaires, avec un seul point d’eau, et des gonis suspendus en guise de séparations délimitant l’espace de chaque famille...

Mais revenons à cette rue « Franck-Coucou »... Qui était donc ce « Franck-Coucou » ? Personne ne semblait se soucier de la question... jusqu’à ce qu’une étudiante s’adresse à la mairie pour en savoir plus sur ce personnage, dans le cadre de ses recherches. Mystère... Personne ne le connaît. Personne n’a souvenir de lui.

On consulte les archives, on fouille la mémoire, on interroge les uns et les autres. Mais décidément, rien de concret ne sort des investigations lancées. Et l’énigme « Franck-Coucou » reste entière jusqu’à ce qu’une délibération du conseil municipal des années 70 sur les dénominations de rues soit exhumée et permette enfin de percer le mystère de la rue « Franck-Coucou ». Et ce que l’on découvrit alors, c’est que « Franck Coucou » n’avait jamais existé et que la rue aurait dû s’appeler en fait rue « François-Coupou ».

Mais comment François Coupou est-il devenu Franck Coucou ? La réponse à cette question demeure du domaine des suppositions.

La scène se déroule dans un atelier bruyant, entre deux employés un peu durs d’oreille.
— Oté, Marcel, nana inn commande la : i fo ou fait inn plaque de rue pou quartier la ZAC, ousa gramoun Bakoko i reste.
— Quel nom, en fin de compte ?
— François Coupou.
— Comment ?
— Franç... Cou..ou.
— Franck Coucou ?
— Oui, ça même.
— Lé bon.

Toute ressemblance avec des personnages, des circonstances ou des évènements ayant réellement existé ne serait que pure coïncidence...

C’est ainsi que, plus qu’un quart de siècle après, la rue « Franck-Coucou » a été, « en fin de compte », rebaptisée rue « François-Coupou »...

Mais qui était François Coupou ? La réponse à cette question pourrait se résumer ainsi : « la première victime du fascisme à La Réunion », titre le journal Témoignages en 1958... Dans son poème intitulé « Dans nout pays » [1], Jean-Claude Legros évoque sa fin dramatique : « françois coupou / dann caniveau / bonna la tié aou »... Mais prenons les choses par le début.

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Immigrants indiens, 1882, lithographie d’Antoine Roussin.

Né en 1895 à Sainte-Anne, François Coupou est le fils d’engagés indiens arrivés à La Réunion à la fin du 19e siècle. À 11 ans, il fait son apprentissage chez les gros préparateurs de vanille et se marie à 25 ans à Anne-Marie Soupaman Soucramanien. Le couple aura 10 enfants dont seulement 3 survivent. La petite famille s’installe à Saint-Denis en 1923.

Au prix d’énormes sacrifices et par sa force de caractère, François Coupou parviendra à maintenir sa petite famille la tête hors de l’eau, travaillant parfois de 3h du matin à 21h le soir et exerçant plusieurs métiers : journalier, planteur, garçon de bureau dans un grand commerce de Saint-Denis, bazardier... En 1939, il fait l’acquisition d’un petit terrain rue d’Après où il construit sa maison. Non loin, se trouve la « cour Lucas » où se tiennent régulièrement des meetings animés par les communistes. Les évènements tragiques qui coûteront la vie à François Coupou se déroulent en 1958, environ un an avant la création du Parti Communiste Réunionnais (PCR).

Même s’il n’est pas communiste, François Coupou fréquente la « cour Lucas ». Il est resté sentimentalement attaché au Dr. Raymond Vergès (décédé le 2 juillet 1957) qu’il a connu dans l’est de l’île. Il est donc présent le jeudi 29 mai 1958 au « meeting contre le fascisme », organisé à l’appel du « Comité de défense des libertés républicaines » — présidé par Agénor du Tremblay — pour protester contre le soulèvement des factieux d’Alger, le 13 mai, et leurs attaques contre la IVe République. D’importantes « forces de l’ordre » sont déployées ce jour-là aux abords de la « cour Lucas ». À la fin du meeting qui s’est déroulé dans le calme, les « forces de l’ordre » entrent en action : des travailleurs sont sauvagement agressés à coups de crosses et de matraques.

François Coupou, 63 ans, fait partie des victimes : crâne ouvert par un coup de crosse, il git à terre. « françois coupou / dann caniveau / bonna la tié aou »... Il ne se relèvera pas. La mort l’emporte le lendemain, vendredi 30 mai 1958, alors qu’il est dans le coma à l’hôpital. Le pouvoir de l’époque, pouvoir colonial, prétend alors que François Coupou [2] est « mort d’une crise cardiaque » !

Quand vous vous baladez dans les rues d’une ville, portez attention aux noms inscrits sur les plaques. Vous aurez peut-être quelques surprises. Ainsi avons-nous été intrigués par une ruelle « Raymond-Albius » dans le Sud de l’île. Il semblerait qu’il y ait aussi une rue « Raymond-Albius » dans l’Est. L’esclave Edmond Albius, inventeur à 12 ans du procédé de fécondation artificielle de la vanille, avait-il un frère, un fils, un cousin ? Non. Sommes-nous, là encore, confrontés au « syndrome Franck Coucou » ? C’est vraisemblable.

Né à Sainte-Suzanne en 1829, le jeune Edmond a 12 ans lorsqu’il met au point le procédé de fécondation de la vanille, en 1841. « Sa géniale découverte ne manqua pas de susciter des envieux et d’être contestée, raconte Raoul Lucas dans le livre « La Réunion, île de la vanille » [3]. Ella allait enrichir de nombreux planteurs, doter l’île d’une nouvelle industrie agricole et permettre le développement de la culture de la vanille à travers le monde. Mais elle ne lui rapporta rien. Surtout pas la liberté ! »

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On trouve sur le net quelques sites qui se trompent sur le prénom d’Albius.

S’il invente la fécondation de la vanille en 1841, pour autant, Edmond ne sera émancipé... que le 20 décembre 1848, à l’abolition de l’esclavage. Il s’appelle désormais Edmond Albius et trouve un emploi aux cuisines d’un officier de garnison. Suite à une obscure affaire de vol à laquelle il est mêlé, il est même condamné à 5 ans de travaux forcés. Libéré au bout de 3 ans pour bonne conduite, il retourne chez son ancien maître, M. Bellier. Le 9 août 1880, il meurt dans la misère à l’hospice de Sainte-Suzanne...

Il faut rendre à Edmond ce qui appartient à Albius ! Pour que l’histoire ne fasse pas d’un génial Edmond un obscur Raymond.

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Notes

[1Dans nout pays

dans nout pays
na dé trois boug
zot té qui aime la vie
zot lé mort
rode pas qui
la tié azot

françois coupou
dann caniveau
bonna la tié aou
soundarom
éliard laude
zot tout lé mort

dann temps longtemps
navé marron
bann dimitile anchaing
cilaos
simandef
o ki lé zot

chemin lé long
pou monte volcan
si nout tout i sava
na gaingné
tout créole
i donne la roue

dans nout pays
la réunion
ti fleur fanée i pousse
dann fénoir
grand matin
soleil lé rouge

Jean-Claude Legros
(Paris, 1962)
Extrait du recueil « Ou sa ou sava mon fra, Paroles pays », 2005, Océan Éditions.

[2Ses descendants ont créé le « Cercle François Coupou », « pour perpétuer la mémoire des victimes de la répression coloniale à La Réunion ».

[3Océan Éditions, 1990

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