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Allemagne

Colonialisme, silicone et minishorts

7 août 2013
Geoffroy Géraud Legros
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En talons hauts, minishorts et maillots de bains : à l’affiche de deux « reality show » de l’été, des « bimbos » allemandes parcourent les anciennes colonies africaines du Reich. Entre misogynie et racisme s’exprime une certaine vision — allemande — de l’Afrique.


Au commencement était « je suis une célébrité, sortez-moi de là ! ». Concept : filmer les aventures des stars, ou prétendues telles — habituées aux soins et au confort les plus raffinés — à des milieux hostiles : jungle, savane, désert… Au programme : vie à la dure, climats extrêmes, animaux sauvages et, bien entendu, indigènes de service. Décliné un peu partout dans le monde, ce standard anglo-saxon de la télé-réalité enregistra une sacré bide en France. Non pas tant à cause de la nullité profonde du show —il s’agissait, entre autre, de se suspendre à des lianes sous des jets de serpents et de crapauds et les hurlements de Dechavanne : dans ce domaine, on en a vu et on en verra bien d’autres — mais parce qu’en fait de « célébrités », les concurrents sélectionnés tels que Richard Virenque, Agnès Soral et Loana faisaient figure de chevaux de retour. Aujourd’hui, c’est d’Allemagne que nous vient une nouvelle déclinaison de cette formule, à mi-chemin entre l’exotisme et le recyclage de demi ou d’ex-vedettes, portée, cette fois-ci par la Bimbo, figure emblématique de ce siècle — car il est un Siècle de plastoque comme il fut un Siècle de Fer. Depuis Juillet, la chaîne privée RTL diffuse un show au titre cosmopolite : «  High Heels Durch Afrika  » (Hauts talons à travers l’Afrique), lui-même concurrencé depuis le début de ce mois par «  Reality Queens Auf Safari » (Les Reines de la Réalité en Safari).

Comme un coq dans la basse-cour

D’une émission à l’autre, le scénario est interchangeable : les participantes, dont une majorité de blondes dotées de plantureux et artificiels artifices, parcourent l’Afrique ; les High Heels- concourent pour un trophée : « le Haut talon d’Or ». Les Queens de ProSieben s’affrontent, elles, directement pour de l’argent, sous la férule d’un animateur qualifié de « dur » (Taff) par le site internet de la chaîne, qui sera dit-on « comme un coq en basse-cour » (als Hahn im Korb) au milieu de ces dames. De ces dernières, on attend évidemment qu’elles montrent assez de cul et de nichons pour faire grimper l’audimat. L’effet comique recherché réside aussi dans la confrontation des concurrentes aux populations africaines — confrontation censée montrer tant la stupidité des bimbos, supposée allée de pair avec leurs diamètres mammaires, que l’âme d’enfant de ces peuples innocents, qui aperçoivent, pense-t-on, pour la première fois, poitrines façonnées au silicone et paires de lèvres travaillées au gloss.

Une certaine vision allemande de l’Afrique...

Les Reines et les salopes

Les deux chaînes n’ont pourtant pas oublié d’être politiquement correctes. Ainsi, l’équipe de RTL comprend un homosexuel autrichien — travesti comme il se doit. ProSieben met pour sa part en avant la turco-allemande Janina Youssouffian, mannequin de lingerie âgée de 32 ans. Surprise au cours d’ébats avec le chanteur Dieter Böhlen (ex-Modern Talking) à l’arrière du magasin de tapis où elle travaillait, la jeune femme est affublée depuis ses vingt ans du sobriquet de « Teppichlurde » — la salope des tapis. Elle sera donc la « Reine du Tapis » (« Teppich-Queen ») du Safari, aux côtés, entre autre, de « Barbie Queen », « Sex Queen » et « Porn Queen »… La devanture de tolérance et de gay-friendly présentée par les chaînes ne peut dissimuler l’idéologie fondamentalement coloniale qui, avec les stéréotypes misogynes, irrigue les deux émissions. Le choix des lieux parle de lui-même : la quête du Talon d’or se déroule en Tanzanie et l’expédition des « Queens » en Namibie — deux anciennes colonies allemandes. C’est en Namibie que les colonisateurs expérimentèrent les camps de concentration et affinèrent le discours « scientifique » qui, quelques décennies plus tard, présiderait à la destruction des Juifs d’Europe. « Le nazisme a fait ses classes en Afrique », écrit l’historien et sociologue Martial Zé Bélinga, originaire du Cameroun, autre colonie allemande.

Minishorts et canonnières

On n’écrira pas que ces pauvres starlettes en minishorts, à moitié sur le retour, montées sur pilotis et livrées à la vindicte des téléspectateurs de l’été, ont remplacé les canonnières du Rufiji et du Tanganyika. Il n’empêche qu’une certaine vision — une vision allemande — de l’Afrique irrigue ces séries, sans doute d’ailleurs à l’insu des communicants qui les bricolent. Vision allemande où à l’érotisme diffus — les seins dénudés des femmes Himbas de Namibie ont fait les beaux jours de la littérature croustillante du Reich d’avant 14 — se mêle, peut-être, le voyeurisme qui pallie le désarmement des appétits de domination imposé à l’Allemagne à la fin de la Seconde guerre mondiale. N’est-ce pas ce transfert du désir colonial, porté après-guerre au rang d’art par la photographe Leni Riefenstahl, passée des films d’athlètes nazis aux clichés des tribus Nouba, qui apparaît aujourd’hui sous sa forme la plus dégradée dans les séries de l’été… et n’en est, ainsi, que plus visible ?

Geoffroy Géraud Legros

Geoffroy Géraud Legros

Rédacteur en chef, Éditorialiste.

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