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Hommage

Christian Maillot, l’enfant marron qui cherchait des allumettes

24 octobre 2018
7 Lames la Mer
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A 7 ans, il se sauve pour échapper à la misère. Ventre vide, il erre, dort dans les herbes, mendie, cherche du travail... L’urgence : survivre. « Une enfance marron », disait-il lorsqu’il évoquait ses souvenirs. Ce n’est qu’à 18 ans qu’il commence à manger à sa faim. Voici l’histoire de Christian Maillot, l’enfant errant qui rêvait d’apprendre à lire et à écrire et dont le principal souci était de trouver des allumettes...

Christian Maillot, 62 ans, 1999.

Les quatre enfants du premier lit


« On vivait comme des animaux ». Celui qui parle ainsi de sa petite enfance s’appelait Christian Maillot. Il est mort le 22 octobre 2018, à presque 81 ans. Son parcours de vie trace à travers les sentiers marrons de la misère dans l’est de l’île jusqu’aux bassins du port de la Pointe-des-Galets où il termine sa carrière comme patron de la vedette « La Créole ».

Cette histoire commence à la « Mare à Poule d’Eau », du côté de Salazie. Le 21 décembre 1937, Christian Maillot voit le jour dans une famille de planteurs. Il n’a qu’un an lorsque sa mère décède.

Avec ses trois frères, il se trouve alors confronté non seulement à la disparition de la mère mais aussi à un père peu présent du fait de son métier de planteur/bazardier. Et lorsque le père se remarie, la vie des quatre enfants bascule dans un véritable cauchemar, la nouvelle femme n’appréciant pas ces marmailles nés du premier lit. Maltraitance, brimades, cruauté, aucune scolarisation... Et surtout : la faim !

Source : Clipart.

Assister aux repas des demi-frères et sœur, ventre vide


« Dès que l’on a eu des “bras”, c’est-à-dire vers 5/6 ans, on nous a envoyés travailler dans les habitations voisines. On servait à tout. On vivait comme des animaux ».

Aucune amertume dans la voix de Christian. Il se contentait de témoigner, conscient que son histoire était hors du commun, même pour ceux qui, comme lui, avaient vécu dans la misère. Car pour lui et ses frères, à la misère, étaient venus se greffer les sévices infligés par la tyrannie des adultes.

Loin des bancs de l’école, Christian et ses frères sont astreints aux corvées : faire le ménage chez les uns, gratter la terre (manioc, pistache, etc.) chez les autres... Et surtout privation de nourriture à la maison.

Comble du supplice, Christian et ses frères assistaient aux repas de leur demi-sœur et de leurs deux demi-frères ; et restaient le ventre désespérément vide.


« Trouver des allumettes pour cuire mon maigre repas »


L’instinct de survie pousse un jour son grand frère, Hilaire Maillot [1] à s’enfuir de cette maison de l’enfer. Un an plus tard, Christian se décide à prendre le même chemin qu’Hilaire : le chemin de la fuite, de l’aventure, de la vie. Il n’a pas encore 8 ans lorsqu’il « vole chemin ». Il ne possède rien, sinon les pauvres habits qu’il porte ce jour-là.

Il erre ne sachant où aller, puis descend vers la côte. Il n’a qu’une idée en tête : trouver à manger ! Il se présente chez une tante mais celle-ci veut l’obliger à retourner chez son père. Alors, Christian s’enfuit une seconde fois. Direction Rivière-du-Mât.

« J’ai commencé à vivre comme un marron, en mendiant, en travaillant parfois. Certains jours, je mangeais des patates grillées, du manioc... Je me souviens qu’un de mes problèmes d’enfant était de trouver des allumettes pour pouvoir cuire mon maigre repas. C’était ça ma vie de gosse de 8 ans ! »

"Poor Children" by HongXiaoLing.

« Une bouchée de maïs enrobée dans de la graisse de porc »


Survivre ! A 8 ans. Il devient gardien d’animaux [cabris, bœufs, porcs...], mange un peu plus régulièrement mais les conditions de travail sont épuisantes. « J’étais un vrai forçat. Dès 4h du matin, je devais charroyer l’eau pour les bêtes. Jusqu’à 100 litres. ».

Plus tard, il est embauché dans les champs de cannes à Saint-André.

« Je me levais à 2h du matin pour rejoindre les champs. Pour gagner 400 francs CFA, il fallait fournir 100 gaulettes de cannes. J’avais à peine une dizaine d’années et c’était pratiquement impossible pour moi d’en fournir 100... En guise de nourriture, je recevais une bouchée de maïs avec du safran, enrobée dans de la graisse de porc ».

Source : reelouttakes.

« Une fois de plus, je suis parti »...


Christian veut briser ce cycle infernal de la misère avec son cortège de faim, de froid, de corvées, de privations, de mendicité. Nouveau départ : le train l’amène jusqu’à la ville de Saint-Denis où l’un de ses oncles est pompier.

« J’ai fini par le trouver ; il était capitaine et logeait avec sa famille dans le poste. Il a accepté de m’héberger à condition que je sois son domestique. Mais je ne voulais pas passer le reste de ma vie comme domestique. Alors, une fois de plus, je suis parti... »

Le voilà qui erre dans les rues de Saint-Denis, déterminé à trouver un emploi. Et sa ténacité finit par payer : « J’ai été embauché au garage Loulou près du jardin de l’Etat. Je voulais devenir mécanicien mais ce que je voulais par dessus tout, c’était manger ! » Pour 1000 francs CFA, le patron lui propose de travailler le matin au service de sa femme et l’après-midi à l’atelier. Mais la réalité sera autre...

La rue du Grand-Chemin (actuelle rue Maréchal-Leclerc), 1960.

18 ans : « pour la 1ère fois de ma vie, je mangeais à ma faim »


« Je n’ai jamais mis les pieds dans l’atelier. Je passais mes journées de forçat comme “bonne à tout faire” de la patrone : préparer les repas, nettoyer la maison, torcher les marmailles, etc. Une fois de plus, la possibilité d’évoluer et de m’en sortir semblait s’éloigner. Quant à mon salaire, je n’en voyais pas souvent la couleur : il était la plupart du temps versé en nature. Par exemple, une chemise dont le patron ne voulait plus et c’était le résultat d’un mois de travail... Mais, pour la première fois de ma vie, je mangeais à ma faim. J’avais 18 ans : il était temps ! »

Manger, c’est essentiel. Surtout lorsque l’on a côtoyé si souvent la faim. Mais Christian veut aller plus loin, apprendre à lire et à écrire, apprendre un métier...

Christian Maillot, 62 ans, 1999.

4 galets et 2 barres de fer en guise de cuisine


Nouveau départ et retour à l’errance ; l’école de la rue. Il fait des petits boulot à droite à gauche jusqu’à ce qu’il soit embauché comme aide-forgeron dans un garage rue Jules-Aubert : 750 francs CFA/mois et hébergé sur place dans une sorte de hangar inachevé.

« J’ai installé quatre galets et deux barres de fer en guise de cuisine. J’étais enfin à l’abri de la pluie et j’avais même une ampoule électrique ! En fait, je devenais le gardien de ce bâtiment ouvert à tout vent ».

Avec un toit et son petit salaire, Christian Maillot peut enfin avoir des projets. Même s’il travaille parfois jusqu’à 2h du matin, il trouve quand même du temps à consacrer aux cours du soir afin d’apprendre à lire et à écrire au local de la « Jeunesse ouvrière catholique » [JOC]. Il va au cinéma gratuitement en échange du lavage régulier de la voiture d’un client. Et pour manger mieux, il rend quelques services ménagers à l’ex-femme du patron en échange d’un bon repas.

Christian Maillot (70 ans), Sabine Le Toullec et Paule Wolff. 20 décembre 2007.

Pour apprendre à lire, il recopie des livres entiers


« J’ai toujours voulu lire. Pour moi, ne pas savoir lire, c’est être aveugle ». En plus des cours de la JOC, Christian se met à déchiffrer tout ce qui lui tombe sous les yeux. Et il recopie des livres entiers.

A un coin de rue de son lieu de travail, habitait un personnage qui marquera la vie de Christian : Raymond Vergès. « Je le croisais tous les jours et c’est par hasard que j’ai assisté à une première réunion publique. Je me souvenais, malgré tout, de mon père qui, lorsque j’étais petit, avait déclaré : “si nous n’avions pas été soignés par le Dr Raymond Vergès, nous serions tous morts. Il ne nous faisait pas payer” ».

Au fil du temps, Christian devient un auditeur assidu des meetings de Raymond Vergès qui font naître chez lui une conscience politique. « Ces gens-là parlaient de moi, de ma misère et j’ai alors compris beaucoup de choses sur ma propre vie » !

Témoignages, mai 1968.

22 ans : pour la première fois, la chance lui sourit


Maintenant qu’il sait lire, Christian s’abonne au journal du Dr Vergès, « Témoignages », « avec mes quarante sous » précise-t-il. Chaque matin, il attend le passage du facteur au garage pour récupérer son « Témoignages »... « Lorsque je le recevais, on me moucatait, mais au moins, je l’avais. Un peu de retard et le patron le jetait » !

Grâce à l’ex-femme du patron, Christian obtient un jour un rendez-vous au Port pour un boulot. « Un matin, on m’avertit que je dois me présenter à l’inscription maritime le lendemain. Pour ne pas perdre mon travail, j’ai dit à mon patron que j’étais convoqué à la caserne. Quelques semaines plus tard, nouvelle convocation et nouvelle fausse visite à la caserne. J’avais toujours rêvé de naviguer »...

Christian Maillot a 22 ans et, pour la première fois, la chance lui sourit : le 22 novembre 1959, il est embauché à la station de pilotage du port de la Pointe-des-Galets comme matelot sur la vedette « Tamaris », pour 10.000 francs CFA.


« La période du pain noir était derrière moi »


« J’ai compris ce jour-là que la période du pain noir était peut-être derrière moi. J’ai pu trouver un logement au Port et je me suis marié. J’ai eu trois enfants. J’ai terminé ma carrière en 1993, comme patron de la vedette « La Créole ». Je ne sais pas si j’ai réussi ma vie mais je sais d’où je suis parti ».

En 1977, il est appelé par Paul Vergès pour rejoindre la liste aux élections municipales.

« J’ai hésité car comment être conseiller municipal alors que l’on n’est pas allé à l’école ? Mais comment refuser lorsque l’on est témoin de son temps et responsable ? J’ai donc accepté. C’est quand même un beau parcours pour quelqu’un qui s’est souvent demandé comment il avait réussi à vivre jusqu’à l’âge de 20 ans » !

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Notes

[1Hilaire Maillot [1936/2017], maire de Salazie, conseiller général et régional, président de la Chambre de Métiers et de l’Artisanat de La Réunion, etc.

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